mercredi, 20 avril 2005
Philippe Jaccottet : de la poésie, entretien avec Reynald André Chalard
Parfois la rencontre avec un écrivain, réelle ou par le
biais du seul livre, peut infléchir le cours d’une vie, sauver du désespoir (ou
bien y conduire…)
Professeur agrégé de lettres modernes, Reynald André Chalard
montre dans ces pages comment la découverte de la poésie de Philippe Jaccottet
a représenté « un peu de lumière pour dissiper les ombres » à
un moment de sa vie où ses repères et ses certitudes vacillaient. C’est il me
semble, le plus grand intérêt de ce livre, qui donne à voir l’articulation entre une œuvre et son
lecteur. Même si R.A. Chalard a souhaité rencontrer Philippe Jaccottet et qu’il
livre ici le fruit de ces entretiens.
Le livre est en effet composé en diptyque. Dans une
émouvante entrée en matière, Reynald André Chalard revient sur l’événement que fut pour le très jeune homme
qu’il était alors, la lecture du livre de Jaccottet, L’ignorant pour
les besoins d’un « concours difficile ». Dans un contexte de lectures
et d’études dominé par les « voleurs de feu », Hugo, Baudelaire,
Rimbaud, etc. Avec toutes les conséquences qu’elle put avoir sur le plan de sa
pensée, de son approche théorique de la poésie et même de sa vie.
La relation de l’entretien m’a semblé un peu moins probante
(éternelle problématique de la transcription de ces rencontres lecteur
/écrivain !). Ici peu de découvertes de fond à faire concernant Jaccottet
mais de nouvelles formulations, à glaner avec bonheur, de points de vue,
d’idées, permettant de retrouver, très présent dans ces pages, celui qui se
définit lui-même comme « d’une nature pleine de doutes et de
tâtonnements » (25). A noter aussi pour l’histoire littéraire, un passage
intéressant sur les rapports de Jaccottet avec Ponge et son jugement sur
l’œuvre de ce dernier. Les principales questions ont porté sur la traduction et
le statut de l’image ainsi que sur « l’expérience du sacré » :
« il y a eu comme de petites épiphanies inattendues [...] On n’est pas allé se promener en attendant
de rencontre des anciens dieux… C’est sorti du sol comme cela, beaucoup du jeu
de la lumière sur les choses » (50).
Un livre discret, pudique, très jacottien, au fond…..
©ft
(ISBN
2-86959-694-4)
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi, 20 avril 2005 à 11:34 AM dans Lectures, Parutions | Lien permanent | Commentaires (1)
mardi, 19 avril 2005
Valérie Rouzeau, Récipients d'air
Du titre au contenu (récipients d’air) les jeux de mots, les
jeux avec les mots se propagent, comme des ricochets que l’on ferait avec un
caillou retiré à sa chaussure. Sautant à cloche-pied d’un registre à l’autre,
du grave au facétieux, du calembour (dont on sait depuis le bon docteur F. le
rapport avec l’inconscient) à une de ces bifurcations prenant appui sur un seul
mot dont Valérie Rouzeau a le secret depuis ses premiers livres (et sans doute
bien en amont, depuis l’enfance). Jeux avec les formes aussi puisque dans ce
très bref recueil d’une trentaine de pièces, on trouve pas moins de trois villanelles.
Sans parler des « incrustations » de Baudelaire, Apollinaire ou
Péguy.
Comme si l’enfance sans cesse affleurait aux mots, avec son
pendant (et son penchant), l’étonnement sur ces mots, cailloux ou bonbons qui
agacent ou enchantent les dents.
Récipients d’air est le fruit d’une correspondance
entre Valérie Rouzeau et Vincent Vergone (metteur en scène et plasticien),
autour d’un spectacle « Lettres en
l’air » donné depuis de début de 2005.
Valérie Rouzeau, Récipients d’air, , dessins originaux de Vincent Vergone, Le Temps qu’il fait, 2005, ISBN 2.86853.428.7, 11 €
(j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans)
Mon beau navire ô ma mémoire
Il y a aussi un coucou en bois
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches
(Mais l’espérance est une toute petite fille…)
La fiche
de Valérie Rouzeau sur Poezibao
©florence trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le mardi, 19 avril 2005 à 05:03 PM dans Lectures, Parutions | Lien permanent | Commentaires (0)
Apollinaire à livre ouvert
C’est un double objectif que s’était fixé le colloque
international Apollinaire, tenu à Prague du 8 au 12 mai 2002 et dont les actes
viennent d’être publiés par l’Université Charles de Prague : rappeler la
réception d’Apollinaire en Europe centrale et évoquer sa culture littéraire.C’est bien autour de cette double thématique, elle-même
centrée sur le nom et l’image de Prague, que s’ordonnent les quinze
contributions présentées dans ce recueil. La figure ainsi construite se compose
de diverses facettes, vues souvent sous des angles très pointus mais dans une
grande cohérence.Le livre s’ouvre par la communication d’un grand spécialiste
d’Apollinaire, Michel Décaudin, disparu depuis la tenue du colloque et à qui il
est rendu hommage. Intitulé Apollinaire et Prague, elle tente d’explorer
quelques aspects encore peu analysés de l’influence sur le poète de son séjour
dans la ville, en 1902. Au fil des interventions sont ensuite éclaircies
quelques « similitudes » entre Apollinaire et Kafka (qui auraient pu
se rencontrer), dressé un portrait de l’écrivain en lecteur préparant notamment
un projet inabouti sur Raspoutine, interrogé le rapport du poète avec la
musique, domaine difficile à explorer faute de traces tangibles dans l’œuvre
mais dans lequel Guy Erismann s’aventure sur quelques pistes bien étayées
(notamment en ce qui concerne l’articulation entre musique et théâtre).Enfin, comme un fil parcourant tout le colloque, le thème du
Juif errant. Tant à partir du récit d’Apollinaire, Le passant de Prague,
que via une exploration de ce « mythe » et de façon plus générale du rapport d’Apollinaire à la
« judéité », dans un article passionnant de Kurt Roessler (professeur
à l’université de Münster, en Allemagne).
©Florence Trocmé
Apollinaire à livre ouvert, actes du colloque
international tenu à Prague du 8 au 12 mai 2002.Université Charles de Prague
Cette note de lecture est également publiée sur le site fabula.org
Détail des communications
Michel Décaudin, Apollinaire et Prague
Louis Brunet, Réalité et illusion dans les récits
d’Apollinaire et de Kafka, quelques similitudes
Pierre Caizergues, Lecture-écriture d’Apollinaire, l’exemple
de Raspoutine
Claude Debon, Calligrammes, un livre nouveau :
le manuscrit dans l’imprimé
Daniel Delbreil, Le livre dans les récits d’Apollinaire
Guy Erismann, La musique dans le sillage d’Apollinaire
Stéphane Gailly, L’œuvre d’Apollinaire dans l’imaginaire
littéraire pragois
Elzbieta Grabska, l’ambivalence de la curiosité
go-culturelle dans les écrits sur l’art d’Apollinaire
Etienne-Alain Hubert, Lilith poursuivie dans les livres
Catherine Moore, Apollinaire et les récits fantastiques de
Théophile Gautier : l’écriture de la transgression
Alena Morávková, Les Mamelles de Tirésias de G.
Apollinaire au Théâtre Libéré de Prague
Peter Read, Les Onze mille verges, livre secret,
livre ouvert
Kurt Roessler, les juifs errants d’Apollinaire
Anna Saint-Leger Lucas, Palimpseste et masque dans le Bestiaire
Joseph Tollet, Entre plume et pinceau
Rédigé par Florence Trocmé le mardi, 19 avril 2005 à 12:20 PM dans Lectures, Parutions | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 16 mars 2005
Parution : la revue le nouveau recueil fête ses vingt ans
Le nouveau recueil, « revue trimestrielle de
littérature et de critique » fête aujourd’hui ses vingt ans. Double
anniversaire en fait, selon la courte introduction de Jean-Michel Maulpoix, son
directeur. En 1984 en effet était fondé Recueil devenu le nouveau
Recueil en 1995. Longévité magnifique de cette revue si l’on pense que
« pendant toutes ces années, l’état et la forme du monde ont changé bien
plus qu’elle ! Plus brutale est "l’époque", plus incertain le
sort des livres et plus menacée la pensée. De sorte que le geste – qui naguère
semblait à peu de chose près aller de soi – consistant à solliciter et à réunir
des textes exigeants, est à présent perçu comme une forme de résistance… »
Elle est trop courte au demeurant cette introduction de Jean-Michel Maulpoix dont on aurait aimé qu’ici il retrace un peu l’histoire de la revue, qu’il évoque ses plus grands contributeurs, qu’il dégage quelques perspectives comme il sait le faire dans ses livres ou sur son site.
En revanche, riche de plus de trois cents pages, ce numéro est d’une grande générosité avec des textes de 43 écrivains parmi lesquels Jacques Réda, Yves Bonnefoy, Marie-Claire Bancquart, Antoine Emaz, Michel Deguy, Marilyn Hacker, Marie Etienne, Fabienne Courtade, Jean-Pierre Verheggen, Christian Prigent.
Impossible donc de détailler toutes ces contributions. Dire,
évoquer simplement la découverte d’une Judith Chavanne ou d’un Jean-Marc
Sourdillon, le coup de poing de deux ou trois poèmes d’Alain Duault, les
retrouvailles avec Marie-Claire Bancquart, l’émoi et le dénuement d’un Emaz ou
d’une Fabienne Courtade (devant la mort, l’un comme l’autre), les réflexions
sur la poésie de Michel Deguy ou de Lionel Ray, ou encore les désopilantes
variations sur le personnage de Tintin signées Jean-Pierre Verheggen.
©florence
trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi, 16 mars 2005 à 11:14 AM dans Lectures, Parutions, Revues | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 13 mars 2005
Rencontre avec deux grandes poètes néerlandaises
Elles étaient certes deux seulement à être présentes en
chair et en os, deux grandes écrivains néerlandaises mais c’est un peu comme si
toute la poésie néerlandaise contemporaine se frayait ainsi un chemin jusqu’à
nos oreilles, dans le cadre de cette lecture-rencontre du 12 mars 2005 au Musée
d’Orsay (une autre rencontre avait eu lieu la veille au soir à l’Institut
Néerlandais de la rue de Lille à Paris).
Anna Enquist et Judith Herzberg font en effet partie des
poètes choisis par la revue Europe pour son dossier Poètes des Pays-Bas
(janvier-février 2005) ; pour ce numéro la revuea fait réaliser des
traductions françaises de textes de douze poètes et c’est ce même numéro qui a
permis de construire la lecture au Musée d’Orsay. Tant sont rares les traductions
françaises de poésie néerlandaise !
Les textes ont été d’abord lus en français par la comédienne Emmanuelle Escourrou, puis dits en langue originale par les deux poètes, Anna Enquist et Judith Herzberg. Quelques autres extraits de poésie néerlandaise contemporaine ont ensuite été donnés en français par la comédienne.
Cette rencontre était organisée à l’initiative du Printemps des Poètes.
Anna Enquist
Connue en France pour ses romans publiés chez Actes Sud, et
en particulier le très beau Le Secret (en lire un compte rendu sur le
site concertonet), Anna Enquist est aussi poète. Elle est née en 1945 à
Amsterdam. Elle a fait des études de psychologie clinique à l’université de
Leyde, puis de piano au conservatoire de La Haye. A partir de 1976, elle mène
une double carrière de pianiste et de psychanalyste. Elle abandonne le piano en
1987 pour se consacrer à l’écriture et publie un premier recueil de poésie en
1991, Soldatenliederen (Chants de soldats) qui rencontre un très
grand succès. Ont suivi plusieurs livres de poésie, Jachtsenes (Scènes
de chasse), Een nieuw afscheid (un nouvel au revoir), Klaaarlichte
dag (en plein jour) et De tweede helft (la deuxième
mi-temps) et des romans qui l’ont consacrée comme un auteur de grande
notoriété au Pays-Bas. Ses trois romans sont traduits chez Actes Sud, Le
chef d’œuvre, 1994, Le Secret, 1997, et les Porteurs de Glace
(2002) mais malheureusement pas sa poésie réunie en 2000 en un volume De
gedichten 1991-2000. A paraître chez Actes Sud en 2005 un recueil de récits
La blessure.
Une brève
notice sur le site de la librairie Compagnie
On peut écouter
Anna Enquist lire des textes (en néerlandais) ce qui permet de
découvrir, au-delà des préjugés, la musicalité de cette langue, servie par la
voix magnifique d’Anna Enquist
Judith Herzberg
Judith Herzberg (qui malheureusement n’a pas souhaité être
photographiée) est née en 1934 à Amsterdam. Elle a vécu longtemps
alternativement aux Pays-Bas et en Israël. Elle a publié de nombreuses pages de
son journal, écrit des scénarios de films, des pièces de théâtre (dont Le
Mariage de Léa). Elle a traduit en néerlandais Alexandre Dumas et Julien Green.
Mais c’est la poésie qui est au centre de son œuvre, depuis ses débuts en 1963.
En 1997, elle a reçu le Prix P.C. Hooft (le prix national de poésie aux
Pays-Bas)
Une page sur le site de la librairie Compagnie
Je publierai des textes de ces deux poètes dans l’almanach
poétique très prochainement.
©florence trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche, 13 mars 2005 à 10:27 AM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 18 février 2005
Lecture : Marie-Claire Bancquart
Avec la mort quartier d’orange entre les dents, un titre magnifique non seulement par la
force de l’image mais aussi en ce sens qu’il remplit si parfaitement sa fonction
de titre. Tout y est, me semble-t-il, de la thématique et de la manière de
Marie-Claire Bancquart, à l’orée de ce recueil en quatre temps, quatre
mouvements, quatuor dit même son éditeur François Boddaert. Thématique fuguée
en effet pour rester dans les métaphores musicales, enlacements de quelques
dominantes, récurrentes, reprises, travaillées, démontées, désossées,
renversées, déclinées : la mort, le corps, l’arbre, les mots. Le corps
dans sa matérialité presque médicale, cela m’a toujours frappée dans la poésie
de Marie-Claire Bancquart qui se distingue de ses contemporain en cela que lorsqu’ils parlent du corps, c’est d’une
façon finalement curieusement désincarnée, sans rapport avec la
« carne » la viande, la chair, d’une façon abstraite, globale, comme
une image, sans épaisseur. Alors que chez Marie-Claire Bancquart le corps est
travaillé au corps, pris à bras le corps, il s’agit de lui faire rendre gorge,
avec ses viscères, ses veines, ses tissus « en nous les aponévroses, les
mastoïdes, les péritoines » … « tu déambules dans tes veines, tu
escalades ta cage thoracique ». Le corps ici respire, vit, digère
« mou, le corps. Bave, jouit [Dur le corps. Son squelette, ses cals.
[Muet » (116)
Et ce corps fait alliance avec les mots « cherchant
passage imprévisible ». Car à qui est si proche du corps ne peut échapper
le travail de la mort. Mais c’est la « mort quartier d’orange entre les
dents », une mort affrontée avec pour arme la lucidité et le refus de se
laisser abattre : « la mort la vie : [équivoques [dans leur
ombre [un larron dérobe les mots [les suractive » (111).
La nature, ses fruits et ses feuilles, l’arbre (figure
centrale du quatrième mouvement de la suite, « nous devenons [un arbre
ciel compris [nous soutenons l’oiseau »), la ville, les outils et
les instruments : il y a dans cette poésie comme une alchimie, résultante
de l’alliage de matériaux étrangers, qui soudain « prennent »
ensemble en un tissu de mots. « Alors l’existence devient marchable [un peu, à pas de chat »
(99)
©florence trocmé
Marie-Claire Bancquart
Avec la mort, quartier d'orange entre les dents
Obsidiane, 2005.
ISBN :2.91194.84.8
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi, 18 février 2005 à 07:59 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 10 février 2005
Lecture : Annie Le Brun, Ombre pour ombre
Ausculter les titres et les thèmes de l’œuvre d’Annie Le Brun, c’est un bon moyen de se donner quelques clés pour mieux entrer dans sa poésie. Parmi les titres récents Du trop de réalité qui fit un certain bruit ou De l’éperdu ; parmi les principales affinités électives et les thèmes dominants, Sade, Raymond Roussel, Breton, le surréalisme, la « catastrophe yougoslave », Aimé Césaire.
A vif, intolérante absolument à
toute concession, à toute compromission, polémique dès ses débuts dans les
années soixante, Annie Le Brun reste étonnamment inchangée depuis ses premiers
essais poétiques en 1967 jusqu’à ses derniers écrits présentés dans Ombre
pour Ombre et datés de 2003. Le style est bien ici reflet de l’être, qui ne
change pas même si on peut trouver dans les textes les plus anciens certains
éléments qui semblent « dater » un peu….. : vocabulaire d’une
extrême richesse, images explosives nées du rapprochement de réalités, termes
ou idées antagonistes, jamais encore associés, formules abruptes, violence
apparente ou contenue. Accumulations verbales enchâssant des sentences, presque
des aphorismes, parfois sidérants : « nous n’avons rien à perdre mais
tout à égarer » (71) « Il y a
des fesses belles comme l’ombre des pierres sous les pieds brûlants de midi,
furtivement » (57) « les rampements du brouillard ne
contiendraient-ils pas les secrets de l’amour absolu ? » (97) mais
surtout, ma préférée : « qui
a eu seulement l’idée de calculer la vitesse de l’ombre ? » (87).
Ombre pour ombre dressé contre « l’ennui jeté en
chiffons plein de craie [qui] bâillonnait les bouches, ensevelissait les
oreilles » charcute les mots, réveille les sens et les endormis, prend le
lecteur à partie et lui interdit toute faiblesse « si la personne que vous
aimez vous quitte un instant pour le journal, quittez-la pour la vie ».
Les recueils repris ici sont Sur le champ (1967), Les pâles et
fiévreux après-midi des villes (1972) Tout près, les
nomades (1972), Les écureuils de l’orage (1974) Annulaire de lune
(1977).
Je pense qu’il est préférable de lire ces textes peu à peu.
On est ici dans le règne de l’excès, les images sont fortes, c’est une poésie
qu’il faut prendre avec précautions (à moins d’être à la recherche,
principalement, d’expériences déstabilisantes). Lire ainsi, époque par époque,
permet de découvrir les splendides formulations et trouvailles dont cette
poésie est si riche qu’il serait dommage de suivre l’injonction formulée
quelque part par Annie Le Brun « Enfants du siècle, détournez vos
regards ».
©florence trocmé
Appendice
Je reproduis ici la Note sur l’auteur qui figure au
début de Ombre pour Ombre :
Née en 1942, Annie Le Brun a participé aux dernières années
du mouvement surréaliste. Parallèlement aux textes lyriques réunis ici, elle a
publié, entre autres, des essais dont Lâchez tout (1977) contre
l’embrigadement idéologique du néoféminisme, suivi par Les châteaux de la
subversion (1982) à propos du roman noir, puis en introduction à leurs
œuvres complètes Soudain un bloc d’acîme, Sade (1985) et Vingt mille
lieues sous les mots, Raymond Roussel (1994). Concernant la poésie, on se
référera à Appel d’air (1988) et Qui vive (1991) ; signalons
enfin Du trop de réalité
(2000), une analyse critique de ce temps passé maître dans l’art "réduire
les réserves d’irréalité, les poches d’obscurité, les archipels de ténèbres".
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi, 10 février 2005 à 02:45 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 09 février 2005
Guy Goffette : Auden ou l'oeil de la baleine
« Des récits subjectifs, à mille lieux de la biographie traditionnelle » c’est ce que stipule le « cahier des charges » de la collection l’Un et l’autre dirigée par Jean-Bertrand Pontalis. Impératif non catégorique mais respecté de façon magistrale cependant par Guy Goffette dans ce beau récit qu’il consacre à Wystan Auden, emmêlant leurs deux vies ou plutôt tissant sa vie à celle du poète anglais dont longtemps il ne sut rien, rien sauf un poème, su par cœur et fondateur.
Un récit en neuf étapes, neuf stations (le chiffre neuf semble important puisqu’il ouvre à l’intérieur de la section La chute d’Icare, le chapitre où le fameux poème emblématique est enfin donné, quelque quatre-vingt-sept pages après le début du récit). Où il est question d’abord de la baleine du titre, baleine fantasmée, illusion d’optique suscitée par une carte postale. Pas n’importe quelle carte postale, qu’on en juge : reproduisant une photo de Richard Avedon, elle représente Wystan Auden et a été envoyée à Guy Goffette par la grande poète américaine Marilyn Hacker « l’effet de ce cadeau sur moi, elle ne pouvait pas l’imaginer, elle qui avait rencontré le modèle de son vivant » alors que lui, Guy Goffette avait oublié presque jusqu’au nom d’Auden « cet inconnu au nom de fabrique et de mélancolie » qu’il avait « laissé peu à peu s’endormir dans (sa) mémoire à l’ombre du seul poème de lui »…..
Et pas n’importe quel poème qu’on en juge : alors qu’il traverse une « période noire : le cœur à vau-l’eau, la plume cassée », c’est Jacques Borel, qui l’a traduit, qui le choisit pour lui et qui lui envoie. « Longtemps, longtemps, dans les hivers de l’Est, dans le vent, la pluie et les étés pourris, dans les montées et les creux de l’âme (…) j’ai tenu avec ce poème-là pour seul viatique ».
Alors, vingt ans plus tard, en compagnie de la baleine et d’Icare, Guy Goffette dans ce livre part à la rencontre d’Auden, le découvre, reconstruit sa vie et son itinéraire en nous entraînant à sa suite. Il nous raconte son Auden, une vie où très mystérieusement on retrouve une baleine et Icare , comme dans un jeu de miroirs, une vie marquée par une quête spirituelle intense dont Goffette exhume les prémices et montre l’épanouissement et les conséquences.
L’Un et l’Autre ? Oui car ici le lecteur est bien
invité à une double rencontre poétique, celle d’un poète français d’aujourd’hui
(Guy
Goffette est né en 1947) et d’un des plus grands poètes modernes de langue
anglaise (Wystan Auden
est né en 1907).
©florence
trocmé
Guy
Goffette, Auden ou l’œil de la baleine, Gallimard, 2005. ISBN : 2-07-077335-3
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi, 09 février 2005 à 02:36 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1)
mardi, 08 février 2005
Jean-Pascal Dubost, Monstres morts
Petits paquets de mots.
Rocailleux avec clous et pointes « mal dépuzzlé dès composition »
Blocs denses sur lesquels on se casse parfois les dents. Ca fait
quoi ? 9,5 sur 5 cm pour les plus
roboratifs et sur 3 cm pour les plus incisifs. Courts chemins pour creuser à
même la sensation, à même l’image, à même l’émotion. Instantanés ? Oui et
non, oui parce que figeant quelque chose de l’instant, non parce que
sélectionnant dans le vif. Sujets nobles ou triviaux peu lui chaut, on va de la
caissière de la CAF à la mort, en passant par les SDF
ou l’écriture. « Mille morceaux » dit-il ou
« hybridations » et c’est alors hommage à ses pairs Bachelin Emaz
Sacré Rouzeau Biga. Car ce sont bel et bien blocs de langue qu’il concasse et
concatène avec déchets et alluvions concrétions amalgames distorsions et
inventions. Mots rares mots anciens mots forgés mots inventés de toutes pièces
« je me rends de main morte dans une prose folle ». Syntaxe pilonnée
mais non disloquée au point de perdre usage. Usure et usage du monde dans ces
blocs de langue. Se rappeler si difficultés la phrase de Roubaud « La
langue paraît étrange dans la poésie extrême contemporaine parce qu’elle y
présente certains traits de son futur ».
©florence trocmé
Jean-Pascal Dubost
Monstres morts
Obsidiane, 2005
ISBN :
2-911914-81-3
Rédigé par Florence Trocmé le mardi, 08 février 2005 à 06:17 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 30 janvier 2005
Un essai sur Jacques Roubaud
Véronique Montémont, l’
auteur de cet essai brillant, très documenté et fouillé, est universitaire.
Elle a travaillé sur Roubaud, mais aussi sur Jacques Garelli et sur Lorand
Gaspar. Une clé supplémentaire de sa passion pour Roubaud est qu’elle
s’intéresse également à la photographie et aux rapports de cette dernière avec
la littérature. Un des chapitres les plus émouvants explore en effet l’œuvre
d’Alix Cléo Roubaud, la femme de Jacques, morte d’une embolie pulmonaire trois
ans seulement après leur mariage. Elle était photographe et a laissé un journal
que son mari a fait publier. Elle est la figure centrale de toute l’œuvre ainsi
que le frère suicidé lorsque le poète approchait de la trentaine.
Le nombre est le fil
d’Ariane qui guide Véronique Montémont dans le labyrinthe. L’amour du nombre
dont elle montre bien toutes la complexité et les composantes : amour du
nombre exprimé dans la passion mathématique et l’intérêt de Roubaud pour le
fameux Bourbaki
(groupe de mathématiciens qui ont « refondé » les mathématiques),
mais aussi dans sa passion poétique, autour de deux formes principales, le
sonnet dont Roubaud est à la fois explorateur et fin connaisseur et les formes
japonaises, principalement haïku et tanka. Sur chacun de ces points, le livre
de Véronique Montémont va très au fond, dans le détail, fournissant maintes
clés et maints exemples. Lesquels -et ce n’est pas un des moindres intérêts de
cet ouvrage- permettent de revisiter, panoramiquement en quelque sorte, toute
l’œuvre de Roubaud, sous ses versants poésie, romans, écrits oulipiens, textes
pour enfants, etc. ; amour du nombre qui s’appuie sur une
« conscience numérique omniprésente » (372) comme si l’adulte n’avait
jamais cessé d’utiliser le subterfuge de l’enfant, tout compter pour moins
s’ennuyer.
Ennui qui semble par la
suite ne plus concerner l’auteur que Véronique Montémont présente d’emblée en
« écrivain, titulaire d’un double doctorat d’État en mathématiques et
littérature française, critique, jouer de go, oulipien, traducteur et historien
[qui] non content d’être un des plus grands poètes français contemporains, est
également auteur d’essais, de fictions médiévales, de méditations
philosophiques, de contes, de romans policiers, de poèmes pour enfants,
d’anthologie » et aussi bien entendu de cet immense cycle autobiographique
qui compte déjà plus de deux mille pages intitulé Le Grand incendie de
Londres. J’ai donné cette longue citation car elle conditionne toute
l’approche de Véronique Montémont qui explore chacune de ces dimensions, avec
tous les outils de l’analyse littéraire les plus pointus.
Ce livre est à ranger
près des livres de Roubaud, c’est un vade-mecum pour approfondir une œuvre
fascinante, complexe et qui se prête à lectures et relectures. C’est une enquête sur l’œuvre et sur la vie de Roubaud, ses fausses évidences, ses
secrets, ses tropismes, ses constantes et ses variantes, une enquête
passionnante qui tient le lecteur en haleine et qui lui donne envie de
s’immerger à nouveau dans l’œuvre du poète.
©Florence Trocmé
Véronique Montémont, Jacques
Roubaud, l’amour du nombre, Presses universitaires de Septentrion,
2004. 415 p. 2-85939-854-6, 21 €.
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche, 30 janvier 2005 à 01:21 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (3)
jeudi, 20 janvier 2005
Jusqu'à l'os
Deux lettres, trois lettres, quatre parfois, posées sur la couverture blanche, presque énigmatiques dans leur nudité alors même que l’on peut leur attribuer un sens : tels sont souvent les titres d’Antoine Emaz. Hier, ce furent C’est, Ras, K.-O, Soir, Sang ; aujourd’hui sur couverture ivoire, accompagné d’un dessin à l’encre noire de Djamel Meskache, Os. Énigmatique lui aussi d’être si nu sur cette couverture.
Ce dépouillement « jusqu’à l’os », on le retrouve à l’intérieur du recueil, merveilleusement édité il faut le signaler tout de suite par Tarabuste. Les textes sont distribués en séquences de quatre, cinq, six poèmes rassemblés sous la houlette d’un vocable, de nouveau court et nu. Os (11 occurrences), Calme (7), Ombre (8), Peur (4) et enfin Vieux (4), apparu tard dans le livre. Mots tutélaires pour des états récurrents, où la désolation la plus intense alterne avec des répits (ces moments-là ne sont guère autre chose que des répits).
Les textes eux-mêmes diffèrent par leurs formes. Se succèdent ainsi de courts textes en vers irréguliers (ils sont majoritaires), et des paragraphes, très brefs eux aussi, justifiés, comme blocs denses. Avec la ponctuation des dessins à l’encre de Djamel Meskache, échos puissants aux mots d’Emaz (Un Emaz qui aime travailler avec des artistes, on se souvient ainsi de l’étonnant travail d’Anna Mark qui illustrait Lichen Lichen).
Beaucoup de préliminaires, j’en suis consciente, comme si je
retardais le moment d’entrer dans les poèmes d’Antoine Emaz, inquiète que je
suis de ne savoir transcrire l’émotion qu’ils suscitent, de ne pas savoir
rendre justice à leur force et à leur beauté. Dans ces textes, pas d’adjectifs
ou presque, peu d’articles ou plus exactement de nombreux articles comme
absents. Des petits tas de mots, « grains de sable », édifices dérisoires devant le vide, le
temps, le non-sens de tout. Les quelques rares adjectifs de couleur sont comme
décolorés. Le blanc, le gris, le neutre règnent, emblématiques d’une conscience
poétique confrontée au vide, à l’absence :
« dans un brouillard de langue
on tente d’atteindre
trouver un passage ».
Le poète semble procéder par soustractions, parfois par
ajouts minuscules, comme s’il sculptait ce presque rien qu’il lui est parfois
donné d’entrevoir, souvent à la même heure, entre chien et loup
« on est là, on peut
avancer des mots
[…]
on entend ce qui se défait fond ».
A coups d’enjambements, d’agrégats, d’éboulis. Comme une
sentinelle désolée au bord de la vie qui passe et part. Dans ce neutre, les
mots parfois reprennent de la vigueur au point que « peur » saute au visage. Et puis reviennent le
marasme, les ombres, l’asthénie mentale et spirituelle.
« Et néanmoins » (Philippe Jaccottet), il semble
qu’il y ait encore à gagner en arrangeant les mots, non pas gagner quelque
chose, plutôt gagner sur…. ce serait l’art poétique d’Antoine Emaz. Gagner sur
le vide par un « lacis lâche » dans lequel ce que l’on attrape, ce
« n’est pas toujours le grave du temps
on pourrait aussi bien fixer guerre ou fuchsia terrorisme ou
glycine »,
tout cela qui s’écrit sans que l’on choisisse
« dans un bougé
fragile et vite de langue un pan d’air ».
Pour capter
« rien qu’une émotion qui tâche de se dire
repousse les mots autant qu’elle les attire
aimante la langue si elle le peut
comme dits de vie débris limaille ».
Car
« On cherche une prise de peu ».
Des formules très courtes, très denses, creusées jusqu’à
l’os. Affrontant la nudité :
« Le temps perle et tombe
doucement la lumière
on s’envase ».
Pas de je ici, mais pas plus de tu. Pas de ponctuation de
telle sorte que souvent on ne sait si un mot se lie à sa gauche ou à sa droite.
Cette lecture habite à sa manière le corps de celui qui lit.
« On attend, on
écoute » :
« dans un très peu d’air qui porte
encore la voix dans le vide ».
Ce livre est bouleversant en ce qu’il révèle
« un peu d’ombre écrite
au bas des choses ».
« Avant que tout soit perdu
parce que tout sera perdu »
©Florence
Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi, 20 janvier 2005 à 05:01 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (2)
samedi, 15 janvier 2005
Jouve et Venaille
Très souvent déjà, sur le site zazieweb.fr, j’ai eu l’occasion de dire à quel point j’admirais le concept qui a présidé à la naissance de cette collection anthologique chez l’éditeur Jean Michel Place. Zéno Bianu, directeur de la collection poésie a eu en effet l’idée très forte de demander systématiquement à un poète d’écrire sur un autre poète. Tout l’art, on s’en doute, repose sur le choix des couples ainsi formés. Impossible de les citer tous ici, il y en a déjà plus de vingt, mais j’attirerai l’attention par exemple sur l’André du Bouchet d’Antoine Emaz, Le Roberto Juarroz de Michel Camus, le Gherasim Luca d’André Velter, le Sylvia Plath de Valérie Rouzeau ou encore le Marina Tsvétaïeva de Lindé Lè.
Très beau « couple » aussi que celui formé ici par Franck Venaille et Pierre Jean Jouve.
Pierre Jean Jouve l’Homme
grave, titre Franck Venaille avant de dresser un portrait fouillé, prenant,
impressionnant de l’homme et de l’écrivain Jouve « cet esprit lucide et
exigeant » qui fut pour lui une « fréquentation ahurissante »
alors même que de nombreux points, et notamment les opinions politiques
conservatrices de Jouve (et son amitié pour De Gaulle) le séparent de lui. Et
de s’interroger en toute lucidité sur ses « rencontres avec Jouve, cette
sorte de convive de pierre parfois inhumain ».
Loin des anecdotes, à l’écart même du biographique traité
simplement en fin de volume, Venaille explore une à une quelques dimensions
fondamentales de Jouve, par exemple le reniement en 1928 par le poète de toute
son œuvre antérieure « c’est en revendiquant le droit (le devoir plutôt)
de souffrance que Jouve, dès lors, existe. Les maîtres mots sont alors Rejet,
Reniement, Rupture, Sacrifice auxquels très vite vont se joindre selon la
formule qui deviendra célèbre « Inconscient, spiritualité,
catastrophe ». L’œuvre est alors entièrement entrée dans sa vraie
dimension : « Avec Les noces, Sueur de sang, puis Matière
céleste, Jouve, devenu l’autre Jouve, celui de l’aventure intérieure, de la
blessure exposée, celui également qui a su faire remonter à la surface sa
tendance obscène et mettre en valeur l’instinct, accepte de recevoir l’inconscient
dans son œuvre ». Venaille explore aussi les rapports, ô combien
importants, de Jouve avec la musique (Jouve qui écrivit si magistralement sur
le Don Giovanni de Mozart ou sur Wozzeck). Et se livre enfin à une exploration
tout à fait passionnante de la langue de Jouve. En quarante petites pages, ce
texte est une superbe introduction à l’œuvre de Jouve et prélude parfaitement
aux choix opérés dans l’œuvre poétique par Venaille. Le livre est illustré de
photos de Jouve lui-même, prises notamment dans cette Engadine qui lui fut si
importante et complété par une biographie et une bibliographie.
« Oui, Jouve ne fait qu’écrire cela, l’histoire d’un
long conflit entre deux forces dominatrices : la mort et le sexe. " Je
vois se détacher sur un fond sanglant mes deux grands besoins : c’est
aimer et mourir " »
©Florence
Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le samedi, 15 janvier 2005 à 04:36 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 06 janvier 2005
Rimbaud après Rimbaud
Poezibao est heureux d’accueillir de temps à autre des chroniqueurs amis. Je publie aujourd’hui un article de Marielle Lefébure.
Fabuleux travail que
celui mené par Claude Jeancolas, qui réunit des paroles d'auteurs évoquant
Rimbaud. On pourra reprocher à l'ouvrage d'être subjectif et incomplet mais
quelle anthologie ne l'est pas! Pour ma part, j'ai beaucoup apprécié
l'éclectisme des auteurs choisis et les variations dans leur perception du
poète maudit. Il n'y a pas que de l'analyse classique ou des hommages
ronflants, on y trouve beaucoup de révolte, de respect, de colère,
d'inspiration, de leçons reçues et à prendre.
Au fil des pages et à travers tous ces textes, c'est un visage très vivant de
Rimbaud qui se dessine, un homme en dehors du temps et pourtant très présent
dans l'oeuvre de grands nom de la littérature contemporaine ou plus ancienne.
Parmi les paroles qui m'ont le plus touchée, ces quelques mots de Martin
Heidegger (p.55): "Ne peut toutefois vraiment se taire que celui qui a
charge de dire ce qui montre la voie et l'a dit en effet, par le pouvoir de la
parole qui lui a été conféré. Ce silence est autre chose que le simple mutisme.
Son ne-plus-parler est un avoir-dit. Entendons-nous avec une suffisante clarté,
dans le Dit de la poésie d'Arthur Rimbaud, ce qu'il a tu ? Et voyons-nous là
déjà l'horizon où il est arrivé ?" (extrait de Aujourd'hui Rimbaud..
Enquête de Roger Munier », Paris, Lettres modernes Minard, 1976)
Ou de Pierre Emmanuel (p.110): "C'est toujours de partir qu'il nous parle,
celui qui a écrit ces quatre mots définitifs: "On ne part pas". Sans
cesse devant nous, il fait et défait ses mondes, ses vies. C'est que la vie se
passe toujours ailleurs, que la poésie n'est pas la vie. Ailleurs, le centre de
tout et de soi-même, le pays où cesse la révolte, où l'on consent à être enfin
! Mais s'évader est mal direz-vous. Qui vous parle d'évasion ? La pire évasion
n'est-elle pas de rester ici, de rester d'ici ? Rimbaud ne s'évade pas, il
apprend à se servir du monde. " (extrait de la revue Poésie, n°42, 1942)
Le 29 janvier 1922, Jean Cocteau (p.155) a créé cette belle phrase : "Il a
fait fleurir le monde comme un orage d'avril." (extrait de la lettre de
1922 à Paterne Berrichon)
Edouard Glissant (p.170): "Avec Rimbaud, l'errance est vocation, qui ne se
dit qu'en détours" (extrait de Poétiques de la relation, Gallimard,
1990). Magnifique.
Un index en fin d'ouvrage reprend les noms des divers auteurs cités,
accompagnés d'une ou deux lignes biographiques et de la référence exacte de la
citation proposée. Très utile !
Claude Jeancolas, Rimbaud après Rimbaud : anthologie de textes de Proust
à Jim. Éditions Textuel, 2004.
ISBN : 2845971176
Recension de Marielle Lefébure
Deux
liens supplémentaires :
Une note
de Lire sur la biographie de Rimbaud publiée par Claude Jeancolas.
Une sélection
bibliographique sur Rimbaud (avec plusieurs livres de Claude Jeancolas)
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi, 06 janvier 2005 à 04:35 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1)
mardi, 04 janvier 2005
Une lecture de Marie Etienne
Le jeudi 13 janvier,
à 19 heures, à Paris, le poète Marie
Etienne fera une lecture de son livre Les passants intérieurs (Editions Virgile) à la
librairie Le
Divan
Rédigé par Florence Trocmé le mardi, 04 janvier 2005 à 12:00 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 02 janvier 2005
Autour d'Hölderlin
C’est un bel ensemble, très cohérent, que vient de proposer l’éditrice Laurence Teper autour de Hölderlin. Deux contributions originales à la connaissance du grand poète allemand. Un double texte de Michèle Desbordes d’une part, Dans le temps qu’il marchait et les Poèmes fluviaux d’autre part.
Michèle Desbordes construit une sorte de rêverie autour de Hölderlin comme elle a su en construire de si belles autour de Léonard de Vinci ou bien encore autour de Camille Claudel. Elle donne le sentiment d’avoir accueilli le poète dans son for intérieur et d’être entrée dans l’intime de son esprit, de son cœur. Elle retrace ce voyage qu’Hölderlin accomplit de mai à juillet 1802 de Bordeaux à Nürtingen, alors que la femme qu’il aimait venait de mourir. « Quelques jours après avoir écrit à sa mère de ses bonnes nouvelles, il quittait Bordeaux où il venait de passer cinq mois […] Quand il arriva à Nürtingen, il n’était plus le même au point qu’elle confia que son fils était devenu fou ». C’est sur l’énigme de ce voyage que Michèle Desbordes a composé un court texte en prose, collection de fragments qui ébauchent un portrait de Hölderlin. Mais le texte le plus impressionnant, le plus beau, le plus fort est le long poème en neuf séquences qu’elle a élaboré autour de ce voyage-errance, évocation scandée par la récurrence de l’étrange et belle expression « tout ce qu’il y avait », expression qui revient comme un leit-motiv : « marchant tout ce qu’il y avait de bleu dans le ciel », « marchant tout ce qu’il y avait d’herbes, de craies et de collines », « marchant tout ce qu’il y avait de matin », comme si ce « marchant » et ce « tout ce qu’il y avait » faisaient entrer le lecteur dans le mouvement même de la marche, dans cette sorte d’interrogation-épuisement du réel par le poète sidéré par la perte, l’absence, le deuil qui emportent une raison déjà fragile, « et depuis quand allait-on sur les routes, sur les chemins ». Marchant, revenant vers le Nord parce « Qu’elle Diotima mourût ne pût que mourir/Dans le temps qu’il marchait dans les jardins à travers prés à travers champs jusqu’à certaines nuits marcher dans sa tête ne plus pouvoir s’empêcher… ». Le poème épouse l’errance de l’âme, épouse l’errance du marcheur, se fait errance et en même temps chemin, chemin du retour, chemin vers le renoncement, chemin vers la tour sur le Neckar, la chambre chez le menuisier Zimmer qu’il ne quittera plus désormais. « Plus rien à chercher plus rien à marcher/ni étoiles ni bleu d’été/ni fleuve dans la lumière ».
Fleuve, justement, voilà le thème qui a soudain semblé au jeune poète et traducteur Nicolas Waquet tellement emblématique de la poésie d’Hölderlin qu’il eut cette idée de rassembler tous les poèmes de l’œuvre qui ont trait au fleuve : « les fleuves [qui ont]accompagné le poète toute sa vie : le Rhin, dans son enfance qui l’éveilla au sacré » mais aussi le Main qui vit le développement de son amour pour Suzanne Gontard, la Garonne auprès de laquelle son esprit commença à chanceler et le Neckar au bord duquel il passa les quarante dernières années de sa vie : « La vie de Hölderlin, sa quête spirituelle et surtout son cheminement poétique prirent alors sens à mes yeux dans la figure du fleuve ». Nicolas Waquet propose ici une nouvelle traduction de ces textes qu’il accompagne d’une postface, qui est en fait un véritable essai dans lequel il explore cette thématique du fleuve chez Hölderlin, en montre les sources notamment chez Sophocle, Tibulle, Hésiode, Virgile, « car ces textes dialoguent constamment avec l’Antiquité, à partir de laquelle ils s’élèvent vers le lyrisme moderne » et en analyse les grands courants.
Je conseille vivement la lecture d’un bel article de Ronald Klapka sur remue.net où l’on retrouve Hölderlin, Nicolas Waquet, Michèle Desbordes et un très beau poème de Heather Dohollau sur le poète dans sa tour.
©Florence Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche, 02 janvier 2005 à 06:35 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 13 décembre 2004
Lecture aux Parvis Poétiques
Régulièrement, dans un lieu chargé d’histoire littéraire, Marc
Delouze
accueille des poètes pour une lecture. Cela se passe à
l’espace Boris Vian, à deux pas de la place Clichy en plein Paris, là-même où
vécurent et Boris Vian et Jacques Prévert.
Têtes d’affiche, en ce dimanche glacial du 12 décembre 2004,
Mireille Fargier-Caruso et Zéno Bianu. Appuyés dans leurs lectures respectives
par l’accordéoniste Maxime Perrin.
DR FT
Mireille Fargier-Caruso, citée de nombreuses fois dans l’almanach poétique de zazieweb ouvre le feu poétique avec de larges extraits prélevés dans une œuvre déjà abondante. Une voix sobre, sans apprêt pour dire des textes qui questionnent le monde. Question, tel est bien le mot : on note que souvent les poèmes de Mireille Fargier-Caruso commencent par une interrogation. « Qui parle /dans nos corps ?/Qui creuse/sans aucun bruit/qui officie/dans notre dos ? / Qui décide/de la beauté/de son effondrement ? ». Structure ouverte de son poème, accueillante, qui invite le lecteur à partager ce moment singulier d’une impression, d’une contemplation, d’une réflexion, d’une interrogation, parfois mais plus rarement d’une révolte. Questionnement sur le sens mais jamais loin des choses et de la réalité, « Des paniers de mûres/aux flocons de neige/petit tas de jours/on fait comme si/on avait du temps/mais ça gagne »….
Avec l’auteur de Manifeste électrique Zéno Bianu
changement de registre même si certaines approches semblent communes. Là où la poésie de Mireille Fargier-Caruso a quelque chose de nu, de dépouillé, celle de Zéno Bianu s’offre comme une coulée – cascade, lave, magma, métal en fusion, avalanche - . Selon des modalités diversifiées mais choisies très souvent en raison d’une rencontre. Cette poésie est traversée, sillonnée, nourrie d’échanges et de confrontations. Avec des artistes vivants ou morts, Van Gogh, Michel Mousseau, Pollock, Cy Twombly mais aussi Marlène Dietrich, Pierre Étaix, Georges Méliès, Duke Ellington….. et tant d’autres, objets de livres entiers ou figures évoquées au fil des pages… Il y a aussi le monde de la science, astrophysique et mécanique quantique « la danse des planètes/la danse des atomes ». Le texte est mis en scène, projeté avec une sorte de jouissance des mots, revendiquée et affirmée « J’aime les mots/je les ai toujours aimés/je les caresse, je les goûte, je les avale […] écoutez comme ils vivent dans la voix/comme ils bourdonnent en nous/comme ils feulent ». Lecture mise en scène donc et magnifiquement soutenue, sporadiquement, par l’accordéon de Maxime Perrin, en nappes ou fulgurances musicales sur fond d’ostinato envoûtant.
Un très beau moment de poésie qui donne envie d’explorer plus avant l’œuvre des deux poètes.
Marc Delouze annonce pour la fin janvier une séance « un
peu particulière » autour de l’écriture de Bernard-Marie Koltès.
DR FT
Rédigé par Florence Trocmé le lundi, 13 décembre 2004 à 12:38 PM dans Lectures, Reportages et rencontres | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 09 décembre 2004
Une vie ordinaire ?
« On m’a bien dit que j’étais né »
ainsi s’ouvre, en fanfare, ce texte qui s’il prétend conter
une vie ordinaire a quant à lui quelque chose d’extra ordinaire. Ce roman-poème
qu’on s’en veut de découvrir si tard, passé déjà le mitan de la vie (et qui
sait peut-être beaucoup plus…). Car quelle leçon ! Leçon de vie, leçon d’écriture,
leçon de poésie et des plus magistrales. D’un seul jet, tendu comme un arc du
premier au dernier octosyllabe, le récit d’une vie d’homme, présentée comme dérisoire, sans
histoires : bref une "vie ordinaire" habitée non sans étonnement par le « taciturne
goût de vivre », le récit d’une vie qui vous happe et ne vous lâche plus
jusqu’à son terme. Il déroule donc le fil de son existence ce « Georges
Machin/qui pendant sa vie ne fut rien ». Naissance, enfance, parents,
vacances, école, peu de mots mais décochés, des formules lapidaires qui n’en
finissent pas de ricocher dans la conscience « ma mère me disait
toujours/toi tu n’arriveras à rien/Elle avait raison quoique tort/Comme c’est
si souvent le cas/J’y suis arrivé à ce rien » ; évocation du métier d’acteur
« mais quel ennui dès que sur scène/il fallait aller débiter/texte qui m’était
étranger/loin de mémoire naturelle » ; amours, quelques grandes
figures ramenées à juste proportion (Valéry, Isou, Pichette…). Et la vie
continue, et les octosyllabes se suivent sans faiblir « j’avance en âge
mais vraiment/je recule en toute autre chose ». « Georges Machin »
ne se prend pas au sérieux, ne prend rien ni personne au sérieux, se moque de
ses confrères écrivains avides d’honneurs et ses formules bien affûtées font
mouche à tout coup.
Roman-poème d’une vie, d’une vie ordinaire, d’une vie
banale mais « la photographie dépend/bien plus de celui qui la prend/que
de celui qui pose » : en fait ici les deux sont confondus, d’où un
jeu de dédoublement. Si c’était une autopsie, Perros serait à la fois le
médecin-légiste et le cadavre. Son amertume, son scepticisme n’ont d’égal que
son humour. Sans illusions sur lui-même ou sur les hommes ou le monde, il nous
remet les yeux en face des trous, orbites vides de la Vanité.
Une lecture en octosyllabes de Une vie ordinaire :
Une biographie détaillée pour accompagner la lecture
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi, 09 décembre 2004 à 07:00 PM dans Ecrivains et artistes, Lectures | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 01 décembre 2004
Lecture : Jacques Ancet, la dernière phrase
« Neuf, étant le dernier de la série des chiffres, annonce à la fois une fin et un recommencement »*
Comment ne pas chercher quelle signification peut revêtir aux yeux de Jacques Ancet ce chiffre neuf, lorsque l’on découvre que le présent recueil comporte 108 neuvains en ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). On peut aller plus loin encore : le livre est composé en fait de deux textes, deux thrènes (lamentations poétiques) : le premier, intitulé On cherche quelqu’un a été écrit à la mémoire du grand poète espagnol José Ángel Valente, mort le 18 juillet 2000 et dont Jacques Ancet est le traducteur en français. Il compte 27 poèmes. Le second, qui donne son titre au livre, rassemble neuf séries de neuf neuvains en ennéasyllabes et a été écrit du 18 octobre 2000 au 27 juin 2001 en mémoire de Louis Ancet, le père de l’auteur.
Par delà cette savante et complexe arithmétique, ce qu’il faut souligner par dessus tout c’est la beauté bouleversante de cette poésie qui scrute et interroge le mystère de l’absence de l’autre, aimé et mort. Qui fouille inlassablement, à la limite de l’obsession, la question de la trace, la trace mnésique et ses mystères, la trace laissée dans le monde par celui qui a disparu, « la mémoire de l’oubli » : […] une porte/s’ouvre sur d’étranges mécaniques,/une autre se ferme sur son ombre/On cherche ses doigts pour la pousser ».
Ce texte vient ainsi rejoindre les poèmes de deuil d’un Michel Deguy (A ce qui n’en finit pas), d’un Jacques Roubaud (Quelque chose noir), d’une Valérie Rouzeau (Pas revoir) et sans doute de bien d’autres tels Valente lui-même hanté jusqu’à la fin par le fantôme d’Antonio, son fils…. comme autant de fragiles stèles de mots dressées au bord de l’abîme de la mort.
« Voilà vingt-sept ans que je mets mes mots dans les tiens », disait Jacques Ancet lorsqu’il préfaçait le dernier livre de Valente Fragments d’un livre futur, préface dans laquelle il évoquait la tentative du poète de laisser une trace de cette « buée évaporée qu’est toute vie ». Avec son livre La Dernière phrase Jacques Ancet tente à son tour de saisir l’indicible, l’insaisissable, « l’infime vertige » dans le jour. « On appelle/, mais sans la bouche, d’un petit coin/quelque part entre mémoire et corps ».
Oui, neuf exprime aussi « l’achèvement d’une course, la fermeture d’une boucle »*
Jacques Ancet, La dernière phrase, Editions Lettres Vives 2004, Terre de Poésie.
*Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont/Jupiter, collection Bouquins, édition revue et augmentée de 1982, p. 665.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi, 01 décembre 2004 à 08:51 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1)
mardi, 30 novembre 2004
Note de lecture : Kékszakállú, de Valérie Rouzeau
Kékszakállu ? J’y ai d’abord vu un mot forgé à la manière de Raymond Queneau avec le célèbre Doukipudonktan qui ouvre en fanfare Zazie dans le métro. Erreur, comme je m’en suis vite aperçue en parcourant ce dernier opus de Valérie Rouzeau. C'est un mot hongrois qui signifie Barbe-Bleue, allusion au titre de l'opéra de Béla Bartok, Le Château de Barbe-Bleue, A Kéksz
akállú, Herceg Vara (kek, bleu, zakall, barbe, herceg, duc et vara, château), qui fait l'objet d'un court poème dans ce recueil.
Kékszakállu ? : vingt-deux poèmes seulement, vingt-deux instants-instantanés comme autant de coupes, au sens où on parle de coupe en biologie, coupe histologique, coupe de tissus, coupe dans l’instant présent, dans l’épaisseur de l’instant présent et surtout de tout ce qui l’habite, filtré par un cerveau humain. Et peu importe que ce soit celui de Valérie Rouzeau : elle dissèque l’instant d’une façon telle que bien que les allusions soient strictement liées à sa culture, à son histoire, à sa sensibilité, à sa façon d’appréhender le monde, à ses goûts et tropismes, chacun peut s’y reconnaître. Parce que précisément sa poésie rend compte de cet amalgame inouï que sont nos instants, amalgame dont tout nous a dressés à nous méfier, pour en extraire une dominante claire et affirmée au détriment de tout le non-dit des sensations, des impressions et associations subliminales. En ce sens et en ce sens seulement sans doute, Valérie Rouzeau évoque certains aspects de Nathalie Sarraute mettant au jour tout ce qui se passe réellement dans l’esprit et le corps de chacun des deux protagonistes d’un dialogue.
Tout l’art de Valérie Rouzeau est de trouver une traduction de cet amalgame, de transcrire par le frottement des mots et surtout par une sorte de rythme battant souvent saccade la complexité des perceptions entées sur la mémoire, le vécu individuel, l’inconscient.
Ce recueil traduit ainsi l’extraordinaire « oreille » de Valérie Rouzeau. Pas uniquement au travers des allusions très nombreuses à la musique qui l’émaillent mais par tout ce qu’elle entend et donne à entendre de et dans la cacophonie du monde intérieur et extérieur de chacun. C’est magistral.
Valérie Rouzeau, Kékszakállú, Valérie Rouzeau et les Faunes, 2004
Rédigé par Florence Trocmé le mardi, 30 novembre 2004 à 05:33 PM dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (4)













