Outils Poezibao

Syndications pour Poezibao

vendredi 10 juillet 2009

X 2522, de Jean Bollack

 

 

X 2522 - 12. 04. 09

 

Kafka, 3ème carnet in octavo, p. 83 de l’édition de Brod :

            « La fermeté de la main qui tient la pierre. Seulement, elle la tient fermement, dans le seul but de la rejeter d’autant plus loin ». Ce n’est pas « jeter »mais « rejeter » (« verwerfen »), avec le sens négatif d’un reniement. La volonté trahit son inanité : « le chemin ne conduit pas moins dans cette étendue-là ». L’absence n’est pas moins vaste que l’espace des objets.


            « C’est toi, le devoir. Pas d’élève nulle part ». La précision détermine la valeur scolaire du mot « devoir »( « Aufgabe »). Le maître est seul dans sa classe, il se confond avec le « devoir », il ne peut le donner à faire à personne. Comme pour la pierre qu’on lance, le mot se charge sans doute d’un second sens, déporté ; l’on doit  y entendre  aussi « l’abandon » devant les ressources du néant (« Aufgabe », dans l’acception d’une cessation). Il n’y a pas d’autre adversaire qu’un retournement absolu,  dans le rejet seulement.


            « Un courage illimité, issu de l’ennemi véritable, te pénètre ». La reconversion dans l’extrême éloignement s’accomplit. Le départ et la dépossession ont assuré ce retour prodigieux, dont il importe de saisir la signification. L’aphorisme débouche sur une leçon qui est sans doute indépassable : « Comprendre le bonheur qu’il y a dans ce fait que le sol où tu te tiens ne peut être plus grand que les deux pieds qui le recouvrent ». Une positivité se dégage de l’extrême réduction ; le repliement sait intégrer la force d’un non-être équipotent. Cette déduction introduit encore une deuxième leçon, que la réflexion sait tirer de l’application méthodique de la contradiction (la distinction est soulignée : elle forme le cinquième alinéa de l’aphorisme) : « Comment se réjouir autrement du monde qu’en y trouvant un refuge ». La fuite est la traduction adéquate d’une intégration parfaite de la négativité dans l’existence, attirée d’un pôle à l’autre. » 

 

©Jean Bollack
Contribution de Tristan Hordé

 

Les X de Jean Bollack

 

 

samedi 27 juin 2009

X 2521, de Jean Bollack

 

 

X 2521 - 13/ 04/ 09

 

Dans le quatrième carnet in octavo des Préparatifs de mariage de l’édition de Brod.(p. 107 de l’édition allemande) :
La devise directrice est répétée d’entrée ; on ne dépasse pas ce fond : "De la psychologie, jamais !" (le point d’exclamation implique une révision absolue). C’est remonter aux débuts d’une existence physique. Les "devoirs" répondent à l’alternance d’un mouvement vital, comme la respiration "Deux devoirs, aux débuts de la vie : ...". D’abord le repli : "réduire ton cercle de plus en plus " ; il y a une toute petite positivité, au départ, mais le reste, dans la formation de la personnalité, est dû au rejet de l’entourage, assurant l’afflux inentravé d’une négativité pure. Toute la force dont on dispose est tributaire de sa reconversion (voir un autre aphorisme, très développé, p. 120 sv.). L’attirance exercée sur la négativité exige un complément, négatif à son tour : "et toujours contrôler à nouveau, en regardant si tu ne te caches pas quelque part, en dehors de ce cercle". Ce serait une forme d’aliénation du soi, un manque de rigueur qui se serait glissé dans cette constitution d’une différence absolue du sujet, quasiment réduit à un point, marquant l’identité de la personne. Le "quelque part", ne pouvant pas être localisé dans l’extension d’un non-être, concerne la non-distinction ; une parcelle de soi resterait attachée à une autre vie, à la vie d’un autre, à l’intérêt qu’on lui porte. Il n’est question de rien d’autre que du refus préliminaire de la fermeture initiale ; elle est présentée comme la condition préalable à toute ouverture au monde et à ses mots. Le rejet a le statut d’une cure ou d’une thérapie préalable.

 

 

©Jean Bollack
Contribution de Tristan Hordé

 

 

vendredi 05 juin 2009

X 2511, de Jean Bollack

 

 

X 2511 - 25 03 09
En relevant la responsabilité des partis de gauche, non révolutionnaires, dans la situation désastreuse créée après 1930, puis universellement après les accords de Munich, Walter Benjamin ne prend pas, comme son ami Bertold Brecht, le parti du communisme soviétique. Il se réfère à un marxisme, qu’il traite comme un absolu, inéluctablement voué à la lutte contre toute domination. Bourdieu le rejoindrait sur ce point, l’ancrage théologique en moins ; la profession de foi est la même. L’antagonisme n’est pas tolérable, il revendique sa suppression. Celan ne souscrirait pas moins à ce principe, ne pactisant avec aucune répression, où qu’elle fût (fût-ce en Israël), et pensant que la culture était entièrement salie par ces compromissions.

 

Situant les “biens culturels” dans l’histoire, Benjamin ne parle pas en son nom des objets qui l’occupent, mais en historien et en observateur marxiste. C’est comme un terrible regard qu’il s’impose au nom de vérités théoriques. Il y a eu certes des génies, des Dante ou des Goethe, ils se situent dans une tradition dénaturée, au service des systèmes de domination. Ce serait aussi bien la culture, à laquelle les “génies” se sont rattachés ; celle qu’ils ont propagée ne s’en distingue pas. Tout ce qui est culturel, dans un regard aussi strictement politique de l’histoire, reste marqué négativement par l’inanité. C’est comme s’il fallait qu’un renversement global ait lieu pour que disparaisse la tare. Il n’y a pas dans ces biens de protestation libératrice, où se manifesterait le messianisme.

 

©Jean Bollack
Contribution de Tristan Hordé

 

Les X de Jean Bollack

 

 

mardi 26 mai 2009

X 2498, de Jean Bollack

 

X 2498 - 02 / 03 / 09

 

Les spécialistes d’un auteur, d’un genre, d’une époque ont leur compétence, dont il faut tenir compte. Pourtant ils ne sont, dans le véritable domaine de la connaissance, pas nécessairement les mieux instruits sur le fond. Ils contribuent à communiquer un  savoir plus ou moins externe qui se distingue de celui auquel renvoie la lecture avec ses références implicites. On est amené alors à continuer dans le prolongement de l’information et à aller d’une sphère à l’autre à l’autre, les confrontant pour ne rien imposer du dehors qui étouffe le sens contre la logique qui se construit sur le plan interne. Il reste cependant que le recours à une spécialisation, soutenue par sa reconnaissance, légitimée universitairement, comme par les éditions et les monographies, forme paradoxalement un obstacle à la compréhension des oeuvres. Des places ont été occupées, avec une semi- ou une mini-compétence, dans l’absence de véritables critères de lecture.

 

©Jean Bollack
contribution de Tristan Hordé

 

Les X de Jean Bollack

 

 

mardi 12 mai 2009

"X 2494" et "X 2495" de Jean Bollack

 

 

x 2494 - 28 02 09
Quand on lit à la file les cahiers de Kafka, tels qu’ils se présentent, offrant, dans leur diversité, une contingence méthodique, on tombe sur des morceaux narratifs qu’on pourrait lire comme des scènes ou des résumés  de roman ou de nouvelle qu’il n’a pas écrits. Mais ils se suffisent ; ils pourraient être détachés. Il les écrit comme des essais-exercices, qui lui sont venus, par lesquels il s’est laissé porter (voir la suite des textes, choisis au hasard, dans l’un des cahiers, par ex. dans le volume Préparatifs de mariage (Hochzeitsvorbereitungen, p. 66-69). Ce sont des situations concrètes, comme il y en a mille autres ; il les développe et les creuse, les poussant jusqu’à leurs conséquences ultimes et imprévues — leur “vérité”. La situation se structure dans une logique, voire dans un système, qu’il faut suivre jusqu’au bout. Il fallait se tenir aux préalables tels qu’ils sont, arbitrairement surgis, puis ne rien lâcher. C’est un tout chaque fois, c’est-à-dire une progression implacable dans un cadre fortuit.

 

x 2495 - 02 03 09
Les brefs récits que Kafka mêle dans ses carnets, comme des “études”, aux annotations quotidiennes, ce sont des exercices — il se fait la main, réunissant le vocabulaire et ces expressions justes, adaptées à une situation donnée. Ce sont  en même temps dans leur effet final des réussites, parfois stupéfiantes. Il se cherche, et se cherchant manifeste sa maîtrise ; on passe de l’un à l’autre, d’un devoir à la chose et au merveilleux. L’étude construit un processus quelconque, elle analyse un engagement arbitraire; impliquant n’importe quoi, mais il est  programmé, si libre et si rigoureux qu’il apparaît nécessaire.

 

 

@Jean Bollack
contribution de Tristan Hordé

 

Les X de Jean Bollack

 

 

mardi 21 avril 2009

"X 2475" et "X 2480" de Jean Bollack

 

 

X 2475 - 08. 01. 09
Dans une lettre de 1866 (à Aubanel) Mallarmé se situe. Il se reconnaît lui-même, comme une « clef de voûte » et évoque les « fils déjà sortis de son esprit » (une toile d’araignée l’assurant de la réalisation future de son projet). Puis il établit la relation que son travail entretient avec un principe directeur, la vision d’une réalité objective, qui préserve la création du fortuit. Le tissage des mots suit un dessein où les fils se nouent aux « points de rencontre », soustraits au hasard ; ils préexistent. Aussi la main du moi est-elle guidée par l’instance d’une nécessité, apportant confirmation ; il l’appelle Beauté, l’associant dans une vision platonicienne (ou platonisante) à une ″immortalité″ ou ″éternité″, qui ne se dérobe pas aux contingences humaines, mais les rehausse et les transforme, les transcendant dans le retrait grâce auquel la rencontre peut se faire. La composition, dans cette présentation, équivaudrait à une dictée.

 

 

X 2480 - 11. 12. 08
Remerciant Heredia, le poète parnassien, de l’envoi de ses Trophées, en février 1893, Mallarmé conclut sa lettre en écrivant : « votre oeuvre en tant qu’éternelle vient donc spécialement à son heure :... » Un lecteur ingénu pourrait se méprendre et y voir un éloge excessif conforme à une courtoisie littéraire, voire un peu mondaine. Il n’en est rien ; il faut lire : « là où ([en tant que]) elle est poétique, elle est naturellement “éternelle” » : la durée se confond avec l’essence de l’écriture, dans ce langage, comme en témoigne abondamment la correspondance. La Poésie traverse les âges de l’humanité, du début à la fin. Il n’aurait pas pu écrire ″en tant que poétique...″.

 

©Jean Bollack

Contribution de Tristan Hordé

 

 

samedi 04 avril 2009

X 2472, de Jean Bollack

 

 

X 2472 (7. 1. 09)

 

Le collectionneur Michel David-Weill, grand connaisseur des arts, est interrogé dans Libé (Vincent Noce, 6. I) sur le contemporain, l’art qui porte ce nom, et le regard de l’expert sur le passé. C’est pour lui le choc qui prime aujourd’hui, produit par des confrontations ou des juxtapositions, quasi gratuites et provocantes. On songe à l’exemple de Jan Fabre, chorégraphe et plasticien, invité à exposer ses oeuvres dans les salles des Écoles allemande et flamande au Louvre. À la fin David-Weill est interrogé sur l’histoire dans ce contexte créé. L’intérêt pour les « périodes très achevées dans l’expression », disparaît ; c’est que, d’une part, tout ce qui survit est également disponible, et, que de l’autre, on admire cette continuité dans l’évolution. Il répond que le progrès, qui est supposé régler cette continuité n’existe pas, rappelant à ce sujet le recul des arts avec l’effondrement de l’empire romain ; il souligne la contradiction qu’il y a à voir les « contemporains » affirmer « aussi leur croyance dans les arts primitifs » ; c’est en effet comme si un aboutissement avait préexisté, une anticipation de tout.

 

Le problème est évidemment plus complexe, ce que l’auteur n’ignore pas. On doit admettre qu’il existe bien un progrès global, coiffant très diversement les cycles culturels, et distinguer en conséquence la périodicité propre à chaque culture, qui a à chaque fois son mouvement propre, avec ses sommets et ses déclins. « La beauté, conclut-il, n’est pas historique. Elle existe par elle-même ». Si, elle est historique, et elle l’est toujours très fortement ; la production d’un tableau dépend d’une situation précise. L’oeuvre exprime un état de la culture ; plus elle est grande, plus elle dépasse sa propre situation, en même temps qu’elle en dépend. Notre propre culture se doit de son côté d’être historique pour pouvoir juger dans  le débat ou le conflit en cours. La place qui revient à l’art dans une culture est importante ou réduite. Le fait qu’il existe dans une société donnée dépend d’une volonté collective, qui s’exprime et se transmet : elle reconnaît les artistes et les distingue.

 

La recherche d’un dépassement de la condition humaine définit l’acte créateur et la reproduction libre d’un monde différent, elle est sûrement à l’origine de ce qui nous paraît beau. L’effet est donc commun à toutes les manifestations de l’art, des plus primitives aux plus raffinées et les plus « réverbérées », il transcende les conditions culturelles particulières. N’empêche que notre appréciation dépend largement, sinon même entièrement, de la faculté que nous avons de reconstituer les significations qui ont pu émerger dans un tel cadre, toujours particulier, mais plus ou moins identifiable. Le beau a paru beau, et diversement beau même à l’époque où le tableau a été peint. Peut-être l’art « contemporain » cherche-t-il à confondre et à choquer par une expérimentation, ouverte, voire totale, et intègre tout parce qu’il s’en prend à l’existence même de l’art, ou du moins à ses structures traditionnelles, à des canons fixes, observés et transgressés. La transformation à laquelle il aspire frappe, elle bouleverse. Se meut-elle encore dans un cadre qu’on peut appeler “esthétique”, incessamment élargi ?

 

©Jean Bollack

 

Contribution de Tristan Hordé

 

Les X de Jean Bollack

 

mercredi 25 mars 2009

"X 2468" de Jean Bollack

 

 

X 2468 - 29. 12. 2008
Norbert von Hellingrath, qui est à l’origine de la renaissance de Hölderlin après 1900, a choisi la philologie à la place de la carrière militaire qui lui était en principe destinée par sa famille (voir la correspondance entre Rainer Maria Rilke et Norbert von Hellingrath, Briefe und Dokumente, éd. par Klaus E. Bohnenkamp, 2008 ; voir l’introduction p. 14, note 26). De même le hobereau prussien Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff à l’époque de Nietzche, quelques décennies plus tôt, renonçant à la carrière militaire. L’allure et l’assurance, la hauteur alliée au dévouement, l’abnégation dans la supériorité, sont transférées dans le domaine de la science philologique et des lettres. La Guerre le reconduira, "volontaire", avec le soutien moral du cercle qui entoure le poète Stefan George, sur le droit chemin de la vérité innée et héréditaire. La mort héroïque pro patria le trouve ; et son nom trouve sa place sur les monuments. Hölderlin était avec lui, enfoui dans la boue de Verdun et enterré. Hellingrath avait dû lire le poète dans cet esprit-là. Le livre, avec ses études, sera traduit, en France sous l’occupation, encore (j’ai donné mon exemplaire à André du Bouchet lorsqu’il s’est occupé de Hölderlin).

Rilke souffrait, lui, de l’absurdité de la guerre (il ne l’avait pas fait au tout début), il ne s’en cachait pas, le disant là où il pouvait le faire ; les événements lui paraissaient avoir atteint le comble de l’horreur, il en était remué. Il en restera déprimé et révolté, ne le disant sans doute pas trop. Le jeune Hellingrath, dans l’entourage où il avait grandi et celui qu’il avait choisi, ne pouvait pas avoir cette lucidité ni cet esprit critique. L’aurait-il eu, comment aurait-il fait ? Il était le prisonnier de ses valeurs. Rompre avec ces milieux. ? Il était engagé et enrôlé de tous les côtés. Aussi acquiesçait-il, comme tant d’autres, comme quasi tout le monde, et il devait s’offrir au sacrifice, se vouer à cette absurdité, que d’autres vivaient si mal. Rilke refusait, lui, refusait d’accepter ce monde, tel qu’on le faisait tourner.

Il faudrait relire les textes, sous cette lumière, avec les prises de position relatives à Hölderlin et distinguer pour lui ce à quoi la redécouverte d’un poète du passé pouvait être assimilée ; l’interprète s’accrochait aux valeurs partagées par son milieu. L’autre, le poète, était plus libre ; il comprenait mieux ce que la façon de considérer les mots et de les assembler lui apportait et cela le libérait dans ses approches mêmes de la langue poétique.

 

©Jean Bollack

 

Contribution de Tristan Hordé

 

Sur les X de Jean Bollack, lire ici

 

Ensemble des X de Jean Bollack

 

 

mardi 03 mars 2009

X 2466 de Jean Bollack

 

 

X 2466 (30 12 2008)
Quand Valéry travaille sur un poème, ce sera pourvu, c’est à condition que ce ne soit pour lui qu’un exercice, une matière à réflexion. La “beauté”, qui est d’abord dans la matière traitée, devient ainsi un en soi, infiniment amendable. Rien de vécu, ni d’historique, rien que du rehaussé et de l’ajusté. L’objet proche est tenu le plus éloigné qu’il se peut. Bernard de Fallois, dans l’excellente postface à l’édition de Corona et Coronilla (Editions de Fallois, 2008) insiste sur le “métier” : « si les commentaires habituels déçoivent souvent, c’est qu’ils placent la beauté dans ce qui est exprimé plus que dans l’originalité de l’expression. Valéry nous a débarrassés de la paraphrase, et il a bien fait » (p. 212). Le comment s’est mu en un absolu. Représente-t-il la beauté, non moins absolue ? La cible, qui attire et qui anime, reste inatteignable. Le “sens” est ainsi remis en question, il est bien cette chose posée au loin, le motif et ce que le travail parvient à produire dans l’espace d’un en deçà, se confondant avec elle et n’y parvenant pas. Elle se dérobe en effet au discours.

 

©Jean Bollack

 

Contribution de Tristan Hordé

 

 

Sur les X de Jean Bollack, lire ici

 

Ensemble des X de Jean Bollack

 

 

mardi 24 février 2009

"X 2464" de Jean Bollack

 

 

X 2464, (28. 12. 08)

 

Paul Valéry intègre dans ses Pièces sur l’art, publiées en 1934, une lettre qu’il a adressée au linguiste Léon Clédat, choisissant, pour titre “Les droits du poète sur la langue” (p. 45-50). À propos d’une liberté prosodique (une diérèse), il insiste sur la différence radicale qui sépare la langue ordinaire du langage poétique. Le second s’inscrit dans un système propre, tout comme la langue de la communication qu’il emploie pour le dire, a le sien, réglé par l’élaboration d’un sens. Comme souvent, peut-être comme toujours, il rattache une observation particulière à une réflexion d’ordre général ; mais c’est comme si celle-ci n’était invoquée que pour être appliquée à ce cas et y trouver sa confirmation. Ainsi la matière verbale conserve en poésie une “valeur propre” : elle conserve cette identité linguistique, comme en dehors des interventions de l’intellect, comme ultérieures. « L’acte de l’intelligence [...] lui trouve ou lui donne un sens ».

On doit admettre ce que Valéry dit sur cette différenciation des langages qui s’est faite au cours de l’histoire, encore que l’on doive se demander, et que l’on se soit demandé en fait, si la disponibilité des moyens, plus inventive et plus autonome, pour avoir été extraite secondairement de la langue, ne remonte pas à un usage originel et commun de la parole. Il s’agit en tout cas d’une coupure dont il importe d’étudier solidement le principe. En fait Valéry confronte deux langages ; il tire simultanément de leur mise en relation une deuxième coupure, qui, dans cette logique, apparaît clairement comme la conséquence de la première. L’intelligence ne domine pas la composition poétique comme elle le fait pour la constitution d’un sens dans le langage ordinaire. La fixation d’un sens oriente le parler et l’instrumentalise, dans le cadre d’une sémantisation globale, s’imposant comme une finalité de l’entendement ; elle se trouve comme reléguée en poésie en raison de la liberté qui est accordée aux éléments du langage. Libérée d’une emprise sémantique, la matière verbale dispose ainsi d’un pouvoir propre. Il n’est pas contestable que ce transfert et l’élargissement des ressources expressives s’expliquent largement par l’harmonie phonique. D’où l’importance accordée aux réalisations sonores, d’après l’analogie de la musique. C’est comme si la poésie entrait en concurrence avec elle.

La distinction de ces domaines est primordiale, mais, du fait même que cette différence est faite, le rôle qui revient à l’intellect est remis en question. Il fait effectivement problème. La matière agit-elle par elle-même ou l’intellect opère-t-il souverainement en la maniant ? Valéry restituait au langage sa pureté, et un en soi ; il lui reconnaissait une puissance propre. Ne serait-ce pas que l’idée, se cherchant et se transformant en instance organisatrice, reste bien externe, mais se mêle en même temps à la matière expressive et cela avec d’autant plus de force qu’elle reconnaît les moyens dont elle dispose et dont elle s’empare ? Les mots ne parlent pas ; on les rencontre ; on les fait parler en découvrant ce qu’ils apportent, selon le dessein que l’on suit, si bien que la poésie se distinguerait surtout du fait que les mots y sont comme recréés. À un certain niveau de la réussite, c’est comme si ce qui s’exprime n’avait jamais été dit. Il fallait savoir remonter à cette “origine”, où le parler s’est formé.
La raison conduit Valéry à délimiter la part d’irrationnel dans la création poétique, ou plus largement artistique, mais ce faisant il réduit la souveraineté possible, la maîtrise accordée à une instance plus purement réflexive. Aussi ne défend-il pas le sens qui se construit, et se défend d’avance contre les lectures qui ne le saisissent pas. Il se limite quant à lui à faire du beau. Le but dans ce cas est plus esthétique et contemplatif que combatif ou militant. Le lecteur reste libre. Quant à l’auteur, son travail aspire en créant au “vide” ou à « l’événement pur, qui est la contemplation de l’absolue pointe de la genèse de l’oeuvre, qui sera ou ne sera pas » (Gustave Cohen, évoque une séance d’explication du Cimetière marin à la Sorbonne, en présence du poète, dans "Valéry vivant", Cahiers du Sud, 1946, p. 143).

 

©Jean Bollack




Contribution de Tristan Hordé

 

Sur les X de Jean Bollack, lire ici

 

Ensemble des X de Jean Bollack