Terre ferme — autour du sol
nourricier, solide, nourricier en tous sens comme on le lit dans la première
page faite d’une série de variations à partir du mot terre : il entraîne par exemple terre d’écriture, écriterre,
ou terra mater, ma terre, ta mère, ou
par terre, pater, ou une allusion à
T. S. Eliot (terre vaine). Il est
bien question aussi de la ferme dans le livre, ce qu’annonce notamment cul terreux, cul taiseux. Le titre de ce
premier texte, "Rets", évoque la capture des mots, l’énumération et
la poésie d’avant l’âge classique où l’on retrouve le goût des séries et
qui emploie des mots comme rets (par
exemple, Ô mille morts en mille rets
tendues, chez Louise Labé).
L’emploi de "(une flaupée)"en sous-titre renvoie au nombre des
variations et à un registre familier, antérieur lui aussi au XVIIe
siècle.
Ce titre à l’ouverture est bien un programme pour une quête qui échoue :
parti à la recherche de fermes modèles anciennes, le narrateur découvre ce
qu’elles furent seulement dans des ouvrages anciens, qui recommandent une
organisation sévère des travaux de la ferme. Rien non plus n’aide à comprendre les étapes de la
destruction des paysages dans cette région de Segré (Maine-et-Loire) — ici
nommée avec le passage de sacrée terre
à Segré terre via secretum. Le visiteur ne peut que
constater son incapacité à rêver dans les lieux qu’il parcourt pour découvrir
des traces du passé, et l’appareil photo n’y est d’aucun usage « pour capter du Temps, invisible dans sa trop
grande visibilité ».
La symétrie qui commandait la construction des bâtiments et l’organisation
rationnelle de l’agriculture ne peut convenir à Jean-Pascal Dubost, ce ne sont
pas des modèles pour l’écriture pas plus que les villages fleuris. Le temps,
n’est-ce pas, ne se saisit pas en écoutant les souvenirs d’Alfred, un ancien
ouvrier agricole, mais par la langue :
À l’écart donc des (fermes)
modèles introuvables. Reste à continuer de sillonner la campagne, en restituant
à sa manière des bribes de ses errances, de ses « errements hasardeux ». La manière ? Un apparent désordre,
y compris dans la versification puisque la distinction entre vers et prose est
explicitement abandonnée :
d’outil de notre traitement de texte,
justification à gauche et non-justification à
droite, qui déterminera le rythme visuel de
notre prose à l’apparence de vers que nous
appellerons « prose en vers injustifiés.
La justification n’apparaît
que dans la reprise d’un article de journal, encadré, ou d’articles de loi, et
régulièrement dans les "Vies" de propriétaires des fermes modèles.
Jean-Pascal Dubost détourne avec jubilation un genre du Moyen Âge pour relater
ce que furent les grands propriétaires des fermes modèles, ici mimant la langue
du XVIe siècle, là réduisant un nobliau au produit de son entreprise
(Vie d’Olivier de Rougé / Le Maine-Anjou, c’est lui , A.O.C. —), ailleurs
versifiant rimant jusqu’à l’étourdissement :
On la divinisa, la plébiscita, la favorisa, la
valorisa, la baratina, la complimenta, la
révéra, la regretta, la réclama, la promena, la
relança, la gratifia, la fréquenta, la folâtra, la
conseilla, la blasonna, la bichonna, la
caressa, la célébra, la vénéra, la balada, la
bécota, la remercia, la respecta, la courtisa, la
redouta, la supplia, la musiqua, la magnifia, la
mythifia, la sublima, la dévora, la consulta, la
remarqua, la colla, la happa, la convia, la
salua, la chanta, la rêva, la bissa, la baisa, la
para, la flatta, la fêta ; lalala la loua —
Vide d’une vie...
À côté de ce jeu avec un genre, on découvrira la copie d’une page manuscrite,
avec ses ratures, renvois, mots barrés et ajouts en marge : vrai paysage
d’écriture. Une petite exploration de ce que recouvre le mot boue, ou viennent dans la page des
modèles de dissymétrie, Rabelais (il est aussi ailleurs) et Rimbaud,
l’évocation de l’étrange forêt de Brocéliande et les
homonymie et homophonie que le mot seul
suscite et qui font grâces à l’oreille et nous
mettent l’eau à la bouche et revenir au
babil de bébé bibi, ainsi que forcément une
pensée va au limon dont nous issîmes et à
nos rêveries et craintes cosmologiques, au
bain de boue de la rêverie fœtale (...)
Deux pages, titrées
"Spleen final", questionnent le parcours emprunté et l’auteur avoue
un « sentiment d’échec et de travail
mal fait ». On voudrait que beaucoup de publications s’achèvent de
cette façon — mais j’estime cette sévérité injustifiée. Sans doute patauge-t-on
dans certaines pages, qui n’ont pas la vivacité, l’alacrité qui caractérisent
le travail de Jean-Pascal Dubost. Mais le plus souvent, on reconnaît son
attention à la forme, son goût et sa connaissance de la littérature du passé
et, dans son désordre, cette esquisse d’un art poétique : « notre maître rythme, n’est-ce pas
l’irrésolution, et notre maîtresse forme, l’imperfection ? »
Contribution de Tristan Hordé
Jean-Pascal Dubost
Terreferme,
L’idée bleue, 2009,
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