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mardi 06 mai 2008

La Tête de l'Homme, de Florence Pazzottu

 

 

 

Pazzottu_la_tete_de_lhomme Dans un précédent texte, « Les inconférences » (in l’Inadéquat, paru en 2005), Florence Pazzottu demandait l’attention  de ceux qui l’écoutaient et une certaine loyauté parce qu’il est « difficile de parler avec ceux qui ne lancent pas leur pensée à la même distance du champ de Narcisse que soi » (39).
Après La Place du sujet, composé en collaboration avec le photographe Giney Ayme et en compétition pour le Prix des découvreurs, la voici avec ce nouveau livre, La Tête de l’Homme. Très différent de prime abord des précédents, preuve s’il en fallait qu’on ne trouvera chez elle rien de systématique, aucune exploitation forcenée d’une veine trouvée une fois pour toute. Chaque livre est une nouvelle expérience et ouvre une nouvelle voie au lecteur même si la voix de Florence Pazzottu y est parfaitement identifiable et sa singularité, évidente.

 

De prime abord, on a affaire ici à un récit. Récit d’un traumatisme, une agression, dans la rue, une nuit, à Marseille. Un soir, rentrant après une rencontre avec d'autres poètes, lorsque là

 

 

où la rue Sainte-Elisabeth devient le rue du
Bon-Jésus, tout le poids, soudain, tout l’obscur du mon
de s’abattit sur mon dos et me tordit le cou » (10).

 

 

Rien de bien singulier, hélas, ni de bien original. Sauf que si on se penche sur ce récit au titre étrange (certains reconnaîtront là le nom d’une montagne des Alpes de Haute Provence), on s’aperçoit qu’il est écrit en vers. Toujours le même vers. Que l’on prend pour un alexandrin avant d’en éprouver le vrai rythme et de faire le décompte des syllabes, treize.

 

 

si s’obstina le nombre treize – [...]
[...] c’est par chance, sans lui
mon récit sombrait, s’étouffait ; vint imprévisible
le treize et s’obstina. [...] (110)

 

 

Treize syllabes et une longue suite de vers, un peu à la manière d’une épopée, articulée en séquences titrées, plus ou moins longues.
Poème narratif. Il se raconte ici une histoire principale, celle qu’on a dite, mais qui très vite suscite, appelle dans son sillage d’autres histoires, histoires de famille, d’ascendants, histoire contemporaine avec à l’orée et au terme du poème l’évocation d’un ami rwandais dont la fille a été tuée lors du génocide, histoire de maisons, d’un litige autour d’un garage, que sais-je encore. Avec pour résultat de construire dans cet entrelacs un réseau de correspondances entre les divers temps, les divers récits, de leur donner une profondeur car :

 

 

Ce que l’on croit le propre, qu’on dit soi, ou qu’on nomme
profond mon moimême, mon fonds, est le plus hanté
des domaines, s’y déroulent de très archaïques
rituels, le plus souvent dans l’ignorance de qui,
se pavanant avec cet air de proprio, n’est
au mieux qu’un hôte en soi-même – [...]/(111)

 

 

La partie apparemment strictement narrative du poème est suivie d’une postface, qui donne quelques clés du récit et surtout du projet de Florence Pazzottu. Où l’on retrouve la veine philosophique déjà mise en évidence dans la lecture de l’Inadéquat. Il y a là une réflexion, très profonde, sur le fait de raconter, sur l’importance de mettre des mots sur le réel, en particulier le réel du traumatisme (le long, très long récit de l’ami rwandais, mal accueilli par une part de l’assistance, parce que si (trop) long, mais « absolument nécessaire, sans quoi plus rien ne/ferait tenir cet homme debout, [...] /. Postface en treize séquences, dont les titres disent les enjeux : « Un récit vrai », écriture des évènements de la vie comme « scansions, brèves ou longues pauses, brusques sursauts,/nœuds, trouées, les signes donc, grâce auxquels se liait,/et peut-être se lirait, inconnue, une histoire ; (109) « ...en segments froids », car il s’agit ici d’un « excès (d’ombre), qu’il s’agissait de résorber, mais/non sans recueillir ce qui dans son sillon tremblait, (110).
On avait pu auparavant, dans le corps même du récit lire le très beau texte A contre-pente, véritable art poétique en soi.....
Sous l’apparente banalité du récit d’un non moins banal fait-divers, se cache un livre foisonnant, posant de très nombreuses questions sur l’homme et sa place, sa place de sujet, opérant dans le monde

 

 

[...] une coupe (trouée – comme le vers
taillant la phrase – une percée énigmatique (100)

 

Je rends hommage à François Bon et au très passionnant travail en cours avec la collection Déplacements qu’il anime au Seuil et où il recueille et publie nombre de textes atypiques, hors des normes de l’édition telle que beaucoup la conçoivent aujourd’hui (il faudrait ici citer de longs extraits du désopilant et terrible début de Un tombeau pour Mesrine de Charles Pennequin !). Livres qui semblent aussi à la pointe de l’extrême contemporain, là où le

 

 

cœur du possible est sauvé, me sauve, étranger,
de la menace que je suis pour moi-même quand
je laisse se refermer sur moi la nuit de l’im
pensé [...] (98)

 

 

Cet impensé auquel de livre en livre s’affronte Florence Pazzottu, loin des pavanes de Narcisse !

 

 

©florence trocmé

 

 

vendredi 02 mai 2008

Le Héros d'Hélène Sanguinetti


 

Sanguinetti_le_heros_2 Me trouvant devant une sorte d’incapacité à rédiger une note de lecture classique du très beau livre d’Hélène Sanguinetti, Le Héros, je propose ici un travail critique par fragments, notes de lecture sur le vif (datées), suivies d’une série d’approches par facettes.

 

 

1. Au fil de la lecture :
• ... Hélène Sanguinetti dont le livre Le Héros est arrivé hier avec une dédicace qui me touche infiniment (pour vous, gardienne – passeuse – vivante), livre qui pour l’instant fonctionne comme une énigme excitante mais où bruit et tremble un double sens (de lecture), articulé à la fois sur l’intelligence et l’émotion. (16 avril 2008)

 

• ... retrouver Hélène Sanguinetti : mystère et séduction toujours entiers, de quoi parle-t-on ici, je ne le sais pas, n’ai peut-être pas à le savoir vraiment, il faudrait sans doute laisser la raison raisonnante, oublier le côté enquête qui me paraît inhérent à toute lecture de poésie (déformation professionnelle peut-être ?), pour se laisser aller à ce qui émane du texte, en une lecture flottante, non prédatrice, ouverte. (17 avril 2008)

 

• Petits pans de prose, en curieuse disposition non encore élucidée, qui seraient exploration sous toutes ses facettes de l’idée, du concept, de la figure, du mythe, du héros ? Je ne sais pas. Aller jusqu’au bout (d’autant que j’aime ce livre), en lecture flottante.... sans chercher à comprendre dans ce premier temps. Laisser jouer la lumière du texte, car il y a une lumière, une sorte de vibration du texte, sans chercher à la capturer et à la décomposer dans le prisme de l’analyse. (19 avril 2008)

 

• Ce texte dégage une extrême étrangeté, très prenante. Le sens se perd sans cesse comme un filet d’eau dans le sable (la page a ses espaces désertiques, les mots sont assemblés comme de petits ergs), on le poursuit sans fin, on tente de le construire, il échappe, se reforme, on détecte une suite d’allusions, on croit avoir édifié un petit quelque chose et cela se perd à nouveau et pourtant l’attention est totalement captée. Et la jouissance de lecture intense. (29 avril 2008)

 

• Terminé hier la première lecture du livre d’Hélène Sanguinetti, Le Héros. Et me trouve confrontée à une grande perplexité et à une difficulté : comment écrire à propos de ce livre, comment en rendre compte, par quel bout le prendre ? Et si c’était précisément par ce qui échappe, par ce qui se dérobe, par ce qui se diffracte à chaque instant, du sens, du point de vue ? (2 mai 2008)

 

 

Interlude (correspondances)
Suivre ces diffractions, ces réfractions à l’infini du sens, des sens (double sens) possibles....

 

Quelque chose qui échappe, à l'analyse, à la "prise", qui renaît sans cesse......

 

Autre approche du sens, où les circulations entre les temporalités, les registres, les références s’établissent en permanence et en continu.

 

 

2. Indices de réflection(s)

 

« Faire de petits pas en s’éloignant sans cesse, se rapprocher, ne rien trouver, laisser venir, [...] (20)

 

• sur le héros
Le héros fait titre et il se démultiplie. Le héros serait le « sujet », mais un sujet très contemporain, protéiforme, tour à tour tragique et dérisoire, une poupée bourrée d’allusions ; il est invoqué, avec minuscule ou majuscule, pour dire qu’il n’y a pas de héros, qu’il n’y a pas de sens unique, que le héros est aussi et en même temps qu’il est héros, un salaud, un lâche, un traitre, que le héros (pas plus que le texte ou la poésie sans doute) ne doit pas être sacralisé. « Le héros enlève une poussière sur sa manche » (58) ; « Grand Héros a soif » (44). Il faudrait se livrer à un relevé strict des occurrences du mot "héros" pour bien interpréter cette multitude de visages, de postures et d’attitudes que lui prête Hélène Sanguinetti. Qui s’interroge sans doute aussi ici sur la fiction, sur la narration, sur cette sorte de cristallisation qui se fait, souvent à notre insu, sur la figure du héros, « appelant et meneur de mule » (7). Le héros est un estropié (8). « Chef de rien »(66)
Déconstruire le mythe du héros, mais en le revisitant ? Ou tout simplement en opérant un croisement génétique du concept héros avec la vie ? : « dans les oreilles du héros et dans son œil habite alors cet improbable tourbillon, la vie ».(65)

 

• sur le sens
Ce qui est en jeu ici, n’est-ce pas aussi la question du sens unique et celle, connexe, de la complexité du monde ? Déconstruire le linéaire de la phrase, du livre, de la pensée, rompre l’embrigadement de l’esprit, réaction affolée à la pluralité des mondes ? Multiplier les points de vue, les points d’écrit. Entreprendre une approche de la complexité, à partir d’éclats. « petits bouts de glace errants / à la surface de l’eau »(86). Éclats empruntés à tous les univers, fictionnels en particulier, récits, contes, épopées mais aussi à l’autobiographique mais aussi à l’histoire la plus contemporaine, couper le personnel avec le général, tisser ensemble les personnages légendaires, les héros des livres et les proches. Abattre les cloisons factices entre le culturel et le vécu, entre la référence et l’existence, au besoin la plus triviale. Montrer comment tout baigne, paysages, images, constructions mentales, dans la référence, comment tout repose sur des substrats infiniment intriqués et complexes. Refuser la mise en ligne castratrice et réductrice, se laisser porter par le flot de la diversité.
Déconstruire le mythe de l’unité et de la cohérence de la pensée. Mais en faisant jouer cette dernière. Jeu grave, jeu heureux « car toujours, poesia : joie horreur » (91)

 

• sur la construction(s)
Complexes, construites, diffractées elles aussi, les images seraient-elles la source de la lumière et de la vibration de cette poésie : « Arbres vifs qui ont les pieds si loin et sous la mousse, une odeur de cavaliers » (49). Il y aurait là, mutatis mutandi, quelque chose de la démarche d’un Schwitters, ramassant des matériaux hétéroclites, de rebut, pour former nouvelles constructions, merzbau ? « Soldat, tu roules une cigarette entre deux corps tombés la langue tient debout sur le papier, pont Euxin dans le ciel, Fourmi la rouge bringuebalante traverse, tu penses à quoi sur la route ? »(18)
Les jeux typographiques sont complexes. Alternance du romain et de l’italique, textes disposés le plus souvent en trois séquences occupant le haut, le milieu et le bas de la page, mais parfois tout un bandeau calé en bord de page, en petites capitales. Comme une manifestation des registres, très nombreux registres sur lesquels joue Hélène Sanguinetti, empruntant à tous les univers de l’écrit et du dit, créant des sortes d’hybrides très énigmatiques.

 

Coda
Impossible de conclure ! Sauf à dire le plaisir de cette lecture, l’énigme entière que n’a pas réussi à entamer cette tentative d’approche. Ce héros fonctionne comme une matière noire qui émettrait un rayonnement qu’on ne sait pas déchiffrer mais dont on ne peut détacher son regard...car on sait qu’il fait sens dans son énigme.

 

Hélène Sanguinetti, Le Héros, Flammarion, 2008

 

 

→ Qui a parlé du Héros ou de Hélène Sanguinetti ?
Angèle Paoli, ici
La Maison des écrivains et de la littérature, ici
Et Claude Ber qui a accueilli Hélène Sanguinetti comme invitée du mois d’avril sur son site.

 

©florence trocmé

 

 

mercredi 30 avril 2008

Haïkus de prisons de Lutz Bassmann

 

 

Bassmann003 En même temps que les Haïkus de prison paraissent aussi chez Verdier Avec les moines soldats sous la même signature, Lutz Bassmann. Il s’agit d’un hétéronyme d’Antoine Volodine qui, outre des fictions sous ce nom (chez Denoël, Gallimard, aux éditions de Minuit et au Seuil), écrit pour l’École des loisirs des histoires dans la lignée du surréalisme signées Manuela Draeger et publie chez le même éditeur des contes traditionnels russes, des bylines, longtemps transmis oralement, cette fois attribués à Elli Kronauer. Ces différentes voix explorent chacune un domaine, et elles sont présentées comme issues du post-exotisme, notion proposée par Antoine Volodine d’abord par boutade. Pour plus de précisions, il faut se rendre sur ce site et consulter les liens qu’il propose – l’un renvoie à Wikipédia qui consacre une notice à Lutz Bassmann, écrivain letton qui aurait passé plusieurs années en prison…
L’univers des Haïkus de prison est celui de l’enfermement, de la déportation et de la mort, univers dans lequel on entre pour suivre le sort d’un narrateur et de ses compagnons de misère. Trois moments : Prison, Transfert, Enfer, qui constituent un récit brisé, ce qu’accuse la forme choisie, le haïku. Le genre du haïku (ou haïkaï, indifféremment l’un ou l’autre terme en français, alors qu’il s’agit de deux genres différents) est connu en France depuis le XIXe siècle. On en a retenu seulement une structure formelle fixe (au Japon, 17 syllabes = 5-7-5) et ce qui le rapproche de l’épigramme classique, dépouillé, incisif. À quelques exceptions près, l’Occident n’a pas conservé les contraintes formelles, pas plus que la thématique obligée qui mêle des éléments sur la nature, les animaux, les saisons, les travaux et les jours, les sentiments. Dans les Haïkus de prison, c’est plutôt le caractère de séquence rythmique d’allure spontanée que conserve Lutz Bassmann, ce qui permet d’accumuler des notations de tous ordres sur une humanité qui se décompose.
Quel est le monde de ces haïkus ? Comme dans d’autres textes de Volodine, il s’agit d’un univers qui ressemble au nôtre, en pire pour une partie, seulement un peu "en avance" pour ses aspects kafkaïens (alors que dans Avec les moines soldats, l’humanité a presque disparu de la Terre). Dans cet univers désespérant et désespéré semblent n’exister que deux catégories d’individus, ceux que l’on enferme et ceux qui les enferment. Tout se passe comme si un pouvoir omnipotent, dont on ne saura rien, entassait sans motif dans les geôles des représentants de dizaines de pays : Tadjiks, Vietnamiens, Coréens, Hongrois, Khirghizes, Mandchous, Japonais, Kurdes, Chinois, Russes, Ukrainiens, Tchouvache, Allemands, Tatars, etc., et le narrateur côtoie un moine, un idiot, un anthropophage, un boxeur, un soldat, un éventreur, un proxénète, un professeur, un boucher, etc. Ces éléments si divers tentent de s’organiser, reproduisant les modèles de la société extérieure de la prison ; ainsi s’ouvre l’ensemble titré Prison :

 

L’organisation s’est constituée
on attend que les chefs surgissent
pour les haïr

 

Le ton ne changera pas : ne cherchez pas la compassion, le regard vers autrui, la main tendue ; il n’est ici qu’indifférence et violence :

 

Le Hongrois s’est coupé l’oreille
les surveillants n’arrivent pas
il ne sait plus quoi faire avec

(…)

Quand ils tabassent les politiques
il faut attendre qu’ils en tuent un
pour que le calme revienne

 

Quand quelque chose demeure des "valeurs" qui sont supposées être le fondement des sociétés démocratiques, elles sont devenues dérisoires :

 

Sur la grisaille hostile du ciel
les barbelés dessinent
une touche d’humanité

(…)

Les calculs sont approximatifs
l’année dernière à la même époque
c’était mon anniversaire

 

Si l’on s’échappe un instant, c’est par un humour désespéré :

 

L’araignée a changé de cellule
le Khirghize lui mangeait
toutes ses mouches

 

Avant le transfert vers la Sibérie :

 

Le Secours Rouge distribue des questionnaires
il faut indiquer
quels sont nos plats préférés

 

Extraits de la prison, les détenus sont regroupés dans des wagons à bestiaux pour un voyage qui semble ne jamais pouvoir s’achever. Entre la prison et le wagon, ils connaissent un court répit, marqué dans un des très rares haïkus sans la chute habituelle :

 

Nous sommes alignés sur le remblai
je respire le vent plein de bruits
nous respirons le vent plein de bruits

 

C’est ensuite l’entassement des hommes, la promiscuité encore plus grande que dans les étroites cellules, et encore les suicides, la mort toujours présente :

 

Le professeur se balance au-dessus du trou à pisse
personne n’a vu
quand il s’est pendu

 

et, à l’arrivée,

 

Pour instaurer la discipline
le commandant
tue quelqu’un au hasard dans le fossé

 

Dans le dernier ensemble, Enfer, les survivants sont employés à abattre des mélèzes dans l’hiver sibérien. Ils sont cette fois dans la nature, mais

 

Sur la coupe parfois un silence miraculeux
on aimerait un cri d’oiseau
mais rien

 

Rien d’autre qu’attendre la fin, sous la surveillance des soldats.

 

Lutz Bassmann-Antoine Volodine n’a pas connu le sort du narrateur : la fiction est nourrie des très nombreux témoignages des rescapés des camps soviétiques et des camps nazis. La nécessaire concision de la forme choisie donne à ces Haïkus de prison une grande efficacité. Ils forment un récit dans la mesure où les titres des trois ensembles induisent une progression, de l’enfer du dedans à l’enfer du dehors, et où le je narrateur permet de souder les différents moments de la vie sans vie de ceux qui appartiennent encore à l’humanité. Moments terribles, chacun tentant de conserver quelque chose de la "vie ordinaire" – sans y parvenir puisque la prison et ses suites ont pour but d’extirper le souvenir de cette vie d’avant, et tout souvenir :

 

Le vétéran parle de l’été
j’ai du mal à me rappeler
de quoi il s’agit

 

 

 

contribution de Tristan Hordé

 

Lutz Bassmann, Haïkus de prison, éditions Verdier, 2008, 9, 8 €.

 

Trouver ce livre via Place des Libraires


 

 

mardi 29 avril 2008

Fragments d'un corps en archipel de Jacques Garelli

 

 

Garelli002_3 Jacques Garelli est demeuré depuis ses premiers livres jusqu’à aujourd’hui en marge, dans la marge, et l’on n’hésite pas à reprendre ce qu’écrivait Aragon à son propos, il y a plus de quarante ans1: « […] on va trouver sa parole obscure, se fâcher… Pourquoi pas ? La poésie n’est claire qu’à la longue.[…] J’imagine la tête des lecteurs, en son temps, si un journal de la Commune de Paris avait imprimé une des Illuminations d’Arthur Rimbaud. Il y a près d’un siècle de cela, le temps a marché, les gens ont changé ». Cela est vrai, la poésie de Jacques Garelli n’est pas "claire", elle exige du lecteur qu’il soit disponible, attentif, qu’il ne lise pas ces Fragments d’un corps comme s’il s’agissait d’un récit, les brefs poèmes en prose à la suite, qu’il prenne le temps de mâcher et remâcher les mots.
La poésie de Jacques Garelli est enracinée dans la tentative, toujours inaboutie toujours à recommencer, de comprendre l’obscurité des choses, de fixer « quelques remous enténébrés qui refluent des méandres » en sachant que d’autres mouvements échappent. La lire, c’est être « entre chien et loup », cela ressemble à ce que devait être l’écoute des mots de l’ancienne pythie, emplis de ciels, de jardins, d’ombres, de manques, mots qu’il n’est pas nécessaire d’interpréter mais à accueillir comme tels, énonçant le mystère des choses du monde. La lire, c’est comme se regarder « Dans un miroir » : « Des cris d’oiseaux qui se croisent, un tapis de mousse pour suaire et cette transparence tombée sur les traverses de la rivière, où se prend mon visage illisible, mais content. »
On se heurte à beaucoup de questions dans la poésie de Jacques Garelli, par exemple celle du temps : celui de l’ouverture aux choses, en sortant de soi, sans garder mesure, contre l’absence, pour le mouvement, et peut-être parfois ressent-on qu’il n’existe plus que « le silence d’un monde qui a brûlé jusqu’à l’écho de ses questions ». Ce n’est pas dire l’oubli des choses du monde, bien présentes justement : ce sont des femmes et des enfants qui cherchent leur nourriture dans une décharge, donc la violence faite à qui ne peut répondre autrement qu’en disparaissant, c’est le recouvrement d’une ville antique par les eaux d’un barrage, donc l’effacement de la mémoire d’un travail humain. On comprend les mouvements incessants des ténèbres, de l’impénétrable, de l’absence à la remontée vers la lumière, à la naissance du matin, au surgissement de la rose. Comment le dire mieux que dans cette « gestation de l’œuvre » :

 

Bien sûr qu’elle vient de loin !
avec ses paquets d’algues
chargées de sel marin
et ses réminiscences,
qui hantent la verdure
sous ses arceaux de ronces,
filtrant pour toi seul
la rumeur tamisée
de la mer et des fonds.

 

Comment vivre les mouvements contraires, la « houille noire du soleil » ? Je découvre ma réponse en lisant des proses autour de tableaux (Vieira da Silva, Renoir, Dürer, Zao-Wou-Ki, Claude Garelli) ou d’un bâtiment conçu par Frank Gehry ; devant la toile ou la forme dans l’espace, et devant les mots, c’est l’imaginaire de celui qui regarde, qui lit, qui est sollicité pour reconnaître « un monde secrètement partagé [qui] transgresse ses limites ».

 

Aragon évoquait Rimbaud. Fragments d’un corps en archipel est suivi d’une lecture de deux états d’un poème de Rimbaud, lecture passionnante qui cerne notamment ce qu’est l’analogie, si fortement à l’œuvre dans la poésie de Jacques Garelli. Il s’agit toujours d’avoir à l’esprit que les images poétiques sont ancrées « dans l’expérience ouverte de la perception, et de la vie » et que « d’emblée, le regard que l’artiste pose sur les choses les met en rapports analogiques ». Précisons :

 

Il faut entendre par rapports analogiques la manière […] dont l’eau d’un fleuve, au niveau perceptif, dans sa noirceur de boue trouve un accord harmonique avec l’odeur humide des mottes de terre, qui délimitent de façon imprécise ses berges, et où la lenteur de l’eau qui coule semble inscrire dans la profondeur de ses remous le cours ensommeillé d’un songe.

 

La lecture de l’étude est une invitation à reprendre les Illuminations – et les Fragments d’un corps en archipel. Relisons « Raison d’être » pour revenir à la question du temps et de la lecture :

 

Tant qu’ils ne comprendront pas, ne soupçonneront pas, ne voudront pas que ce qui s’écrit, soudain, ne fût nulle part ailleurs, qu’ils retournent à leurs ornières, vieilles breloques, qui ont réglé leur âme sur quelque métronome construit pour colmater du fond de leur tanière, l’irruption hors mesure des scansions du temps.

 

Car il y va du temps, en cette irrigation sauvage, le temps d’un canal, le temps d’un déclic, le temps d’une couleur, le temps d’un frisson, qui seul met en marche, dût-il la travestir, l’absence immémoriale, qui englobe toute démarche et que l’écoute la plus sagace n’a jamais pu capter à la source du temps.

 

contribution de Tristan Hordé

 

Jacques Garelli, Fragments d’un corps en archipel suivi de Perception et imaginaire, Réflexions sur un poème oublié de Rimbaud, José Corti, 2008, 15 €.

 

 

Trouver Fragments d’un corps en archipel via Place des libraires

 

 


1 Aragon, Garelli mis en pièces, dans Jacques Garelli, brèche ; les dépossessions ; lieux précaires, préface et glose de Louis Aragon, éditions encre marine,

lundi 21 avril 2008

La Tête de l'homme de Florence Pazzottu

 

 

Pazzottu_la_tete_de_lhomme D’une banale agression nocturne où elle s’est fait tordre le cou (pas de quoi crier au génocide), Florence Pazzottu déploie la « singulière complexité » dans une longue suite – une poursuite plutôt, tant il lui faut en tenir les multiples fils – subtilement composée de textes à la prose tournée en lignes de 13 syllabes (1), des « segments froids », c’est-à-dire hors de toute emphase.

Etre tombée dans ce « piège d’homme » l’a peu à peu renvoyée à l’opacité variable d’autres événements, parfois des riens en apparence, et pour y « faire front » s’est imposée alors la nécessité de tresser l’intimité d’une vie – des lieux, des êtres (où dominent ceux qui inscrivent dans une filiation), des rêves, des chutes plus ou moins volontaires, dont la préférée, la blanche, celle « d’un corps qui pense, jusque dans ses extrémités » – avec les secousses collectives de l’Histoire, en particulier sa liste de drames (2) qui, eux aussi, peuvent surgir comme « la nuit en plein dos ». Récusant un devoir de témoignage à la place des autres pour « que chacun parle d’où il est », elle a ainsi essayé de penser, justement, ces événements à travers l’écriture, cette « contre-pente, cet éveil, ce recueil des forces qui résistent à la mort ».

Malgré l’importance des éléments autobiographiques, il ne s’agit évidemment pas ici de ne régler qu’une affaire personnelle, la question du sujet n’étant résolue ni par le sens de la propriété du moimême ni par la « noble posture » d’un impersonnel absolu (deux illusions tenaces) mais par un écart « où s’étrange le je », ce qui, du coup, permet une véritable lecture. C’est dans cet espace-là – qui reste sans cesse à créer – que les lignes narratives croisent celles de nombreuses réflexions aux teintes souvent philosophiques (3) puisque « compte, plus que le récit vrai – sa traversée ». Cela dit, même si dans cet « enchaînement rythmé de signes » rien n’est pris à la légère (en fait l’insignifiant n’existe pas), le Sérieux ne l’emporte pas pour autant grâce à un humour à la fois discret et salutaire  (4) : « Rire – pourfendeur d’ombre, chasseur d’obscurité ? ».

Et la Tête de l’Homme là-dedans ? Eh bien, minérale ou pas, le tout est de la voir, de la distinguer parmi les autres et, plutôt que de vouloir en saisir l’essence, de pouvoir toujours la saluer avec étonnement, ce dont ce livre témoigne à sa manière.

 

Contribution Bruno Fern

 

 

1. Sur le pourquoi de ce nombre, voyez ce qu’en dit l’auteur (p. 110), sachant que cette contrainte, loin de relever du déni (« toutes ces petites tor / sions que l’on fait subir à un mot ou à un geste / pour donner à la vérité une allure plus / convenable »), n’empêche pas le jeu qui fait du vers un sursaut, une « percée énigmatique » dans la prose – d’ailleurs, « La gêne étroite des vers rend nos pensées plus éclatantes. » (Sénèque, cité par Hélène Bessette, revue if, n° 30, mai 2007).
2. Parmi ceux évoqués (sans indignation sélective), le Rwanda domine avec le  « récit nécessaire » d’un survivant.
3. Car l’agresseur révéla brièvement – malgré lui – qu’il avait un visage et une « voix humaine ». Dans un ouvrage précédent, L’Inadéquat (le lancer crée le dé) (Flammarion, 2005), F. Pazzottu imbriquait déjà dans son écriture poésie et philosophie en y affirmant, en-dehors de toute sacralisation, « l’impureté d’être ».
4. Il me semble que cette façon de mêler étroitement gravité (des « sujets ») et humour, en échappant à la rumination plus ou moins complaisante de soi, peut être rapprochée de celle de N. Quintane dans cet autre livre capital qu’est Grand ensemble, paru récemment chez P.O.L. – même si la mise en œuvre y est très différente.

 

 

Florence Pazzottu, la Tête de l’Homme, Seuil, collection « Déplacements » dirigée par François Bon, 2008, 125 p., 15 €.

 

 

mercredi 16 avril 2008

La Place du sujet de Florence Pazzottu

 

 

Pazzottu_2 D’un quartier qui n’existe pas (administrativement), celui dit du Panier, à Marseille, Florence Pazzottu a tiré des poèmes, en vers ou en prose, qu’elle qualifie de compositions d’après nature. Cela dit, même si transparaissent toujours des référents que l’on peut supposer originels (scène, visage ou fait de langage), chaque texte constitue une tentative singulière de manifester cet inguérissable étonnement qui l’a suscité par sa propre forme à la fois liée aux circonstances et les dépassant, le tout rendu indissociable dans le mouvement qu’est l’acte d’écrire – ce que confirmerait en partie la citation liminaire de Braque : Travailler d’après nature, c’est improviser.
D’emblée, l’accent est mis sur le fil du regard relayé par celui de l’écriture, cette importance accordée au visuel étant ici soulignée au long de l’ouvrage par les photographies en noir et blanc de Giney Ayme qui résonnent avec les textes en gardant la même qualité d’attention et, souvent, d’humour léger.
Par ailleurs, la volonté d’user des mots de tout le monde cherche ostensiblement à ce que les silhouettes (Les enfants d’ici sont des funambules) ne tombent pas en solitude sans espoir, ce qui donne lieu à des textes résolument tournés – ou plutôt tendus : il faut pouvoir appeler à soi une chose précise – vers autrui où la dimension sociale, voire politique, apparaît au travers l’image d’un quartier où une main posée sur un cou peut évoquer autant la tendresse que l’étranglement. Evidemment, il ne s’agit pas là d’une écriture militante mais véritablement engagée, c’est-à-dire qu’elle n’hésite pas à se risquer dans toutes les directions, y compris dans celles qui relèvent de la sphère civique.
Quant au sujet du titre (qui désigne aussi bien l’autre en soi et y faire deviner la faille, l’irréparable perte), la question de sa place se pose au moins dans la mesure où chaque texte tente sans cesse de la délimiter dans cette jouissance pure qu’(est) l’irruption dans l’espace libre, vertigineux de la parole. Pour cela, si Florence Pazzottu sait reconnaître l’inadéquation fondamentale de l’écriture pour rendre compte de l’expérience du monde (1), elle ne renonce pas, bien au contraire, à la travailler, à lui donner forme de multiples façons. Du coup, ces béances (2) peuvent offrir autant d’appuis, de moyens de garder un équilibre précaire – et d’avancer sur le fil de la langue.

contribution Bruno Fern

 

 

 

(1) Rien qu’en évoquant malicieusement, par exemple, la surprise d’un enfant face à une phrase où le sujet (justement) est inversé : - mais si c’est lui qui va… pourquoi est-il derrière ?
(2) Ce que Christian Prigent, entre autres, exprime dans son ouvrage L’incontenable (P.O.L., 2004) : «La poésie tâche à désigner le réel comme trou dans le corps constitué des langues. »

 

 

sur ce livre voir aussi les contributions de Georges Guillain et de Florence Pazzottu elle-même dans le cadre du Prix des Découvreurs de la ville de Boulogne-sur-Mer

 

Florence Pazzottu dans Poezibao :
bio-bibliographie,,
extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6 et revue Amastra-N-Gallard,
lecture de l'Inadéquat, extrait 7,
lecture en trio à la Maison de la Poésie de Paris (mars 06),
entretien avec Elke de Rijcke,
La Place du sujet (parution),
autour de la Place du Sujet (prix des découvreurs),
sator, présentation,
La tête de l’homme (
parution)

 

 

mardi 15 avril 2008

Boudoir & autres

 

 

Boudoir3 À l’enseigne des éditions Ragage, la revue Boudoir & autres mérite tout d’abord la mention « très honorable » pour la qualité de sa présentation. Mais ce « bel objet » s’accompagne d’un projet éditorial tout aussi exigeant, même si Mathieu Nuss, son pilote attitré, le formule de manière assez laconique : ne nous trompons pas, il faut à travers Boudoir & autres voir et lire ce que l’on doit y voir et y lire, c’est-à-dire une revue de poésie. « Place à la poésie », cela pourrait constituer l’unique mot d’ordre de Boudoir, qui consacre la totalité de ses pages – 132 pour ce numéro – à des chantiers poétiques, en cours ou autres. Une manière somme toute respectable de valoriser le travail d’écriture de quelques auteurs singuliers – ils ne sont ici que sept – dont l’œuvre se trouve plus qu’amorcée. On regrettera que ces auteurs ne soient pas présentés, mais ne boudons pas ce boudoir riche de créations poétiques bénéficiant d’un large espace d’expression. On y lira en avant-première des extraits de Pré-journal, ouvrage de Philippe Beck à paraître chez Flammarion en 2008. Un bond en Corée nous fait découvrir le poète Ki Hyong-do : Sur l’eau passent des phrases illisibles. / Moi non plus je ne donne pas signe de présence humaine. Les béements de Christian Hubin interrogent le langage humain : gargarismes, glossolalies. En toute exténuation : l’inflatoire, le branle de zombies. » Vient Bruno Fern, que j’ai eu le plaisir d’accueillir dans ma collection Vents Contraires (111 points de contrôle, VOIX éditions, 2007). Ses extraits de Jours confirment la singularité d’une écriture fragmentée : l’issue paraît inévitable mais bon / en attendant les mots couvrent le ressac la tension artérielle / alimentent même le silence / est bombé. » On découvrira encore de larges extraits du journal de Gérard Pesson, musicien de son état. Et c’est Jean-René Lassalle, poète par trop discret et excellent traducteur de poètes allemands, qui ferme le boudoir. Mais il suffit de pousser la porte…

 

Contribution d'Alain Helissen

 

Boudoir & autres, N°3 ; 90 av. Charles de Gaulle 92200 Neuilly
site

 

 

lundi 14 avril 2008

Les commourants de Jude Stefan

 

 

Stefan_commourants Pourrait-on parler d’un "testament" du poète ? d’un poème de la fin, pour paraphraser Stéfan ? Certainement pas : Les commourants prouve la maîtrise du poète et, tout autant, une singulière vigueur. Il s’agit, comme l’indique le sous-titre, d’un « longpoème d’Adieu » : on verra comment cette annonce se traduit mais on s’arrête d’abord sur "longpoème". Stéfan a peu écrit de longs poèmes, mais s’y est essayé assez tôt : dans son troisième recueil, Idylles, suivi de Cippes, les huit poèmes d’Idylles tranchent par leur dimension sur ceux de Cippes. Plus tard, l’ensemble entier des Suites slaves (1983) abandonne la dimension courante des poèmes de Stéfan – pas plus d’une vingtaine de vers – pour s’étendre à plusieurs pages et le recueil titré Élégiades est suivi par Deux méditations, consacrées au mont Pincio et à un cadavre, elles aussi de longueur inhabituelle parmi près de vingt ouvrages. Tous ces poèmes longs ont un point commun, ils sont plus ou moins nettement narratifs, mais cet aspect tend à disparaître dans Les commourants, que la quatrième de couverture définit assez précisément : « Lente litanie anthume que l’homme solitaire et vieillissant déploie au rythme d’un flux vital sans retour, avec ses pulsations, ses élans, ses stases ». Litanie : énumération qui n’implique pas le déroulement ordonné dans le temps, la succession des causes et des effets, la hiérarchie des faits, mais bonds, rebonds et ralentissements, arrêts. On s’arrêtera à ces caractères sans du tout chercher à épuiser le décryptage.

Les commourants compte un peu plus de 900 vers, dominés par le motif de la mort (« nous tous les mourants / eux déjà et ceux bientôt ou à l’instant »), plus précisément par le thème de la mort à venir. Se succèdent de courts ensembles sans lien apparent, et la discontinuité empêche, pour le moins gêne la tentation de lire un récit. Un exemple ; ouverture du poème : « adieu jusqu’au revoir », suivent des éléments de l’enfance ; puis : « en la vie brève et lente / Oubliés le sampi le kappa », avec des mots techniques qui renvoient à l’activité sociale passée de Stéfan (il enseignait le grec) ; puis le présent, le retour invariable de la succession des jours : « au pré fluvial / Gitanes étendent leur linge (…) » ; puis : « né jadis à la mort de Répine & Pascin / 1930 / (…) », avec le nom de deux peintres morts l’année de la naissance de Stéfan. Etc. Non pas, donc, une vie entre deux dates (« ma vie sera tôt [= vite] racontée »), mais des « Trouées de Souvenirs ».

Presque toutes les séquences, ensuite, sont constituées de fragments du passé dont on reconnaît parfois des éléments dispersés dans les recueils précédents, mais ici toujours sous une forme ramassée. Ainsi la grand-mère, l’aïeule définie par « sa résignation au Nul / des cieux et brouettes de linge ». Viennent dans l’écrit, comme arrachées au temps, les femmes aimées et quelques-unes seulement nommées (« Une Elsa en plein cœur ») ou plus longuement évoquées : l’une disparue depuis peu (belle Fleur mauve / vos anneaux de Gitane »), comme son chien Ramsès ; les femmes aussi de rencontre, celles des hôtels de passe, d’autres dont l’image ressurgit inattendue (« viens Maria ma jeune fiancée »). Parmi les moments redevenus pour un instant présents, on notera ceux de l’enfance et de l’adolescence, rares dans l’œuvre – et énigmatiques pour le lecteur : comment reconnaître Trieste dans la mention de la bibliothèque Hortis et du théâtre Miela ? D’autres vers (« sous l’immonde boa de dieu / les pieds de mort comme on dit / de veau obsédants survivants ») renvoient à la vue d’un mort en classe de 5ème chez les jésuites : les élèves avaient dû défiler devant le cadavre du Supérieur1. Peut-on lire Les commourants sans avoir en tête ces données biographiques ? Sans aucun doute ! L’imaginaire du lecteur se passe de l’histoire de l’auteur, quoi qu’on dise, et sur ce point précis Jacques Roubaud défend justement le rôle de l’ « image-mémoire » : les mots qui vont intervenir dans un vers quelconque agissent, pour un nombre indéterminé de lecteurs, sur un ensemble de souvenirs ; c’est la présence simultanée de ces mots-là qui va provoquer chez ceux qui lisent, éventuellement, le surgissement d’une image. »2

À côté de cette image des chaussures cirées du cadavre, abondent les séquences sur la mort des proches (« perdus aïeuls parents amis amantes ») comme sur celle des inconnus, et « qui s’en souviendra / parmi les Ombres assoiffées de sang ? ». À la mort sont associés l’oubli et « l’infernale solitude », que rien ne rompt, sinon peut-être la passion des mots :

ainsi revenant le Souvenir tue. Qu’
à défaut nous viennent en aide
les seuls vocables, Feuillard ou
Filandres

Il faudrait suivre dans le poème le travail minutieux et subtil du vers, commenter la prédominance du vers impair – l’emploi de l’onzain, par exemple – et l’emploi de la majuscule qui, me semble-t-il, invite le lecteur à s’arrêter sur le mot ainsi isolé, reprendre l’ensemble des rimes intérieures (« […] aux vitres givrées et feuillets / en cendres qui dans son lit gis »). Sans ne reconnaître que de la virtuosité dans l’apparition d’un palindrome dans un vers : « loin du Reg et de l’Erg absolus », le désert de pierres (Reg) et le désert de dunes (Erg) ayant ici leur raison d’être, comme le passage d’une boue à une autre dans « tourbe puis bourbe ». C’est que tout se défait ou disparaît et la dérision parfois, si vaine soit-elle, est une défense ; ainsi n’hésitons pas à lire le jeu de mots dans : « la vieille Hesse / le land ancien », puisque le vers suivant ajoute à l’idée d’achèvement : « où l’Aïeul fit son régiment ».

Reg n’est pas un mot courant ; on en lira d’autres, Stéfan dans tous ses recueils a introduit des vocables tombés en désuétude ou issus du vocabulaire de diverses techniques. Rien d’une préciosité mais une attention au sens, au son et le souci de faire vivre la langue. Quelques-uns pris au hasard dans Les commourants : filandres, hiement, reluctance, flueurs, moriture... La création de néologismes, toujours bien formés comme inadvenu, tocsiner répond aux mêmes motifs. Mais Stéfan n’est pas qu’un habitué du Littré, c’est aussi un lecteur. Citer des noms n’a pas pour autres intentions que de renvoyer le lecteur à l’immense bruit de la littérature, de l’histoire, et d’inscrire le poème dans une histoire. Ici, c’est la légende de Sémiramis, fondatrice de Babylone, par le biais de l’opéra de Rossini (Semiramide) et son introduction (Bel raggio / lusinghier) et des cantatrices du xixe siècle qui le chantèrent, Giulia Grisi, Nellie Melba. Là, ce sont les allusions au Zanzotto de Idiome ou au Victor Hugo des Contemplations : « et ce pâtre des prairies qui songe » renvoie à « Le pâtre songe, solitaire / […] Il sait que l’homme souffre » (Magnitudo parvi). Jamais rien de gratuit, y compris dans des détournements, de Nerval avec « Le Veuf l’insomniaque l’obscur », ou de Villon :

   mais derechef où sont
où sont les où sont les cravates Tricolores
le méthane CH4
le petit latin
[…]

Quand Stéfan cite des éléments de ses recueils anciens, personnages (sœurs, amis, aimées) ou motifs (les saisons, les mois, les fleurs, les animaux, l’Antiquité), il marque ainsi une continuité entre les ouvrages publiés sous ce nom d’emprunt.

Dans Les commourants, Stéfan poursuit une méditation depuis longtemps commencée3, sur la mort et l’oubli, le sort des œuvres. On n'a fait qu’esquisser les contenus de ce riche poème, fortement en accord avec la réflexion de Blanchot sur l’écriture et la mort : « Écrire, c’est ne plus mettre au futur la mort toujours déjà passée, mais accepter de la subir sans la rendre présente, et sans se rendre présent à elle, savoir qu’elle a eu lieu, bien qu’elle n’ait pas été éprouvée, et la reconnaître dans l’oubli qu’elle laisse et dont les traces qui s’effacent appellent à s’excepter de l’ordre cosmique,, là où le désastre rend le réel impossible et le désir indésirable » (Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Gallimard, 1980, p. 108-109).

 

Jude Stéfan,
Les Commourants,
éditions Argol, 2008,
12€.


contribution de Tristan Hordé

 

 


1 Stéfan raconte cette scène dans Jude Stéfan : rencontre avec Tristan Hordé, Argol, 2005, p. 173.
2 Jacques Roubaud ; rencontre avec Jean-François Puff, Argol, 2008, p. 35.
3 On pense au récent Désespérance, déposition (Gallimard, 2006), mais aussi à Idylles (1973) et aux Suites slaves (1983).

 

 

mercredi 09 avril 2008

La revue LGO, n° 2

 

 

Couvlgo2 Malgré un lectorat qui diminue comme peau de chagrin quand il ne se rabat pas sur la poésie en ligne, d’un accès moins coûteux, de nouvelles revues-papier apparaissent toujours – tandis que d’autres, il est vrai, disparaissent –, affichant même un certain luxe de présentation. C’est le cas de Lgo, publiée par les éditions Le Grand Os. Joli format carré, reliure spirale, quelques dessins couleurs, la nouvelle venue a belle allure. Son sommaire n’est pas en reste. Il faut remarquer, tout d’abord, que Lgo n’a rien de ces périodiques qui ressemblent davantage à une anthologie qu’à une revue, en accumulant à la suite une ribambelle d’auteurs, chacun bénéficiant d’un espace limité. Ici, ils ne sont que cinq à se partager les 80 pages de texte de ce second opus. On n’y trouvera aucun nom inconnu mais le choix des contributeurs révèle une réelle exigence de qualité littéraire. D’emblée, surprise de découvrir l’étonnant Jean Monod, à la personnalité multiple – ethnologue, cinéaste, acteur, éditeur de poésie expérimentale, « aventurier des signes », « chercheur au laboratoire de la vie quotidienne ». On pourra lire ici des textes inédits et des travaux graphiques s’y rapportant. Découvrir à la suite, le poète italien Andrea D’Urso, qu’on a pu lire déjà dans une quinzaine de revues françaises. Puis un petit hommage à Alain Degange, retrouvé mort chez lui en mars 2003, la tête fracassée. Cosima Weiter, membre du collectif BOXON, publie 2 textes : Limbes suivi de Se taire. On la retrouve aussi sur le CD joint à ce numéro et qui donne à entendre quelques unes de ses lectures publiques ainsi que des entretiens. Pour clore cette deuxième livraison, Lgo ouvre une trentaine de pages à Onuma Nemon, auteur d’une œuvre d’envergure dont l’intitulé général, la cosmologie, recouvre cinq continents. Les éditions Verticales ont publié, en 2004, Quartiers de ON ! épais volume proposant une traversée de ces cinq continents. On lira ici le premier chapitre de Maison Lulu, ouvrage à paraître en 2009 chez Verticales ainsi que Présentation de CON (Cosmologie Onuma Nemon), visible également sur le site Publie.net Bonne route à Lgo.

 

Contribution Alain Helissen

 

 

Lgo n°2 ; c/o éd. Le Grand Os, 7 rue Charles Baudelaire 31200 Toulouse.

 

samedi 05 avril 2008

De loin d'Hélène Mohone

 

 

Reçu hier soir ce mot de Jacques Morin :
« j'apprends avec stupéfaction la mort d'Hélène Mohone dont j'avais reçu le recueil à l’Atelier de l'Agneau, il y a quelques jours. J'avais rédigé cette note de lecture que je vous propose si vous le voulez »

 

Mohone Une amie bordelaise de Michel Valprémy, m’indique l’éditrice Françoise Favretto. Avec lequel on peut trouver indéniablement une certaine parenté d’écriture. Dans le chaloupé des phrases, dans l’utilisation gourmande des substantifs, ou encore dans l’ordonnancement des textes aponctués où l’on joue davantage sur l’italique, comme relief, rupture ou réserve. Une façon d’écrire à deux vitesses, dialogue à plat ou didascalies incises, puisque Hélène Mohone, auteur de trois recueils jusqu’à présent est aussi dramaturge. On se laisse prendre à cette parole sauvageonne à plusieurs entendements. Entre fêlure et connivence. Les lignes défient le regard, les sens déjouent la lecture. Hélène Mohone expérimente une poésie exigeante, loin du prémâché classique, où le lecteur, décontenancé dans un premier temps, dénichera son content dans le jeté des mots. Des encres de l’auteur achèvent de rendre ce livre remarquable.

 

contribution de Jacques Morin

 

Hélène Mohone : De loin (Atelier de l’agneau)

 

Rappel : Hélène Mohone est morte ce jeudi 3 avril. On peut trouver sur le site une fiche bio-bibliographique et des extraits de son œuvre.