X 2464, (28. 12. 08)
Paul Valéry intègre dans ses Pièces sur l’art, publiées en 1934, une lettre qu’il a adressée au
linguiste Léon Clédat, choisissant, pour titre “Les droits du poète sur la
langue” (p. 45-50). À propos d’une liberté prosodique (une diérèse), il insiste
sur la différence radicale qui sépare la langue ordinaire du langage poétique.
Le second s’inscrit dans un système propre, tout comme la langue de la
communication qu’il emploie pour le dire, a le sien, réglé par l’élaboration
d’un sens. Comme souvent, peut-être comme toujours, il rattache une observation
particulière à une réflexion d’ordre général ; mais c’est comme si celle-ci
n’était invoquée que pour être appliquée à ce cas et y trouver sa confirmation.
Ainsi la matière verbale conserve en poésie une “valeur propre” : elle conserve
cette identité linguistique, comme en dehors des interventions de l’intellect,
comme ultérieures. « L’acte de
l’intelligence [...] lui trouve ou
lui donne un sens ».
On doit admettre ce que Valéry dit sur cette différenciation
des langages qui s’est faite au cours de l’histoire, encore que l’on doive se
demander, et que l’on se soit demandé en fait, si la disponibilité des moyens,
plus inventive et plus autonome, pour avoir été extraite secondairement de la langue,
ne remonte pas à un usage originel et commun de la parole. Il s’agit en tout
cas d’une coupure dont il importe d’étudier solidement le principe. En fait
Valéry confronte deux langages ; il tire simultanément de leur mise en relation
une deuxième coupure, qui, dans cette logique, apparaît clairement comme la
conséquence de la première. L’intelligence ne domine pas la composition
poétique comme elle le fait pour la constitution d’un sens dans le langage
ordinaire. La fixation d’un sens oriente le parler et l’instrumentalise, dans
le cadre d’une sémantisation globale, s’imposant comme une finalité de
l’entendement ; elle se trouve comme reléguée en poésie en raison de la liberté
qui est accordée aux éléments du langage. Libérée d’une emprise sémantique, la
matière verbale dispose ainsi d’un pouvoir propre. Il n’est pas contestable que
ce transfert et l’élargissement des ressources expressives s’expliquent
largement par l’harmonie phonique. D’où l’importance accordée aux réalisations
sonores, d’après l’analogie de la musique. C’est comme si la poésie entrait en
concurrence avec elle.
La distinction de ces domaines est primordiale, mais, du
fait même que cette différence est faite, le rôle qui revient à l’intellect est
remis en question. Il fait effectivement problème. La matière agit-elle par
elle-même ou l’intellect opère-t-il souverainement en la maniant ? Valéry
restituait au langage sa pureté, et un en soi ; il lui reconnaissait une
puissance propre. Ne serait-ce pas que l’idée, se cherchant et se transformant
en instance organisatrice, reste bien externe, mais se mêle en même temps à la
matière expressive et cela avec d’autant plus de force qu’elle reconnaît les
moyens dont elle dispose et dont elle s’empare ? Les mots ne parlent pas ; on
les rencontre ; on les fait parler en découvrant ce qu’ils apportent, selon le
dessein que l’on suit, si bien que la poésie se distinguerait surtout du fait
que les mots y sont comme recréés. À un certain niveau de la réussite, c’est
comme si ce qui s’exprime n’avait jamais été dit. Il fallait savoir remonter à
cette “origine”, où le parler s’est formé.
La raison conduit Valéry à délimiter la part d’irrationnel dans la création
poétique, ou plus largement artistique, mais ce faisant il réduit la
souveraineté possible, la maîtrise accordée à une instance plus purement
réflexive. Aussi ne défend-il pas le sens qui se construit, et se défend
d’avance contre les lectures qui ne le saisissent pas. Il se limite quant à lui
à faire du beau. Le but dans ce cas est plus esthétique et contemplatif que
combatif ou militant. Le lecteur reste libre. Quant à l’auteur, son travail
aspire en créant au “vide” ou à « l’événement
pur, qui est la contemplation de l’absolue pointe de la genèse de l’oeuvre, qui
sera ou ne sera pas » (Gustave Cohen, évoque une séance d’explication
du Cimetière marin à la Sorbonne, en
présence du poète, dans "Valéry vivant", Cahiers du Sud, 1946, p. 143).
©Jean Bollack
Contribution de Tristan Hordé
Sur les X de Jean Bollack, lire ici
Ensemble des X de Jean Bollack
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