Benjamin Fondane et le mal des
fantômes
par Olivier
Salazar-Ferrer
Alors que certaines œuvres semblent irrémédiablement frappées par le
vieillissement et la désuétude, rançon d’une conformité trop facile avec le
goût de leur époque, il en est d’autres plus intransigeantes qui révèlent peu à
peu leur saveur, leur pertinence et leur puissance. Ce sont souvent des œuvres
singulières, scandaleuses ou particulièrement désobéissantes. Tel est le cas de
l’œuvre poétique ou philosophique de Benjamin Fondane (1898-1944). De
nombreuses publications critiques et rééditions continuent de saluer son œuvre.
Outre les régulières parutions des Cahiers Benjamin Fondane dirigés par Monique
Jutrin, ce sont la réédition des œuvres poétiques complètes : Le mal des fantômes (Verdier
poche : 2006), puis des Écrits pour
le cinéma (Verdier Poche, 2007) publiés à l’initiative de Michel Carassou,
qui ont rendu disponibles des textes devenus introuvables. Autre signes
incontestables : ce sont les spectacles de théâtre, les entretiens sur
France Culture, les lectures au festival d’Avignon, les poèmes sur de nombreux
sites littéraires, les séminaires régulièrement organisés chaque été à Peyresc,
un village de Haute Provence, qui traduisent la vitalité de l’œuvre1.
En outre, la Roumanie s’apprête à publier l’œuvre complète en traduction, et en
premier lieu l’essai sur Brancusi, grâce à l’éditeur de Limes, Mircea Petean,
et au concours de plusieurs journaux littéraires roumains. Comme ce fut le cas
pour Cioran, pour Eliade ou pour Ionesco, il faut espérer que la reconnaissance
européenne de cette œuvre continuera à s’amplifier.
Pour comprendre Fondane, il faut tout d’abord se pencher sur le titre
énigmatique que le poète, prisonnier au camp de Drancy, donna en 1944 à
l’ensemble de ses écrits poétiques : Le
Mal des fantômes. De quel mal s’agit-il sinon de la souffrance
inhérente à la perte d’une réalité ultime, celle de l’existant, et au-delà
peut-être, de son rapport à un Dieu perdu occulté par le rationalisme ?
Dès lors, la reconquête véhémente et subversive entreprise par ce poète prend
tout son sens : il s’agit de la réappropriation d’une réalité que le
concept a extorquée à force de distanciations et de constructions abstraites.
La relecture de l’œuvre philosophique confirme également une conscience
malheureuse, perpétuellement révoltée contre ce qui la nie, irrésignée face aux
utopies rationnelles et aux processus de déshumanisation engendrés par les
systèmes totalitaires du XXe siècle. L’œuvre poétique avec son atmosphère
panique le confirme aussi : le cœur de cette œuvre est bien une crise
profonde de réalité, inscrite dans la culture occidentale depuis la révolution
galiléenne, mais qui a coïncidé avec la crise dadaïste, nourrie du dégoût
ressenti face au million de cadavres alignés dans les tranchées de la Première
Guerre mondiale.
Né en Roumanie en 1898, mais expatrié à Paris à la fin de 1923, adoptant
avec une virtuosité étonnante la langue d’une culture étrangère, mais
passionnément aimée, ce jeune poète fréquentant les milieux d’avant-garde, et,
dans les marges du surréalisme, Voronca, Brauner, Man Ray, Claude Sernet,
Chagall et Brancusi, est aussi un frontalier, non seulement au sens
géographique, mais également au sens métaphysique. Les frontières tracées par
la culture bourgeoise, avec ses disciplines soigneusement définies, avec ses
règles d’accessibilité et de reconnaissance institutionnelle, sont allègrement
transgressées : théâtre, poésie, métaphysique, esthétique, critique
littéraire, puis cinéma et bientôt logique et épistémologie. Cette voix
terriblement juste, mais toujours en marge, se place toujours dans un non-lieu
de la culture. Aussi se destinait elle-même à une grande solitude. Lorsqu’elle
parvient à force d’habileté à habiter momentanément un lieu, une revue, une
famille philosophique, c’est encore en tant qu’étrangère. J’entends par là la
situation d’un étranger métaphysique qui s’est désolidarisé des réconforts de
l’identité pour vivre une épreuve plus essentielle, celle d’être humain, contre
les attentes sociales et contre les conventions qui définissent l’esprit d’une
époque. Aux frontières d’une langue, aux frontières du judaïsme, aux frontières
d’une culture française marquée par le cartésianisme, aux frontières mêmes de
la philosophie existentielle à la mode dans les années trente, ce passager du
désastre fut un grand témoin, d’une acuité et d’une sensibilité intellectuelle
exceptionnelle en un temps de grande confusion qui allait conduire à la
catastrophe du génocide juif. Comment s’étonner dès lors de l’atmosphère
apocalyptique qui traverse cette œuvre ?
Comment ne pas être saisi du ton
impérieux, fulgurant et comme désespéré de cette voix étouffée dans les
chambres à gaz de Birkenau en octobre 1944 ? Le dernier poème
envoyé : “ Le mal des fantômes ”, rédigé dans le Paris occupé
par un poète traqué comme un loup dans sa tanière, parlait de lui-même. Le
dernier manuscrit remis à Jean Grenier : Le Lundi existentiel ou le
Dimanche de l’Histoire traduit avec éloquence une révolte contre l’Histoire
qui rationalise et justifie, contre l’évidence violence qui préparait un
assassinat contrôlé, planifié et organisé de milliers d’innocents.
Parlant librement au sein de l’Histoire, mais parlant aussi au-delà de
l’Histoire, ce poète s’inscrit au-delà de la perfection formelle pour faire du
poème une attestation vivante. Il épousa et cria l’angoisse métaphysique de
l’émigrant, avec son triomphe paradoxal, lorsqu’aux limites de la dépossession,
comme Job, en espérant une compensation mystique. Philosophe, mais avec les
naïvetés profondes et les clairvoyances de l’autodidacte, il a défendu la
“ voix criant dans le désert ” de son maître et ami Léon Chestov,
héritière de Nietzsche et de Kierkegaard, et fit sienne sa destruction
désespérée du rationalisme, contre Husserl, contre Heidegger, contre Camus,
contre….toujours contre un savoir qui confirmait la finitude humaine.
Entre 1924 et 1929 se métamorphose dans le silence la révolte suicidaire du
dadaïsme pour devenir une attestation existentielle. La nature migratoire,
transfrontalière, erratique d’un sujet jeté dans l’espace catastrophique,
invite à penser la transhumance d’une subjectivité apte à subvertir la culture
rationaliste européenne pour restituer une réalité expropriée par la violence
du concept. Sa poésie, avec sa matière imparfaite, sa syntaxe heurtée et comme
désarticulée par l’urgence du dire traduit dans l’urgence sa révolte et son
affirmation de la vie. Les grands poèmes d’Ulysse
(1933), de Titanic (1937) et de L’Exode (1944) sont des textes qui nous
embarquent, comme ceux de Walt Whitman, vers la catastrophe que l’on appelle
“ vivre ”. Il en résulte une œuvre qui, une fois les modes littéraires
éventées, conserve une fraîcheur étonnante.
Lecteur de Rimbaud et de Baudelaire, il écrivit des pamphlets fulgurants tels
que le Faux traité d’esthétique
(1938) qui gardent toute leur puissance vivifiante aujourd’hui pour réhabiliter
l’existant contre les fantômes de la réflexivité qui engendrent les masques,
les ombres et les faux-semblants que le discours rationnel est capable
d’opposer à nos vertiges. Cinéaste en Argentine en 1936, en plein succès des
comédies musicales à tangos, il réalisa un film absurde, Tararira (12936) qui scandalisa son producteur.
Cette subversion philosophique n’est plus isolée aujourd’hui. Les
conceptions de Vladimir Jankélévitch, d’Yves Bonnefoy et surtout de Michel
Henry rejoignent parfois son attestation existentielle, avec les modalités
singulières qui sont les leurs. La pensée de Gilles Deleuze avec son plan
d’immanence et ses personnages conceptuels et celle de Michel Foucault
rejoignent ses intuitions. D’autres œuvres sans doute, surtout poétiques,
méconnues, mutilées, croisent ses colères et ses luttes. De nombreuses
rééditions et de nombreux ouvrages critiques ont fait découvrir sa cohérence,
sa force et son actualité. Pourtant, il n’existe pas de système de l’œuvre
fondanienne, mais une polyvalence expressive inégalement réalisée. Les textes
sont chargés de tâtonnements, d’impasses et de reliquats anciens, parfois
fiévreux, hâtifs ; ils sont autant d’essais, de suggestions, de luttes
avec le sens et la forme. L’originalité de l’œuvre consiste à répondre au mal
des fantômes non seulement négativement par une subversion des systèmes
philosophiques comme le maître, mais surtout à leur opposer positivement des
formes d’attestation existentielle à travers la forme poétique,
cinématographique et théâtrale.
Le constat de déréalisation, la subversion et l’attestation poétique
constituent une lutte qui renouvelle le sens du tragique. Le fil méthodologique
d’une “crise de réalité” traverse donc toute l’œuvre. Qu’il s’exprime sous la
forme d’une philosophie existentielle, par la poésie, par le cinéma
d’avant-garde ou par le théâtre, l’acte de subversion s’enracine dans un désir
d’attestation : ne s’agit-il pas toujours de réclamer un droit à exister
pour tous les fantômes de l’histoire ? Car, si vraiment “grâce à la noble
et prométhéenne tentative du schizophrène spéculatif, l’absence de réalité est
devenue totale” écrit-il dans le Faux
Traité d’esthétique (1938), alors le rôle du philosophe est de dénoncer
cette déréalisation, et celui du poète d’affirmer ou d’attester l’existence au
cœur de cette déréalisation : “le poète affirme, la poésie est une
affirmation de la réalité”.
“Que voulait-il cet homme ?” s’interrogeait avec perplexité Stéphane
Lupasco en 19472. La radicalisation du
conflit entre le religieux et le rationnel, son espoir religieux, sa révolte
contre la finitude, font de cette œuvre une des subversions métaphysiques les
plus radicales du XXe siècle. Issue de la brutale crise de confiance
envers l’humanisme et le rationalisme induite par le traumatisme de la Première
Guerre mondiale, la lutte contre le mal
des fantômes est guidée par l’urgence d’une restauration des droits de
l’individu, de sa pleine liberté. Réaction extrême à un monde désenchanté issu
de la Révolution galiléenne, elle se veut “affirmation de la richesse du réel,
affirmation d’une plénitude qui n’attend que son moment pour éclore” (C.M.,
278.). Si la poésie est un acte d’affirmation, la philosophie, elle aussi, loin
d’être une science formelle ou un savoir des premiers principes, est définie comme
“l’acte par lequel l’existant pose sa
propre existence [nous soulignons], l’acte même du vivant, cherchant en lui
et hors de lui, avec ou contre les évidences, les possibilités même du vivre” (C. M.,
XI). La subversion du mal des fantômes
coïncide donc avec une double affirmation qui semble épouser l’acte même de la
vie. Au fond, il s’agit toujours de libérer les forces créatrices de la vie
contre ce qui la nie dans la culture, au sens où Georg Simmel pouvait parler de
tragédie de la culture. Cette tentative désespérée pour élargir la condition
humaine présuppose bien une défense des droits essentiels de l’individu. C’est
pourquoi, Yves Bonnefoy à propos de Chestov évoque “cet esprit de plus de
justice qu’on n’en peut prêter à Dieu même, ce tropisme cherchant le Bien […]3”
et D.H. Lawrence écrivait dans une préface à un ouvrage de Chestov :
“‘Everything is possible’ – this is his really central cry. It’s not nihilism.”4
Si son désir d’absolu lui confère une singularité unique dans l’histoire de
la philosophie, la critique des aliénations idéologiques et sociales du savoir
portée par cette œuvre rejoint les thèses de Michel Foucault, de Castoriadis ou
de Gilles Deleuze. Ses critiques de la phénoménologie husserlienne précèdent
les analyses anti-husserliennes de Merleau-Ponty et de Michel Henry. Son
attestation existentielle face aux déréalisations de la culture, et notamment sa
critique de Mallarmé, précède les débats de la post-modernité sur la crise du
sens. La subversion du mal des fantômes
n’a pas sa fin en elle-même, mais vise une réappropriation existentielle de la
vraie vie. Ce plaidoyer pour un élargissement de notre expérience hors des
cadres constitués de la culture reste d’une brûlante actualité. Mais c’est
surtout comme poète, et “recouvert de poèmes”, pour reprendre l’image du poème
“Épitaphe”, que Fondane arrive jusqu’à nous aujourd’hui. Et c’est ainsi qu’il
faut l’entendre : “Nous écoutons / le vent de l’avenir mouvant
les voiles / des mers inapaisées. Et le sanglot / nous
laisse nus en face des étoiles” (M.F., IX, 171).