Syndications pour Poezibao

lundi 22 octobre 2007

Devoir de penser plutôt que devoir de mémoire (tout je éteint)

En ces jours de polémique sur les commémorations, je propose cette remarque de Michel Deguy, relevée hier soir dans son dernier livre Réouverture après travaux :

« On devrait parler de devoir de penser, non de devoir de mémoire. Peut-être même l'évitement de la pensée au profit de la mémoire, qui ressemble à une peur ou à un refus, monotone, tant le motif martelé prend le dessus (espèce de slogan que je rapprocherais du stéréotype médiatique du "faire son deuil", en style de "cellule psychologique" et de compagnie d'assurances, qui a évincé toute parole privée ou publique de la mort), cette obstination est de grave conséquence » et un peu plus loin « devenir capable de poser un objet pour lui-même, tout je éteint »

Michel Deguy, Réouverture après travaux, Galilée, 2007, pp. 216 et 218.

samedi 13 octobre 2007

Revues de poésie et bibliothèques

Poezibao propose ici un article documenté et argumenté sur les relations entre les revues de poésie et les bibliothèques, signé Pierre Maubé. Pierre Maubé est à la fois bibliothécaire, fin connaisseur de nombre de revues de poésie, revuiste et poète. C’est dire qu’il sait de quoi il parle.

Cet article étant assez long, je le propose exceptionnellement en téléchargement (fichier Word de poids léger), très facile à effectuer en cliquant sur le lien ci-dessous.

Une version abrégée de cet article doit être publiée, fin octobre 2007, par la revue "Mots de cocagne", du Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées

 

Voici l’incipit de cet article

 

Revues de poésie et bibliothèques, le désamour éternel ?

 

Si « les chants désespérés sont les chants les plus beaux », alors le récit des relations (ou de l’absence de relation) entre le monde des bibliothèques et celui des revues de poésie est un oratorio de toute beauté. Un chant funèbre. « Notre histoire est belle et tragique », comme disait Apollinaire. Situons celle-ci quelque part entre « Farewell, my lovely »  et « Je t’aime, moi non plus ».

 

Qu’elles soient municipales, départementales, universitaires, d’entreprises, de recherche ou spécialisées, il y a en France plus de 4000 bibliothèques ou médiathèques.

 

D’après l’édition 2003 de l’excellent répertoire « ARLIT » (Annuaire des Revues littéraires et Cie) de l’association CALCRE, ainsi que les bases de données de l’association Ent’revues, du CIPM (Centre international de Poésie de Marseille) et du Printemps des Poètes, 400 revues publiant régulièrement des poèmes et/ou des critiques de recueils de poésie paraissent, vaille que vaille, bon an mal an, dans notre beau pays.

 

Petite arithmétique désespérante :
4000 bibliothèques x 400 revues = 1 600 000 rendez-vous ratés ?

 

……..

 

Téléchargement revues_et_bibliothques_2.doc

vendredi 26 janvier 2007

Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : la réponse de l'éditrice Catherine Flament (K Editions)

J'ai trouvé particulièrement intéressante l'initiative de Catherine Flament de faire une simple requête sur Google avec les mots femmes-poètes, puis hommes-poètes !
FT


Je cherche bien sûr sur google, qui confirme massivement la présence de l’expression « femmes poètes », employée seule, souvent en titre (d’ouvrage ou d’événement) :
Femmes poètes de la chine, Le Temps des cerises, 2004 
Excellente anthologie de 180 poèmes d’amour, par 127 poétesses de la Chine impériale essentiellement. Certes, il existe quantité d’anthologies plus fournies, mais la qualité et l’optique de celle-ci en font une excellente introduction qui honorera toute bibliothèque.
Huit femmes poètes des deux cultures canadiennes 2002. Éd. David
Étude sur les structures de l’imaginaire des œuvres de quatre poètes québécoises: Anne Hébert, Rina Lasnier, Suzanne Paradis et Nicole Brossard, et de quatre auteures canadiennes-anglaises: Margaret Avison, P.K. Page, Jay Macpherson et Margaret Atwood.
• Régine Deforges Poèmes de femmes des origines à nos jours, Le cherche midi éditeur (1993) Collection "espaces". Depuis Béatrice de Die jusqu'à Françoise Sagan, un éventail de nos poètes-femmes, des plus connues aux plus oubliées.
Femmes-poètes de notre temps, Ed. J. Grassin, 1976
Deux femmes poètes dans la tourmente : Anna Akhmatova et Marina Tsvetaeva (mars 2005, bib M. Durand & salon du livre).
Les femmes poètes françaises entre deux révolutions, 1789 - 1830 par Vincent L. Schonberger Lakehead University, Thunder Bay, Ont.
La place des femmes dans l'histoire littéraire? Mars 2003, les déjeuners de l'Institut des Sciences de l'Homme

 etc… (plus de 100 références)

... alors que l’expression « hommes poètes » donne :

 
• Les Poètes, ARAGON : Réflexion sur les relations hommes/poètes Il s'interroge sur son identité (homme et poète) ...
sur un forum, l’expression fait ici question
• Des voix de femmes qui refusent d’exister dans l’art uniquement comme muses et qui, à l’instar des hommes poètes, disent leur propre manière de sentir, penser, rêver, aimer, vivre et mourir :  l’expression existe, dans une anthologie... de la poésie des femmes au Québec
• Hommes-poètes passeurs de lettres-repères. Les yeux sur l'horizon, lecteur […] l’expression ne saurait exister seule : ils sont passeurs de lettres-repères, les beaux Salah Stétié, Bernard Noël, &c. (éditorial au n°23 d’Ouvreurs de langue)

et puis, dès la 4ème référence, l’expression en tant que telle n’existe plus :

• Hommes, un poème de Robert Desnos, choisi par le Club des Poètes : Hommes de sale caractère Hommes de mes deux mains Hommes du petit matin […]
• Gaston Miron, poète québécois choisi par le Club des Poètes : aux hommes debout dans l'horizon de la justice qui te saluent
• Senghor, le poète et l'homme d'État
Demeurent les poètes (sans sexe puisque hommes) et les hommes (debout, d’État, etc.)

La question de l’existence de grandes « femmes poètes » porte donc en elle-même sa propre négation ? sans doute, c’est une aporie en effet : le seul fait de parler de « femmes poètes » implique une spécificité, absente quant aux hommes poètes, et la poésie « de grande stature » ne saurait être spécifique.
Précisons : c’est un fait de société dont google est témoin, et pas un fait de poésie.
Un fait de société qui concerne tous les domaines de la création : il y a peu de femmes grand peintre, grand cuisinier, grand scientifique, grand architecte, grand musicien, &c.
Il y a peu de grandes poètes femmes, mais la poésie était une grande femme(LA MUSE).
Or la muse ayant déserté la poésie contemporaine & les femmes devenues sujets, individuées autant que les hommes, voilà qu’elles peuvent à leur tour, poètes sans chapeaux…   se désindividuer.
Aller vers cet en-deçà au-delà de l’individuation
Plonger dans cet antérieur de la langue où nait la cadence & la métaphore
Affirmer le champ de cohérence poétique auquel appartient le Désir.
Et celles qui déjà sont là, Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, Joyce Mansour, Laure Bataille

©Catherine Flament

jeudi 25 janvier 2007

Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : la réponse du poète australien Peter Boyle

Je continue à publier progressivement les réponses les plus détaillées, reçues lors de l'enquête sur la place des femmes en poésie (voir en bas de note l'historique)
FT


Siècles après siècles il y a eu une grand répression des femmes à tous les niveaux de la vie. Pour la plupart élevées dans le but d’ une vie dédiée à un mari et des enfants, c’est très difficile pour les femmes de trouver la liberté intérieure pour écrire au niveau le plus haut de la poésie. C’est la même chose avec la peinture et la musique classique. Le cas de la musique classique est très représentatif – quand une femme cherche la liberté ou se trouve soudainement seule ou avec une famille à charge, il faut qu’elle se concentre sur ces aspects de la vie intellectuelle ou artistique qui payent bien – comme le concert performance. Pour les mêmes raisons il y a beaucoup de femmes parmi les écrivains de romans, surtout romans populaires, qui offrent la possibilité de gagner sa vie – pour une femme seule ou pour une femme qui doit donner la nourriture et la stabilité économique d’une famille. Considérez le cas de Clara Schumann. Ce que le monde considère comme une vertu chez un Van Gogh ou Gauguin, les gens de ce temps-là, incluant les femmes elles-mêmes, le considéraient tout ce qu’il y a de plus “selfish” chez une femme.
Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale, que l’on peut parler d’un début d’égalité, peut-être seulement pour la génération des années 1960 et plus tard. Et quand on parle du monde contemporain, c’est très difficile de savoir qui est de grande stature. Nous manquons de perspective. Néanmoins, si je pense à la poésie contemporaine en Australie, où je vis, il me semble qu’il y a plus de femmes-poètes de grande stature que poètes de grande stature parmi les hommes. Je peux nommer une vingtaine des poètes-femmes vraiment intéressantes – mais il y a beaucoup plus de poètes un peu ennuyeux ou bien « old fashioned » chez les hommes. Parmi les poètes très intéressantes on peut nommer: MTC Cronin, Judith Beveridge, Jennifer Maiden, Dorothy Porter, J.S Harry, Emma Lew. Pour cette raison j’imagine que le manque des poètes-femmes de grande stature est une chose seulement historique qui est en train de disparaître.
Pour le dire en une une phrase, la poésie de grande stature a besoin de la liberté, et historiquement cela concerne seulement des femmes de cette génération et des pays modernisés qu’on peut nommer relativement libérés. Et nous parlons surtout de la liberté intérieure.
Je pense aussi qu’il y a une autre explication avec le littérature contemporaine : l’impact du monde académique sur la lecture de la poésie. Est-il vraiment certain que William Carlos Williams est plus important que Sharon Olds ou Elizabeth Bishop? Que Tardieu est plus important que Claude DeBurine, Anne Hébert, Dora Maar, Meret Oppenheim, Claire Lejeune, Claire Malroux, Anne Portugal, Hédi Kaddour, Vénus Khoury-Ghata?

Malheureusement je n’ai pas lu assez de ces poètes-femmes pour juger ; seulement les extraits publiés dans The Yale Anthology of Twentieth Century French Poetry, à l¹exception de Vénus Khoury-Ghata dont j'ai lu le livre "Elle dit" et qui m’apparaît un talent extraordinaire. Pour moi Elizabeth Bishop et Vénus Khoury-Ghata sont bien sûr plus grandes que William Carlos Williams et Jacques Roubaud, même si le monde académique préfère toujours la poésie la plus abstraite que possible.
©Peter Boyle

Australien, Peter Boyle est poète

La place des femmes poètes 1 : présentation 
La place des femmes poètes 2 : liste de toutes les poètes cités
volet 1 : stature, statut, statue
De la méthode (publier les réponses) Les réponses déjà publiées

Les réponses déjà publiées :
Marie-Claire Bancquart, Jennifer Dick, Dominique Dussidour, Marie-Florence Ehret, Sylvie Fabre G., Virginie LalucqAnne Mounic,

vendredi 01 décembre 2006

Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : une contribution de Virginie Lalucq

Réponses à l’enquête de Poezibao sur la place des femmes en poésie : je continue à publier, sur un rythme un peu distendu, je m’en excuse, les réponses les plus significatives.

Aujourd’hui, je verse au dossier un texte qui ne m’ a pas été adressé dans le cadre de l’enquête car je ne connaissais pas alors son auteur. Mais Virginie Lalucq m’a envoyé récemment le programme d’une journée organisée par l’ENS à Lyon sur le thème « Neutralisation et inscription de la différence ». Et ce texte qui ouvre davantage encore le débat et qu’il me semble donc important de donner à lire à tous ceux, et ils sont nombreux, qui suivent ce débat.

 

 

« La séparation des sexes aboutit presque inévitablement

à un raccourcissement généralisé de l’intellect. »

Marquise vos beaux yeux, L. Giraudon, M. Grangaud, J. Lapeyrère, A. Portugal, éditions Le Bleu du ciel

 

La question du genre de l'écriture, la constitution de cette notion même sont sans doute l'un des symptômes ou l'une des implications de votre interrogation (cf. le texte de présentation de la journée "Neutralisation et inscription de la différence dan les modernités poétiques" à l'ENS). Les deux sont liées en tout cas : lorsqu'on se pose la question du genre ou de "la différence", on ne se pose généralement que celle du féminin (confusion genre/sexe), ce qui ne va pas de soi et aurait le mérite d'être interrogé peut-être avant d'être posé comme un implicite. Or comme me le disait Patrick Beurard-Valdoye "le sexe n'est pas le genre". Le sexe de l'auteur(e) /scripteur (e) ne coïncident pas forcément avec le genre de leur écriture. Le fait qu'on relie la question du genre au féminin est un symptôme social et peut-être lié à une conception romantique de l'écriture (confusion auteur/narrateur) : l'écriture générale est d'abord masculine historiquement (faite par des hommes qui parlent au masculin) parce que comme pour d'autres activités les femmes ont accédé tardivement en masse à l'écriture, en conséquence le féminin peut être perçu comme une marge, un écart qui fait "différence" mais seulement si l'on confond ici deux choses : le fait qu'une femme écrive et ce qu'elle écrit. Or nous savons bien que la poésie qui peut être un genre égotiste, lyrique peut être aussi formaliste, objectiviste, fictive, philosophique (et là je parle sans considération de goût)... Écrire au féminin ne devrait pas être plus déterminé/déterminant que d'écrire au masculin (au général), de fait. D'où ces interrogations : Écrire au féminin (dans les deux sens : être une femme qui écrit ou écrire cette fois au genre grammatical féminin) est-il marqué ? Et à ce moment-là en quel sens ? Et là je me pose non seulement les questions de l'écriture féminine et de l'écriture-femme (concepts qui me semblent pour le moins problématiques et pour ne pas dire fantômes) mais aussi ce que peuvent impliquer des expressions comme "la poésie est féminine", "nous les poètes, tout du moins, les meilleurs d'entre nous, sommes des femmes" (Fourcade), la poésie consiste à faire "passer du féminin" (Cixous), d'interroger ces essentialismes-là dans un milieu historiquement masculin. Par ailleurs, dans cette optique, écrire au neutre au féminin serait-il possible ? (en tant que femme qui écrit et/ou en tant qu'on écrive au genre grammatical féminin) puisque l'écriture dite blanche est en fait bien souvent une écriture générale donc masculine. L'écriture dite neutre (générale) n'est-elle pas un fantasme, du coup ?N'y aurait-il pas comme une légère confusion ? Rigoureusement, une écriture neutre devrait être une écriture désactualisée, sans aucun marquage subjectif y compris du général (du masculin) ? Peut-on écrire au féminin et être reçu universellement est toute la question, à mon sens ? (Cf. Pireyre). Mais cette question est avant tout un problème de réception et je dirais, peut-être un problème de réception masculine (d'une réception masculine misogyne qui se retrouve peu dans les œuvres produites par des femmes et ne peut pas les citer comme exemples) d'une part et d'une prise de position féministe (d'un certain féminisme), d'autre part. Mais femme ou pas, il y avant tout des individus et chaque pratique d'écriture est singulière (y compris dans "le désir de neutre"). En gros, il me semble qu'on surdétermine ici le sexe de l'auteur compte tenu de ces implicites sociaux et idéologiques. En même temps, je comprends bien que la création de ce concept de poésie féminine dans les années 70 ait été nécessaire (sur le plan féministe) mais j'ai du mal à concevoir qu'une femme écrive "à l'encre blanche" (avec le le lait maternel) et du mal à lier écriture et fait de pouvoir être ou d'être mère, comme l'établit Cixous.  Est-ce que l'on se demande si le fait d'être ou de pouvoir être père distingue l'écriture des hommes de celle des femmes ?! Il ne me semble pas non plus qu'il y ait une poésie féminine et que celle-ci soit une contre-culture, comme j'ai pu le lire dans une présentation de lecture consacrée à une poète...

Je vois plutôt des femmes qui écrivent (et très différemment), des femmes qui sont publiées, participent aux débats mais sont moins représentées dans les rares lieux de pouvoir de ce milieu et surtout moins citées si ce n'est post-mortem : le problème est là, il me semble. D'ailleurs, parmi les rares noms de poètes qui parviennent au grand public, on trouve très peu de femmes et surtout toujours les mêmes. Marie Etienne donne ainsi quelques éléments de réponse dans son petit opuscule provocateur intitulé "Sommes-nous moins bonnes ?" que je vous recommande. Et les exemples récents de reconnaissance post-mortem de certaines vont dans ce sens : Collobert, Bessette...Comme si l'identité féminine de ces auteurs avaient été un obstacle à la réception de leurs œuvres pourtant déjà majeures de leur vivant.

lire la suite en cliquant sur le lien ci-dessous

Lire la suite "Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : une contribution de Virginie Lalucq" »

samedi 18 novembre 2006

"La poésie a-t-elle encore un avenir...?

« La poésie a-t-elle encore un avenir, ou n’est-elle plus pour nous qu’une « chose du passé », tout juste bonne à être un objet d’étude universitaire ? Certes, elle semble aujourd’hui proliférer, comme il se doit à une époque où la multitude s’approprie de plus en plus toutes sortes de pratiques artistiques, bien au-delà du simple hobby. Mais sa valeur symbolique s’est à ce point érodée qu’on a pu évoquer, non sans raison, sa « péremption » (William Marx dans un très suggestif essai paru l’an passé,L’Adieu à la littérature)…… »

Jean-Claude Pinson a publié dans le journal le Monde, le 3 novembre 2006, un important article intitulé « Penser la poésie ». J’ai souhaité le publier sur Poezibao mais Pierre Le Pillouër, le brillant animateur de Sitaudis.com m’a devancé. Je renvoie donc bien volontiers les lecteurs sur son site pour lire la suite de l’article dont je ne donne ci-dessus que les premières lignes

Lire la suite de l’article de Jean-Claude Pinson sur le site Sitaudis.com

vendredi 13 octobre 2006

Enquête de Poezibao : la réponse de Jennifer Dick

Je publie ici le point de vue, un peu excentré, mais d’autant plus intéressant de Jennifer Dick, une jeune américaine, poète, qui vit et enseigne à Paris, très fine connaisseuse de la vie littéraire des deux côtés de l’Atlantique

Êtes-vous d'accord avec l'assertion qu'il n'y a que très peu de poètes femmes de très grande stature ?
Non. A travers l'histoire il n’y a certainement pas assez de femmes poètes que l’on peut nommer facilement, surtout quand on fait la comparaison avec le nombre d'hommes poètes qui vient immédiatement à l'esprit, mais depuis un siècle aux États-Unis (et c’est aussi le cas avec Akhmatova et Tsvetaieva en Russie, et ailleurs, je crois) c'est la poésie et l'ouverture dans la voix des femmes qui dominent et explorent les possibilités et les limites de la langue dans la scène poétique (même si on remarque, encore, plus souvent les hommes car ils passent leur temps à écrire beaucoup de critiques et de la théorie). 

2. Comment l'expliquez-vous ?
Prédominance de maisons d'éditions tenues par des hommes ?  Prédominance d'éditeurs et de rédacteurs en chef d'anthologies qui sont hommes ?  Le désintérêt des femmes pour ces tâches d'éditeur et de rédacteur en chef ?  Le fait que plus d'hommes veulent se faire remarquer ?  Un effacement de la voix féminine ?  Le non-respect de thèmes qu'on peut voir comme "féminins" ?  Le fait que certaines femmes traitent la langue (et l'usage de la langue) d'une façon très originale et que certains hommes ont peur de cela (ie: Emily Dickinson, Gertrude Stein, etc) ? L'académie et ce qu'elle décide d'enseigner et d'ignorer dans la programmation des cours ? Le fait que le plupart des profs (surtout  parmi ceux qui ont été habilités) sont hommes, par exemple, à la Sorbonne) ?
D'ailleurs, dans l'histoire, beaucoup de femmes n'ont pas pu faire d’études, et leur place était plutôt dans la maison qu'à l'université et au travail.
©Jennifer Dick

Rappel, l'enquête sur les femmes poètes de Poezibao :
La place des femmes poètes 1 : présentation ; La place des femmes poètes 2 : liste de toutes les poètes cités, volet 1 : stature, statut, statue, De la méthode (publier les réponses)

les réponses déjà publiées : Marie-Claire Bancquart, Dominique Dussidour, Marie-Florence Ehret, Sylvie Fabre G., Anne Mounic

dimanche 01 octobre 2006

Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : la réponse de Sylvie Fabre G.

Je continue la publication des réponses les plus détaillées ou significatives à l'enquête de Poezibao (voir tous les liens en bas de note). Voici celle de Sylvie Fabre G.

          La question de l’écriture des femmes, de sa singularité, et de la place qu’on lui accorde dans la production poétique me taraude depuis l'époque de Sorcières* où nous en débattions dans les réunions de la revue et les groupes-femmes. C’est une chance que vous la reposiez car les réponses apportées ne sont jamais définitives. Je vais essayer maintenant d'en parler à partir de ma propre expérience.

Le milieu de la poésie, contrairement à celui des romans, est surtout masculin, les poètes et les éditeurs sont en majorité des hommes et, parmi ces derniers, certains semblent convaincus qu'il n’y a pas, ou si peu que ce n’est même pas la peine d’en parler, de femmes-poètes de qualité. Il existe parfois chez eux et chez d’autres cet a-priori : une femme ne peut pas être un grand écrivain... Au Marché de la poésie, il y a quelques années, j'ai même entendu soutenir par l’un des plus éminents qu’il n’existait pas actuellement de poète-femme intéressante, du moins dans la francophonie. Comment expliquer de telles affirmations ?
Jean-Pierre Sintive, qui n'est pas du tout misogyne, reconnaissait n'avoir que quelques femmes dans son catalogue des Editions Unes quand il m'a publiée et lorsque je lui ai demandé pourquoi il m'a répondu sur la qualité des manuscrits reçus et son propre étonnement. Louis Dubost m’a avoué sa fierté d'avoir découvert pas mal de femmes poètes... Mais aucun des deux n’a répondu à la question d’une spécificité de l’écriture des femmes.
Les lectures m’ont apporté d’autres interrogations. J’ai découvert les réactions surprenantes de spectateurs-lecteurs s’émouvant qu'une femme puisse écrire une poésie du sens et du sensible, métaphysique et à portée universelle ; quelques-uns sont venus me féliciter comme si j'étais un phénomène ! Cela m’est arrivé plusieurs fois ces dernières années! La poésie féminine est toujours suspectée de sentimentalisme, de plat quotidien, de mièvrerie... Dans les rencontres, on me pose régulièrement la question de l’existence d’une écriture féminine. On ne demande pas aux poètes masculins si leur poésie est masculine, elle a déjà sa légitimité en soi !

Tout cela est complexe et s’explique par l’histoire de la femme, par l’image que chacun s’en fait, par le genre de parole qu’on lui a accordé pendant des siècles. Le temps consacré à la création, quand il est possible, et même encore aujourd’hui, est vécu le plus souvent, par les femmes elles-mêmes et par leur entourage, comme du temps volé à la famille ou à la société. Ce n’est pas le cas pour les hommes à qui on reconnaît d’emblée la puissance de création et la place du créateur. Dans ces conditions, il est normal, pour revenir à votre question, qu’il y ait encore peu de femmes poètes de très grande stature. Elles sont au début de leur prise de parole poétique et autre. Il faut leur donner le temps de laisser leur nom dans la littérature en espérant que celle-ci continue à vivre et que leur voix ne soit pas encore, ou de nouveau, étouffée...
Le monde économique, politique, artistique, philosophique a toujours été fait par les hommes. Pendant des siècles, on a systématiquement empêché les femmes d'être éduquées autrement que pour satisfaire certaines fonctions biologiques ou occuper certains rôles sociaux, on leur a refusé de travailler, de s'instruire, de voter, de parler, de penser, de peindre, de sculpter, d'écrire et de publier. Il est normal qu'on en trouve peu dans les anthologies littéraires ou artistiques et dans les catalogues des maisons d'édition. Les choses commencent à changer en Occident depuis les années soixante environ mais les femmes sont encore partagées entre le désir d'avoir des enfants, les tâches ménagères, la nécessité de travailler pour une indépendance financière ; elles manquent de temps et les choix qu'on leur propose sont souvent impossibles à faire.
Pour ma part j'ai voulu avoir des enfants, m'en occuper vraiment, j'ai dû travailler à plein temps et forcément j'ai aménagé l'espace de la création en fonction de tous ces impératifs. Pendant l'enfance de mes enfants, le premier maternage, j'ai écrit mais d'une façon solitaire et souterraine. Le fait que j'écrive n'était pas pris en compte par mon entourage, avoir une chambre à soi ne va pas de soi et les résistances intérieures et extérieures sont grandes encore, j'ai donc attendu pour envoyer mes recueils d'avoir quarante ans; avant j'ai publié en revues, - merveille de Sorcières qui accueillait la parole des femmes ! - , et en anthologies mais je n'avais pas le temps, la force aussi sans doute d'affronter le parcours éditorial. Un jour, plusieurs manuscrits terminés, les enfants grandis, j'ai senti que c'était possible, nécessaire, vital même et j'ai envoyé L'Autre Lumière aux éditions Unes car j'avais lu A. Pizarnik dans cette édition. J'ai eu beaucoup de chance avec Jean-Pierre Sintive, éditeur merveilleux qui m’a donné confiance par son absolue confiance en mon écriture. Plus tard sont venus Thierry Renard, Louis Dubost, Claude Rouquet et maintenant Jean Princivalle si accueillant.

L'histoire bouge, celle de la poésie des femmes a commencé il y a longtemps avec les grandes voix qui nous arrivent du passé. Elle sera encore longue avant qu'on accède à l'absence totale des préjugés et qu'on entende la voix des femmes aussi fort que celle des hommes. Quant à la question de la spécificité de leur parole et de leur écriture, je répondrai en disant que tous nous parlons et écrivons, traversés par un destin collectif et personnel, avec notre part charnelle et spirituelle, notre sexe, notre origine, notre culture et notre histoire petite et grande, avec et dans le bruissement du monde et de ses langues, mais aussi au-delà dans cet invisible qui fonde notre visible. Chaque voix poétique , homme ou femme qu'importe, est différente et irremplaçable, chaque poète apporte sa pierre à l'édifice humain.

Il y a et il y aura, de plus en plus nombreuses, de grandes poètes-femmes si nous parvenons à gagner notre liberté, notre vérité et notre reconnaissance d’être et de langage. Je l’espère car la poésie œuvre pour cet avenir et nous déborde.
©Sylvie Fabre G.

*Ndlr : revue

Sylvie Fabre G. dans Poezibao :
note bio-bibliographique, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, fiche de lecture de Quelque chose, quelqu'un, carte blanche à Pourquoi écrire, extrait 5, carte blanche, Une tâche terrestre, la poésie de Fabio Scotto, extrait 5

Enquête de Poezibao : La place des femmes poètes 1 : présentation ; La place des femmes poètes 2 : liste de toutes les poètes cités, volet 1 : stature, statut, statue, De la méthode (publier les réponses), les réponses : Marie-Claire Bancquart, Dominique Dussidour, Marie-Florence Ehret, Anne Mounic,

mardi 26 septembre 2006

Enquète de Poezibao : la réponse de Marie-Claire Bancquart

Je suis persuadée que la raison du prétendu manque de créativité poétique des femmes, du reste battu en brèche depuis une ou deux générations, c’est qu’une certaine idée régnante (même inconsciemment) de la « féminité » , qui commence par l’éducation de la petite fille, exclut précisément la créativité au profit de qualités plus passives, plus dépendantes, plus « convenables ». Or, il faut pour être créateur oser sortir le tréfonds du puits intérieur ; il faut l’amener à la lumière. Et tenter de le contrôler. C’est une espèce de prise de pouvoir, de transgression, qui n’est pas encore toujours très bien tolérée, surtout en France, de la part d’une femme.
 
Pour commencer, ce qui sort du fond du puits, le désir, l’éros, qu’il soit sexuel ou artistique, a longtemps été bridé, voire tabou chez elle. Qui bride son désir le bride en toutes choses : sexualité, caresse des objets, joies artistiques (et bien entendu, bride les violences de leurs éventuels retours de bâton). Qui laisse couler les mots dans un moule appris a peu de chances d’écrire un bon poème. Renée Vivien, qui possédait les chances et malchances du désir assumé, écrit en alexandrins de bon-papa, docile aux enseignements de son professeur.

Paradoxe peut-être, le seul lieu où le tabou de l’éros était levé pour une femme, dans les siècles passés, c’était le couvent, où l’amour avait le droit de s’élancer vers Dieu. Aussi, quelle sensualité, quelle langue de désir chez les femmes mystiques!

Du reste, je ne mets pas trop en cause pour la France, un des pays dits « évolués » où les femmes poètes sont sans doute en plus grande minorité, le catholicisme traditionnel, mais plutôt le modèle révolutionnaire et napoléonien de la femme à l’antique. Il a réactualisé et radicalisé l’héritage des pays de la latinité (en Espagne, au Portugal, en Italie, le nombre des femmes poètes n’est pas non plus très grand). Il y a beaucoup plus de poètes femmes en Amérique du Sud, pourtant de langues latines, mais éloignée de ces pays héritiers directs, et dans les francophonies du Québec, de Belgique, du Luxembourg, plus proches d’un esprit anglo-saxon : dans le monde anglo-saxon, les choses n’ont pas été particulièrement faciles non plus pour les femmes, mais leur héritage les fait plus indépendantes que l’héritage latin.

En France particulièrement, toutes les conditions ont été réunies à partir de 1789 pour que la création des femmes n’émerge que difficilement. La Révolution française a constitué un grand recul à cet égard : les hommes au pouvoir, les femmes à la quenouille et au berceau, tel est le modèle de la république romaine dont les révolutionnaires étaient imbus. Il a donc été subitement actualisé et a longtemps perduré, inscrit dans la loi par le code Napoléon. Avant 1789, les femmes avaient été beaucoup plus libres, d’Éros, d’écriture, et de rôle dans les affaires de la société (eu égard, bien sûr, au caractère très hiérarchisé de leur société, qui l’était aussi pour les hommes). Cela finit avec la Révolution, qui établit un très grand conformisme, de type social plus que religieux. A preuve : à la fin du dix-neuvième siècle, dans les couches « éclairées » de la société, la religion n’est plus que de façade, mais les femmes ne doivent pas créer ; elles contribuent par les salons à l¹élévation des hommes, c’est tout autre chose..
Non, je ne suis pas antirévolutionnaire ! Bien au contraire ! J’aurais voulu que « les droits de l’homme », qui étaient à l’usage viril uniquement, fussent aussi les droits de la femme, soumise dans la réalité à un tout autre régime. Celui-ci a duré jusqu’aux grandes guerres. Nous avons eu, nous avons encore du mal à nous en dépêtrer.
Pourtant je pense que maintenant, la modification des lois en France permet aux femmes de vivre autrement, et qu’il dépend beaucoup d’elles de la faire appliquer. En n'oubliant pas que la poésie, c'est du travail sur la langue, c'est du travail sur soi, ce n'est pas « laisser couler son cœur » sur la page : pour être admise comme poète , il faut d'abord présenter quelque chose qui vaut la peine ! En n’oubliant pas non plus que les lois ne sont pas acquises pour toujours et peuvent régresser. Aujourd'hui reste, il est vrai, une question de mentalité masculine, qui ne s’abolit pas si vite avec des lois. Des obstacles sociaux demeurent. Mais cette ligne de séparation n’est pas tracée, il s’en faut bien, par tous les hommes. Et sauf muflerie ou mensonge caractérisé de la part de l’interlocuteur, rien de mieux que de l’effacer avec le sourire. Ce n’est pas moi qui prônerais un « féminisme poétique » antihomme ! La douceur de l’amitié, la force de l’amour, la joie et la difficulté de cette langue dans la langue qu'est la poésie, on ne les ressent que davantage dans l’égalité d’un échange.
©Marie-Claire Bancquart

Marie-Claire Bancquart dans Poezibao :
Note bio-bibliographique
extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4extrait 5extrait 6, extrait 7, extrait 8, extrait 9, extrait 10, extrait 11, extrait 12, extrait 13
Aux 20 ans du nouveau recueil,
Lecture chez Tschann (05),
fiche de lecture : Avec la mort, quartier d’orange entre les dents,
Carte Blanche à (sur Bonnefoy au programme de terminale L)

Tous les liens sur l’enquête de Poezibao sur les femmes-poètes :
La place des femmes poètes 1 : présentation ; La place des femmes poètes 2 : liste de toutes les poètes cités, volet 1 : stature, statut, statue, De la méthode (publier les réponses), les réponses : Dominique Dussidour, Marie-Florence Ehret, Anne Mounic

mardi 19 septembre 2006

Enquête de Poezibao, la réponse de Anne Mounic

1. Êtes-vous d'accord avec l'assertion qu'il n'y a que très peu de poètes femmes de très grande stature ?

 Je n’exprimerais pas les choses de la sorte. Je dirais que les femmes poètes sont sans doute, en France, moins bien considérées et moins bien accueillies que les hommes. Toutefois, nous avons Louise Labé, Pernette du Guillet, Marceline Desbordes-Valmore, Marie Noël, Catherine Pozzi, Renée Vivien, sans parler de Marguerite de Navarre ou de Christine de Pizan, à laquelle est consacré le n° 18 d’Art de l’enuminure.

 Il est certain, toutefois, que les femmes, dans les pays anglo-saxons n’encourent pas le même discrédit littéraire et là, celle qui me vient la première à l’esprit, c’est Emily Dickinson. Recluse en la maison paternelle et non publiée de son vivant, elle est maintenant considérée comme l’un des poètes majeurs de la modernité. On peut citer également, en Angleterre, Elisabeth Barrett Browning, Emily Brontë, Christina Rossetti, au dix-neuvième siècle, puis, venue de Nouvelle-Zélande, Katherine Mansfield, au début du vingtième siècle, qui est autant poète en ses nouvelles qu’en ses poèmes.
 Le monde anglo-saxon nous offre aussi Marianne Moore, Elizabeth Bishop, Denise Levertov, Adrienne Rich, Sylvia Plath, toutes américaines. On peut aussi penser à Kathleen Raine, Veronica Forrest-Thomson ou Ruth Fainlight, mais il en existe d’autres, dont Carol Ann Duffy que citait l’autre jour, lors de notre lecture de poésie à la librairie Shakespeare & Company, Vivienne Vermes.
 En langue allemande, on pense à Nelly Sachs. Je songe aussi à deux poètes russes, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaïeva.

 En France à l’heure actuelle, les femmes tentent de faire entendre leur voix. Certains noms sont connus (Andrée Chédid, Marie-Claire Bancquart, Valérie Rouzeau), mais il demeure plus difficile pour une vois féminine d’attirer l’attention. Peut-être est-ce parce qu’une femme cherchera moins à conquérir des positions de pouvoir et sera plus ouverte à l’altérité et à des sensibilités multiples, plus accoutumée également au doute et à la réserve, dès l’enfance.
 L’heure, il faut bien le dire, n’est pas très favorable aux poètes. En notre monde mercantile, on parle plus de produit culturel que d’intériorité ou d’épreuve existentielle. La tendance est à la lecture facile, au spectaculaire et à l’idée simple, pour ne pas dire simpliste. Nous œuvrons dans nos livres, nos revues et notre enseignement à faire entendre une diversité plus subtile, une petite voix, mais le combat est inégal, David et Goliath.
 Toutefois, la disproportion est telle qu’il n’y a pas lieu de se décourager. La poésie, et plus généralement la littérature, est un exercice d’humilité, largement favorisé par le fait que la scène centrale soit entièrement occupée par la grande machine des effets de masse. La poésie est un murmure à sans cesse façonner l’âme. Le roulement de tambour de l’arracheur de dents n’est destiné à couvrir que les cris de douleur du patient qui passe entre ses mains. Un simple murmure, lui, ne peut être réduit par un tambour.
Anne Mounic

Anne Mounic dans Poezibao :
Anne Mounic a créé avec Guy Braun la revue
Temporel (revue internet)
note bio-bibliographique, extrait 1, une lecture chez Shakespeare and Co (fév. 06) fiche de lecture de La poésie de Claude Vigée,