Syndications pour Poezibao

mardi 05 juillet 2005

Anthologie permanente : Adrienne Rich

050705richExtrait de Depuis une vielle maison d’Amérique

12

Si c’est le désir qui nous a définies -
leur désir et leur peur de nos lieux profonds

nous avons fait notre temps
comme des torses sans visages léchés par la flamme

Nous sommes à l’air libre, en chemin –
nos équivalents

le geai des pins, le minuscule
insecte aux ailes dorées

Le Cessna au vrombissement égal
Le corbeau planant dans la gorge

La vulve rose et violette de la terre
s’emplissant d’ombre

mais au plus profond une simple étincelle
de rouge, un feu humain

et proche mais au-dessus la planète d’occident
attend calmement son heure.

Adrienne Rich, extrait de Poems 1959-1974, traduit de l’anglais par Claire Malroux, Le Nouveau Recueil, n° 49, décembre 1998-Février 1999, p. 68.


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lundi 04 juillet 2005

Anthologie permanente : Malcolm Lowry

040705lowryPour célébrer la parution chez Denoël de Poésies complètes de Malcolm Lowry, traduit de l’anglais par Jacques Darras (mais le livre n’est hélas pas en version bilingue). Si quelque lecteur anglophone dispose de la version originale et peut me l’envoyer, j’en serais très heureuse.

 

SONNET
Cette ruine à présent où la lune marche seule
Éclairant l’araignée en sa toile et la rose
J’y fus auparavant, j’aimai chaque pierre sombre ;
S’il y en eut aucune, des ombres je fus l’une.
L'oreille comme à une conque, ce jour-là, je perçus
Dans l’invisible tout massivement délettré,
Un mot unique et vrai mais non d’éternité,
Arraché aux étranges mutations de l’âme ;
Cette ruine, soit masure soit palais, apaisera
A la fin ce qui fut dévasté ; conduis-y
Le futur famélique et le passé sanglant
Dans sa nuit. Seule la lune fera assaut des marches
A l’escalier en ruine vers ce qui eût pu être
pour, un temps, s’y asseoir, pauvre reine aveuglée.

Malcolm Lowry, Poésies complètes, traduit de l’anglais par Jacques Darras, Denoël, 2005, p. 245.

Ce poème est extrait des poèmes de jeunesse ou Juvenilia. 1925-1933. Jacques Darras le traducteur explique dans ses "notes sur le texte" qu’il a « choisi de suivre l’excellente édition des Poèmes complets de Malcolm Lowry (The Collected Poetry of Malcolm Lowry) établie par la chercheuse universitaire canadienne Kathleen Scherf et publiés par l’Université de British Columbia à Vancouver en 1992. Dans cette section, le sonnet ci-dessus commence au vers 241.

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dimanche 03 juillet 2005

Anthologie permanente : Béatrice Douvre

030705douvre Je remercie Gabrielle Althen qui a bien voulu porter à ma connaissance le très beau dossier spécial que la revue Linea, numéro 4, été 2005 consacre à Béatrice Douvre.

LE JARDIN

Arrête-toi au fond de ce jardin

Pour l’air et pour le peu de roses

Arrête-toi, je te rejoins

Tu es plus belle que mon attente

Plus terrible encore quand le temps cesse

Car tu as cessé de vivre dans le temps

Mémoire

Poussant le grillage de fer

Pas à pas sur les terres humides

De la rosée plus que le jour

Je te rejoins

Il n’y a plus personne dans ce jardin

Les quelques pas avaient gravé la terre

C’était mon pas

Ô disparue derrière les ronces.

Béatrice Douvre, Poème isolé, écrit en 1989 et 1993, publié par la revue Linea, n° 4, été 2005, p. 14.

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samedi 02 juillet 2005

Anthologie permanente : Paul de Roux

020705paulderoux LA MAIN TENDUE

Sur les feuillets en désordre,

un dictionnaire, un carnet d’adresses

tombe un rayon de soleil,

une main tendue d’Hélios,

- puissé-je, telle la plante qui végétait,

m’en saisir, me redresser,

aller vers la source de la lumière,

sans connaître le chemin, par cet appel d’air

qu’ est aussi un rayon de soleil

quand il suscite des ailes invisibles,

aux capacités inconnues, bientôt repliées.

Paul de Roux, A la dérobée, Gallimard, 2005, p. 59.

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vendredi 01 juillet 2005

Anthologie permanente : Rita Dove

010705ritadoveDÉFINITION DEVANT UNE FUREUR CONTENUE

Cette libellule ventrue accrochée
au mur, ailes de filigrane en lambeaux,
(coulées décolorées sur la soie jaune)
qu’est-ce ? Balancier
pour tuer le temps, larme
gelée, melon d’hiver
à la chair blanche et douce ?
[...]

"ça fait combien de temps… ?
Trop. Chaque note glisse
en reproches geignards, phalanges
scarifiées de douleur, fossés creux
où se planquer comme un esclave
fugitif le cœur aux abois. Des jours
d’ampoules à cacher aux enfants.
Suspendue à un fil. Un jour,
menace-t-il, j’vais
tout lâcher

 Rita Dove, Thomas et Beulah, bilingue anglais/français, traduit de l’américain par Jean Migrenne, l’Harmattan, 1999. p. 44 et 45

DEFINITION IN THE FACE OF UNNNAMED FURY
That dragonfly, bloated pinned
to the wall, its gossamer wings in tatters
(yellow silk, actually, faded in rivulets) –
what is it ? A pendulum
with time on its hands, a frozen
teardrop, a winter melon
with a white, sweet flesh ?
[...]

"How long has it been…?
Too long. Each note slips
into querulous rebuke, fingerpads
scored with pain, shallow ditches
to rut in like a runaway slave
with a barking heart. Days afterwards
blisters to hide from the children.
Hanging by a thread.
Some day,
he threatens, I’ll just
let go.

Rita Dove, Thomas et Beulah, bilingue anglais/français, traduit de l’américain par Jean Migrenne, l’Harmattan, 1999. p. 44 et 45

jeudi 30 juin 2005

Anthologie permanente : Henri Droguet

Ce texte est un inédit qu’Henri Droguet a bien voulu m’envoyer parmi d’autres textes au mois d’avril. Je lui dis toute ma reconnaissance.
Je n’ai pu m’empêcher de penser en le lisant au récit de Margo Berdeshevsky et à son poème extrait du Tsunami Notebook

PAROLE DU DRAGON
le commun lait lu(mi)neux
rétame l’opacité limpide d’un étang
trace trames perdues
ma pluie pour mémoire distille
laque la multimamelue Cybèle
mes grands tiroirs d’herbes
et d’ombres des dimanches
parlementeur enfin rendu au so-
eil galet de cirage noir
qui dans les cieux démesurés
moins qu’un clin grésille
le journalier convive grelot
d’argile à ses petits verres
court à matines un verger à quinconces
où le vent fabrique aux recreux
ratisse craque la belle ombellifère
et l’âpre verjus s’écoule au fossé
le gyrovague inconnu sort une fois
encore du champ gueule-chante
    "à la fraîche me suis levé
    j’ai salué la marguillière
    et nous avons débagoulé
    avant de passer les barrières
"

la vie bouge dans tous les sens
la mer est en dérangement
la terre tantôt va s’ouvrir
sous vos pas le bleu
le bleu c’était bien plus que du rêve.

22 février 2005

Henri Droguet, poème inédit.

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mercredi 29 juin 2005

Anthologie permanente : Marie Etienne

la nuit finie elle prend
        le temps
de la recomposer
        morceau
après morceau
        elle croit
que leur histoires
        sont noires
et blanches emmêlées
        elle veut
lui dire mais elle ne l’ose
        tant d’arbres
autour de leur sommeil
        lié
à l’air de la forêt

    La Plaine a deux journée de long et un
beau et long Fleuve qui a le nom d’Araxe.
    Il y a mains beaux fois dans lesquels il
y a maints oiseaux et des ânes.

Marie Etienne, Anatolie, Flammarion, 1997, p. 61.

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mardi 28 juin 2005

Anthologie permanente : Michel Butor

HAMLET 2 :

Où me conduis-tu ? parle
    je n’irai pas plus loin

Pauvre ombre
    Je suis prêt à t’entendre et à t’apaiser

Terre et ciel enfer infamie
    calme-toi mon cœur calme-toi

Ce n’est pas l’oubli que tu cherches
    mais la manifestation des victimes

Oublier non pas oublier mais mourir que la victime
    enfin ne soit plus oubliée pour qu’on meure

Mourir non pas mourir mais dormir que la victime
    enfin meure doucement pour qu’on dorme

Dormir non pas dormir mais rêver que la victime
    enfin dorme paisiblement pour qu’on rêve

Rêver non pas rêver mais s’éveiller que la victime
    enfin rêve délicieusement pour qu’on veille

 

Michel Butor, Gyroscope, Autrement dit, Le Génie du Lieu, 5 et dernier, porte chiffres, Gallimard, 1995, p. 91 (Château)

lundi 27 juin 2005

Anthologie permanente : Marie-Florence Ehret

270605ehret_1Marie-Florence Ehret, rencontrée au Marché de la Poésie, a bien voulu me confier Plus vite que la musique, son dernier recueil encore inédit, dont j’ai extrait ces deux poèmes

4
Un peu de solitude
dans le café du matin
pour que le temps
s'aère.

Un peu de silence
entre les mots
pour qu'ils battent
des ailes.

Un peu de paix dans l'épaisseur
des jours jetés sur nos épaules
un peu d'eau sous le manteau
pour survivre





5
Dépouillé l'arbre
sera sans ombre
pur signe noir
dans la lumière

alphabet du silence précédé
de la mort flamboyante des feuilles.

Je laisse derrière moi
à la fécondité du vent
des champs brûlés

Et sur les eaux du temps
je marche
en tremblant

Marie Florence Ehret, Plus vite que la musique, Deux poèmes inédits.

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dimanche 26 juin 2005

Anthologie permanente et parution : Henri Pichette/2

Les Ditelis du rougegorge, poèmes inédits, et une nouvelle édition de Dents de lait dents de loup du poète Henri Pichette, paraissent en librairie en ce mois de juin 2005. Occasion de faire entrer Henri Pichette dans l’anthologie permanente de Poezibao où il ne figurait pas encore. Hier samedi 25 juin 2005, présentation et un extrait de Les Ditelis du rougegorge, aujourd’hui, dimanche 26 juin 2005, présentation et un extrait de Dents de lait dents de loup.


260605dents_de_lait_pichetteDents de lait dents de loup : extrait de la présentation de l’éditeur
Dents de lait dents de loup fut le dernier recueil publié en 1962 par Henri Pichette (1924-2000) avant un long silence, au terme duquel il entreprit la correction de ses œuvres. Les Dents de lait sont les premiers poèmes de Pichette, écrits entre 1942 et 1944 tandis que les Dents de Loup furent composées de 1947 à 1958.
Cette nouvelle édition par Gallimard comporte les dessins que Roger Mandel, ami de Pichette, avait conçus pour sa toute première plaquette, Quatre poèmes, tirée photographiquement à deux exemplaires en 1943. Roger Mandel est mort en 1945 des suite d’une grève de la faim comme objecteur de conscience.

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L’ÉTÉ (extrait)

         Le soleil tape sur les enclumes de granit.
        L’herbe métallique vibre, au flanc de l’immense vague pétrifiée.
        Je cours, un feu de joie plein la poitrine.
        La gloire d’une vallée m’arrête d’émerveillement.
        (Encore un horizon que je devrai à la délicatesse d’un tournant de sentier !)
        Un million de pampes crépitent.
        Tarins et pipits se tiennent clos et cois sous les ombrages, et les pies achalées ne se jacassent plus d’un arbre à l’autre.
[...]
        Certaine sauterelle orangée visite à la venvole un grand aubifoin des montagnes.
        - Tant de beauté (dôme d’azur, escarpements pour chèvres à sonnailles, sous-bois moussus, plateaux flattés de bise, épicéas fûtant droit au ciel), tant de bonheur est-il pour satisfaire une soif de possession, le goût impérieux du bien-être ? Pareille félicité, on soupirerait à la garder toute.
[...] Combloux, 1949.

Dents de lait dents de loup, Gallimard, 2005, p. 41
ISBN 2070773302, 10 €