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vendredi 10 juillet 2009

Anthologie permanente : René Daumal

 

La nausée d’être

 

Je ne suis pas venu au monde
pour forger des bras aux centaures,
pour donner mon sang aux mouchoirs
qui sèchent au clair de lune.

Je ne suis pas venu au monde
pour combattre mon ombre,
ni pour trouver un jour mes poings
becqueté par les faisans.

Je ne suis pas venu pour frapper
ni pour rire à la mort.
Je ne me souviens plus,
des civières s’en vont,
des galères flambent,
des genoux tremblent et des faucons se posent
sur des boules fragiles et vivantes.

Si je regarde en arrière,
la mort d’en va à reculons,
indéfiniment des portes claquent,
jusqu’aux placards de l’horizon.

La mort au rire vulgaire
derrière ses persiennes vertes
suce un bonbon anglais
et les tapis sont mouillés de tisanes.

Je ne suis pas venu au monde,
au commencement il n’y a qu’un grand rire,
au coin d’une rue une poupée de plâtre
ouvre, en suant une eau verte de rage,
des boîtes qui ne contiennent que des boîtes,
et sans fin des boîtes.

Plus loin, comme un cœur suce le sang,
un trou dans une chair gigantesque m’aspire,
des murs vivants, rouges et chauds,
me traînent par la gorge,
je ne veux plus me retourner,
que tout à l’heure on m’assassine
d’un coup de couteau de cuisine
entre les deux épaules.


René Daumal, Le contre-ciel suivi de Les dernières paroles du poète, Poésie/Gallimard, 1970, p. 147-148.

Contribution Tristan Hordé

 

René Daumal dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1

 

 

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jeudi 09 juillet 2009

Anthologie permanente : Vladimir Maïakovski

 

 

De quoi – De ça

 

Sur ce sujet,
               personnel
                             et modeste,
                                             et plus encore
chantonné bien des fois,
écureuil poésie j’ai tournoyé,
et veux tournoyer plus encore
Ce sujet
             devient
                       à l’instant prière chez Bouddha,
et brandit le couteau du nègre contre son maître.
Et, s’il y a
               sur Mars, un seul homme de cœur,
lui aussi,
           à l’instant,
                         murmure
                                     sur cette même chose.
Ce sujet survient,
                        il pousse du coude
l’infirme vers le papier,
                                et ordonne :
                                                − Gratte –
Et du papier
                 l’infirme
                             s’arrache et glapit,
ses vers ne sont qu’un chant picoté par le soleil.
Il survient,
             claque dans la cuisine,
                                            se détourne,
disparaît comme un chapeau de champignon,
et le géant
              résiste une seconde
                                         puis s’écroule,
sous la vague des billets doux1.
Ce sujet, il survient,
                           il ordonne :
                                             − Vérité ! –
Ce sujet, il survient,
                           il commande :
                                             − Beauté ! –
Et même
           les poignets entravés
sur une partie du bois de la croix tu fredonnes une valse.
Au passage, il frôle l’alphabet –
quel livre pourtant plus évident !
le
   − A −
            devient
                       un inaccessible Kazbek2.
Il trouble,
             il écarte du pain et du sommeil.
Il survient,
              à jamais inusable,
il dit seulement :
                       − Dorénavant ne regarde que moi ! –
[...]

 

Vladimir Maïakovski, De ça [1923], ouverture, traduction et notes Henri Deluy, suivi de Henri Deluy, L’Adresse à Vladimir, Inventaire/Invention, 2008, p. 19 et sq.

 

 

 

1. « La vague des billets doux », les billets que Lili Brik, durant leur séparation volontaire, faisait parvenir à Maïakovski, par l’intermédiaire de la cuisinière.
2.  « un inaccessible Kazbek », l’un de monts du Caucase, 1043 mètres.

 

Vladimir Maïakovsky dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1, Écoutez si on allume les étoiles, extraits 2

 

 

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mercredi 08 juillet 2009

Anthologie permanente : Mary-Laure Zoss

 

 

     de faible portée souvent, la phrase qui dévide une enfilade de talus, des brassées d’aulnes rectilignes − leur peigne rouge brun sur la neige, on se laisse emmener dans la distance à perte de vue, partant des brûlis dans les terrains tourbiers, mais on dirait que cela n’empêche rien, on a cru durablement larguer derrière soi des dépouilles, il y a toujours un moment où la vieille ombre s’ingénie à nous précéder, balbutie-t-on une syllabe qu’on déchire un tissu de l’enveloppe de la voix, on a été poussé en avant les poches creuses, sans paroles à débiter, du corps trop étroit pour contenir assez de vies, chaque fois qu’on se nourrit, on épuise la terre d’où on vient, jusqu’à se retrouver pieds ballants au bord d’un surplomb, un néant dessous, la mère dévalée brusquement au fond d’elle-même − n’en reviendra pas, ne parlons pas pour éviter d’avoir la gorge rompue, on ne fait rien qu’à rebours de ce mouvement qui tend vers l’immobile, retourné à l’étui des angoisses où la voix se brouille, éloigne-toi, vite !

 

Mary-Laure Zoss, Entre chien et loup jetés, éditions Cheyne, 2008, p. 82.

 

 

Contribution de Tristan Hordé

 

 

Mary-Laure Zoss dans Poezibao :
biobibliographie, extrait 1, entre chien et loup jetés (par A. Emaz), extrait 2, Le Noir du ciel (par F. Swiatly)

 

 

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mardi 07 juillet 2009

Anthologie permanente : Pentti Holappa

 

 

(…)
Je pianote sur l’ordinateur et j’imagine que je suis un chien perdu loin de sa niche,
Je plonge dans les vagues, je suis une baleine qu’un harpon a blessée,
bébé phoque et le coup de massue s’abat,
renard verrouillé dans une cage, raton laveur, vison.
On me nourrit, on m’écorchera.
La peau sera mise à sécher, tendue en croix.
Je précise, pour être clair, que je suis un animal cloué en croix. 
         A chaque instant, je sais que j’existe.
En moi je sens remuer de petites espérances et une grande peur.
         Dans nombre de langues, on appelle ça âme.
Elle est éternelle, si on y croit.
On peut l’offrir, et on peut la voler.
         C’est un objet d’imagination. Comme toi, et moi. La douleur aussi,
l’amour et la paix de l’âme.
Penser à l’existence, c’est déjà l’existence,
aussi ferme et inébranlable, aussi transparente, chaque jour différente.
Le bonheur est éphémère, mais il renaît sans cesse.
         On enterre les déceptions, et l’illusion repousse.
Elle fleurira demain.
Dans mon cœur, je fais pousser pour toi
des tulipes, des jacinthes, des flammes de bougie
pour toi, qui es un million.
Le cœur est un symbole, la fleur ne l’est pas, elle est faite de chair vivante.
Tu la touches et tu es réel. Tant d’existences qui sont les tiennes.
Les draps purs pour un soir de fête je les ai ouverts pour toi.
Il pleut des étoiles dans notre lit, cependant que nous sommeillons.

Pentti Holappa, extrait de « Poème de Noël 95 », N’aie pas peur, traduction du finnois par Gabriel Rebourcet,  Atelier La Feugraie, 2001, p.73,

 

 

le premier sens

 

Tu es incroyablement proche encore un instant,
tu es une illusion, une voix, un parfum presque.
Il manque seulement le toucher, le plus primitif de tous les sens,
mais celui précisément dont usa Dieu pour façonner l’argile,
par qui le ver sait qu’il existe, celui qui porte la douleur
quand on torture ou quand on aime, par qui tu me manques
fuyant loin de mon être, la ligne tendre de ton aine,
et ta main rugueuse.

(Écrit après une conversation téléphonique)

Pentti Holappa, extrait de « Poème de Noël 95 », N’aie pas peur, traduction du finnois par Gabriel Rebourcet,  Atelier La Feugraie, 2001, p.43

 

Contribution d’Ariane Dreyfus

 

Bio-bibliographie de Pentti Holappa

 

 

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lundi 06 juillet 2009

Anthologie permanente : Alain-Fournier

 

 

à travers les étés

(A une jeune fille
A une maison
A Francis Jammes)


Attendue
A travers les étés qui s’ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d’ennui,
Sous le soleil ancien de mes après-midi
Lourds de silence
solitaires et rêveurs d’amour

d’amour sous des glycines, à l’ombre, dans la cour
de quelque maison calme et perdue sous les branches,
A travers mes lointains, mes enfantins étés,
ceux qui rêvaient d’amour
et qui pleuraient d’enfance,

Vous êtes venue,
une après-midi chaude dans les avenues,
sous une ombrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché comme mon enfance,
Vous êtes venue sous une ombrelle blanche.

Avec toute la surprise
inespérée d’être venue et d’être blonde,
de vous être soudain
mise
sur mon chemin,
et soudain, d’apporter la fraîcheur de vos mains
avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde.

*

Vous êtes venue :
Tout mon rêve au soleil
N’aurait jamais osé vous espérer si belle,
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.

Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle,
et une vieille dame gaie à votre bras,
il m’a semblé que vous me conduisiez à pas
lents, un peu, n’est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
à la maison d’été, à mon rêve d’enfant,

à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
et l’ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
de la porte – quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu’on lisait en juillet, quand on était petit.

Dites, vous m’emmeniez passer l’après-midi
Oh ! qui sait où !… à « La Maison des Tourterelles ».

*

Vous entriez, là-bas,
dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
dans l’ombre de la grille qui se ferme, – Cela
fait s’effeuiller, du mur et des rosiers grimpants
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d’or, couleur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
et dans l’allée comme un chemin de Fête-Dieu.

Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame, l’allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.

Puis recevoir, tous deux,
dans l’ombre du salon,
des visites où nous dirons
de jolis riens cérémonieux.

Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes peureuses
et cachées qui s’effarent de la page tournée,
lire, avec vous, à l’ombre, sous le marronnier,
un roman d’autrefois, ou « Clara d’Ellébeuse ».

Et rester là, jusqu’au dîner, jusqu’à la nuit,
à l’heure où l’on entend tirer de l’eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.

*

C’est Là… qu’auprès de vous, oh ma lointaine,
je m’en allais,
et vous n’alliez,
avec mon rêve, sur vos pas,
qu’à mon rêve, là-bas,
à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
la châtelaine.

C’est Là – que nous allions, tous les deux, n’est-ce pas,
ce dimanche, à Paris, dans l’avenue lointaine,
qui s’était faite alors, pour plaire à votre rêve,
plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire…
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine…
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d’eau…


Alain-Fournier, Miracles, Gallimard 1924, rééd. 1961, p.99-102

 

 

Contribution de Sarah Léon


Bio-bibliographie d’Alain-Fournier

 

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vendredi 26 juin 2009

Anthologie permanente : Benoît Conort

 

 

Poezibao reviendra sur la dernière livraison de la revue NU(e), préparée par Jean-Yves Masson et consacré à Benoît Conort. Parmi les poèmes inédits, Prologue.

 

 

Prologue

 

I

 

consentir que ça commence là
de ce côté à cet endroit qu’on ignorait
qui n’était pas le premier
au milieu juste médian mitan
combien croire et feindre que
c’est la dernière fois qu’on
brise le silence

 

II

 

un mot tombe
sombre de la citerne
quand cela revient
on ne sait qui le ramène
ni pourquoi
de la douleur qui l’accompagne

 

III

 

on voudrait
heurtée l’épaisseur de l’air
cesser d’être
nageur malhabile
à pleins poumons pouvoir
expirer la peur

 

IV

 

nulle parole qui
ne soit nue
même peau
la caverne est d’ombre
rêvée la paroi
muqueuse de mots

 

V

 

j’écris peu
le peu que j’écris je le jette
je regarde le mur
sur le mur il est dit rien
ne s’écrit que rien ne s’écrira
je me lève
je regarde par la fenêtre
il fait dehors comme
dedans

 

 

Benoît Conort, Prologue, dans NU(e) n° 41 [29 Avenue Primerose, 06000 Nice], p. 59-63.

 

Contribution de Tristan Hordé

 

Benoît Conort dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2,

 

 

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jeudi 25 juin 2009

Anthologie permanente : Les Murray

 

 

Second essai sur l’intérêt ; L’Émeu

 

D’un blond défraîchi comme le grass-tree, une imposante coupe à la Beatles
dresse un périscope en alerte au-dessus des broussailles et
scrute alentour. Ses gros œufs en olives font un clic huileux
l’un contre l’autre ; ses lèvres pincées en plastique
noble, son toupet sur la tête une aigrette
style mohawk, il fait gargouiller sa trachée bleu pâle :
l’émeu, Dromaius novaehollandiae,
dont la doublure sur les autres continents est une antilope,
nous regarde dans les yeux avec un œil
puis l’autre, bosse digne et hardie,
chameau condensé agitant ses plumes, Coursier Rapide de la Nouvelle Hollande.

 

Les genoux en arrière dans des triples bottes dentées, tu te tiens,
Dinewan, orgueilleux émeu, aussi ordinaire que la poussière
dans ton manteau sans manches, nous rendant notre intérêt.
Le bouclier de ta popularité est branlant : tu es Pittoresque, tu es Indigène,
et même un peu Désuet. On peut te laisser vivre
mais fais attention : les zones vierges du mépris Sérieux sont souvent
des cartes blanches pour ce qu’il y a de sombre dans la nature humaine.
Les navires d’Europe la première fois sur un rivage étranger avaient l’air humble
mais, la Messe dite, les hommes commencèrent à renommer les créatures.
La dévotion devenait intérêt et avait de nouveaux traits.
À présent seule la vie survit, si on l’a rendue intéressante.

 

Oiseau héraldique, notre protection est une fable
faite d’espace et de négligence. Nous sommes intéressants et non ;
nous sommes l’ordinaire découvert sur une étrange planète.
Es-tu Précoce ou Tardif, dans l’histoire des oiseaux
qui n’existe pas, et est profondément ancienne ?
Ma parentèle aussi est immémoriale et récente,
comme mon pays, qui soustrait la tienne dans des mots.
Ce distillat de montagnes se ramifie subtilement, ce déploiement
monotone de vies austères et délicates, où la pluie,
suaire tendu sur l’horizon occidental, est un revenant plissé
qui laisse tomber son long plumage hachuré couleur d’argile.

 

Badaud, sœur de la steppe, je vois ton œil qui regarde le chargement de notre jeep.
Je crois que ton histoire c’est que quand on t’a tendu
la main de l’évolution, tu l’as engloutie. Index et pouce
pointent de ton visage, mais la palme pour peser est en toi
qui collecte bouchons, clous, le ciment frais que tu avales notoirement,
ton numéro passager en sourdine, ton musée privé en série.
Mais aujourd’hui certaines vérités sont dites triviales. Seul Dieu les approuve.
Certains humains qui les méprisent créent une sorte de climat
que, une fois déclaré et répandu, nous appelons guerre.
Alors, avec une rapide volte-face, nous rendons la mort banale et imposante,
nous l’enrôlons pour nous bénir, la gavons pour en exprimer le drame ;

 

oui, nous emprisonnons et torturons la mort – cette partie est appelée paix –
nous lui offrons des meurtres comme des mendiants, en quête d’importance.
Tu fais bruire des rêves de pardon, sans fuir dans ton style aéroglisseur,
sans planer vite avec tes pattes aux écailles de zinc pendillant, tes pieds laissant
des impacts de haute tension en bascule. Parent du désert, dignitaire guère comestible,
le projecteur désintéressés des seigneurs de l’intérêt
et des nobles en toges de l’ennui est une torche de vive suspension
et de ténèbres aveuglantes. Mais tu fais comprendre que c’est l’autorité d’un brigand
après les fermes extensions de l’immortalité pour tous offerte par Dieu
dont l’image est détail diurne, agrégat, en devenir et ne fait pourtant
qu’un avec l’attention ubiquitaire de quelqu’un qui jamais ne connaît l’ennui.

 

 

Les Murray, traduction inédite de Thierry Gillybœuf

Bio-bibliographie de Les Murray

version originale dans la suite de note

 

Contribution de Thierry Gillybœuf

 

 

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mercredi 24 juin 2009

Anthologie permanente : Peter Huchel

 

 

Une nuit d’automne

 

Où es-tu, crépuscule d’autrefois ?
Colline de septembre, où je me trouvais,
Dans la force brutale du vent qui secouait les feuilles
Et cependant tout enveloppé par le calme des arbres −
Les grues étaient encore un hommage
De la nuit d’automne à l’enfant qui guettait.
Ô, heure lointaine, je veux chanter ta louange.
Les oiseaux au long cou volaient là-haut.
Ils poussaient des cris perçants, je leur lançai un mot.
Ils partirent, traversant le lac.
Dans l’eau et le brouillard flottait ta chevelure,
Obscurité primordiale où tout prit naissance,
Les marécages et les fleuves, les gorges et les étoiles.
Je te vis projeter
À travers le tamis de l’horizon
La poussière de métal des météores.
Sentant la terre par tous les pores de ma peau,
J’entendais chanter les chardons et les pierres.
La colline flottait. Et parfois une flèche de feu
Tombait du ciel.
Elle atteignait la nuit. Mais celle-ci, aussitôt, pensait
D’obscurité sa blessure
Et, saine et sauve, demeurait au-dessus des peupliers.
Les sources et le feu grondaient dans les fonds.

 

Peter Huchel, Chaussées chaussées, traduit de l’allemand par Maryse Jacob et Arnaud Villani, Atelier La Feugraie, 2009, pp. 92 et 93.

 

Ein Herbstnacht

 

Wo bis du ja, damals sinkender Tag ?
Septemberhügel, auf dem ich lag
Im jähen blätterstürzenden Wind,
Doch ganz von der Ruhe der Bäume umschlungen −
Kraniche waren noch Huldigungen
Der Herbstnacht an das spähende Kind.
O ferne Stunde, dich will ich loben.
Langhalsig flogen die großen Vögel dort oben.
Sie schrieen gell, ich rief ein Wort.
Sie zogen über den Seen fort.
Durch Wasser und Nebel wehte dein Haar,
Urfrühes Dunkel, das alles gebar,
Moore und Flüsse, Schluchten und Sterne.
Ich sah dich schwingen
Durchs Sieb der Ferne
Den eisernen Staub der Meteore;
Die Erde fühlend mit jeder Pore,
Hörte ich Disteln und Steine singen.
Der Hügel schwebte. Und manchmal schoß
Den Himmel hinunter ein brenneder Pfeil.
Er traf die Nacht. Sie aber schloß
Mit schnellem Dunkel die Wunde
Und blieb über wehenden Pappeln heil.
Quellen und Feuer rauschten im Grunde.

 

Peter Huchel dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extraits 1
Présentation de Chaussées chaussées,

 

 

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mardi 23 juin 2009

Anthologie permanente : René Daumal

 

 

La désillusion

 

Blanc et noir et blanc et noir,
attention, je vais vous apprendre à mourir,
fermez les yeux, serrez les dents,
clac ! vous voyez, ce n’est pas difficile,
il n’y a là rien d’étonnant.

 

— Je vous parle sans passion,
noir et blanc et noir et blanc,
clac ! vous voyez qu’on s’y fait vite, je vous parle sans amour, et pourtant vous savez bien...
il faut être évident jusqu’à l’absurde —

 

Blanc et noir et blanc et noir et noir et blanc,
si nos âmes échangeaient leur corps,
il n’y aurait rien de changé,
alors ne parlez plus de corps ni d’âmes.

 

Blanc, noir, clac ! c’est la seule chose
qu’ensemble nous pouvons comprendre,
(mais n’est-ce pas qu’il n’y a là rien de tragique ?)

 

 

Je vous parle sans passion,
blanc, noir, blanc, noir, clac,
et c’est mon éternel cri de mourant,
ce cri blanc, ce trou noir...
Oh ! Vous n’entendez pas,
vous n’existez pas,
je suis seul à mourir.

 

 

René Daumal, Le contre-ciel, suivi de Les dernières paroles du poète, Poésie/Gallimard, 1970, p. 73-74.

 

Contribution de Tristan Hordé

 

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lundi 22 juin 2009

Anthologie permanente : Israël Eliraz

 

 

le temps d’aller vers l’ouvert

 

le temps de se taire

 

le temps de prendre le souffle
de le perdre

 

dans les jours qui viennent

 

(avant que tout cela ne devienne
trop abstrait
)

 

*

 

tu n’as qu’une bouche, une demi-poche,
des hasards

 

La parole qui existe comme des
vagues muettes

 

Les oreilles se tendent vers les matières
qui ne se prononcent pas

 

Le vert quitte les tiges
pour s’y perdre

 

Dehors,
sur ton épaule,
           le petit jour, l’audace

 

*

 

On se laisse aller
(pas pour longtemps)
et ça n’a plus de sens

 

En tous cas, j’ouvre la
porte au poème, à la
poche de la crainte

 

Rien de sublime

 

Habiter la peur à
l’embouchure de la musique

 

*

 

et il y a toujours l’immense
à empoigner

 

Ne ronge plus tes ongles

 

Parle-moi, près de la table
des choses particulières,

 

des points d’appui
inachevés –

 

une tige, le hasard, l’oubli

 

 

Israël Eliraz, Dehors, José Corti, 2008, pp. 13, 17, 24 et 38

 

Israël Eliraz dans Poezibao :
biobibliographie, extraits 1, extrait 2

 

 

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