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mardi 12 février 2008

Dossier spécial Carnets de Marina Tsvetaeva/3

 

 

Le lecteur qui ouvre Les Carnets aura un regard sur l’insaisissable de ce présent toujours révolu et toujours à venir qui inclut son quotidien, sa poésie, ses rencontres, bref ce maintenant qui constitue l’événement inépuisable de sa présence au monde
(Luba Jurgenson, avant-propos, Les Carnets, Éditions des Syrtes, 2008)

 

 

Marina_plaquette La publication des Carnets de Marina Tsvetaeva en français constitue un important événement éditorial.
Poezibao l’a déjà célébré au travers des deux premiers volets d’un dossier « spécial Carnets de Marina Tsvetaeva », l’un présentant le livre, ses sources, le second rendant compte d’un entretien avec Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux qui ont traduit Les Carnets, sous la direction de Luba Jurgenson, pour les éditions des Syrtes (attention, le livre paraît début mars).
Ce troisième volet est consacré à une note de lecture du livre (lecture faite sur épreuves).

 

 

L’unique lieu qui est le sien, le texte1
Une présentation de l’édition des Carnets de Marina Tsvétaïeva
Troisième volet, une note de lecture des Carnets

 

 

Ce n’est pas tout à fait par hasard que j’ai choisi de procéder dans cet ordre pour ce dossier et de faire précéder cette note de lecture par la présentation du très remarquable travail effectué par l’équipe de traduction et d’adaptation du livre. En effet, la lecture in extenso de ces Carnets s’est révélée parfois difficile et je vais tenter de dire pourquoi.
L’annonce de cette publication a suscité un vif intérêt chez moi. La personnalité de Marina Tsvetaeva est fascinante, sa destinée terrible, son œuvre immense. On a pu lire d’elle déjà de nombreux récits, notamment grâce à l’éditrice Clémence Hiver, mais aussi une partie de ses correspondances avec Pasternak, avec ses amies, avec Pasternak & Rilke (voir la bibliographie actualisée de Marina Tsvetaeva, pour tous les références, avec indication de tous les traducteurs et traductrices).
C’est donc avec enthousiasme que j’ai abordé cette lecture. Que j’ai choisi de faire, pour tenter de bien rendre compte de l’ensemble du livre, dans l’ordre chronologique, de la première à la dernière des 896 pages…..

 

Marina_dble_page_carnet_4_copie_3

Curieuse expérience de lecture où les points de vue contradictoires s’enchaîneront au fil du temps. Je vais tenter d’en sérier les difficultés et les joies.
- Les premiers carnets sont tenus alors que Marina Tsvetaeva a une vingtaine d’années, qu’elle est mère depuis trois mois. Ils sont constitués en très grande partie de ses émerveillements devant l’évolution de sa fille Alia, avec relevé très régulier de tous les bons mots de cette dernière. Le lecteur est décontenancé, voire agacé mais il trouve dès ce premier carnet, dans les marginalia, de très intéressants documents et une belle iconographie. Il faut préciser que chaque carnet, il y en a quinze en tous, est présenté sur une double page, photo du carnet, synthèse de son contenu et descriptif précis. En regard du carnet 2, voici par exemple un véritable petit dossier de plusieurs page consacré à la rencontre de Marina et d’Ossip Mandelstam….
A partir du troisième carnet, les notes de Marina Tsvetaeva mêlent de façon intime des réflexions, souvent très brèves, des notes autour de ses lectures et des allusions à sa vie familiale.
- Autre difficulté de la lecture, mais parfaitement compensée par les partis éditoriaux évoqués dans l’entretien avec les traductrices, une véritable valse de noms propres, tous ceux que Marina croise, ceux, vivants et morts auxquels elle s’adresse, ceux et celles qu’elle rencontre.
- Un troisième point peut susciter quelques difficultés, la relation des innombrables aventures amoureuses de Marina Tsvetaeva, qui trouvent leur écho dans ces pages, adresses à l’élu, fragments de lettres reçues ou écrites ou à écrire, etc. Mais ne s’agit-il pas ici dans « la frénésie des rencontres qui se succèdent, de traquer au sein même de la passion amoureuse, l’instant de la fin qui deviendra le point de départ de l’écriture, son lieu privilégie. Tout instant véritablement vécu – et dans Les Carnets ils le sont tous – tout instant investi d’être est toujours le dernier : Les Carnets sont un catalogue de pertes, un inventaire d’objets volés ou cassés, de livres vendus pour ne pas mourir de faim, de liens rompus, d’êtres chers disparus, de maisons détruites » (Luba Jurgenson, avant-propos).
Partout en revanche, des réflexions extraordinaires, la « traduction » de l’extraordinaire personnalité de Marina, telle que décrite toujours dans son avant propos par Luba Jurgenson, ce « "je" impérieux » qui se « fait entendre avec une intensité dévastatrice ». Et l’on comprend la suggestion de Nadine Dubourvieux, dans l’entretien : « prenez le livre au hasard et vous trouverez toujours une phrase qui va ouvrir en vous quelque chose d’étonnant ». Je peux attester de la justesse de cette préconisation pour avoir relevé nombre de phrases de longue, très longue portée, au fil de ma lecture…..
« Quand je pense à ma mort, je suis dans une profonde perplexité : où ira tout cet amour ? (Cahier 6, 1919), dit Marina ; en effet, dans ces carnets, elle déborde, d’amour, de vie, de vitalité, alors même que les circonstances extérieures sont de plus en plus éprouvantes. A cet égard les carnets de 1919 et de 1929 sont bouleversants, années terribles, de misère noire, où elle fait accepter ses deux petites filles dans un orphelinat dans l’espoir qu’elles seront un peu mieux nourries qu’à la maison et où la seconde va mourir à l’âge de trois ans.

 

On est émerveillé devant le travail effectué autour de ces carnets, tout ce jeu de photos, de textes, de notes qui loin de nuire au texte, lui donnent des échos, ouvrent des pistes, accompagnent le lecteur. Dans cette traversée parfois difficile, remuante, qui suscite une certaine ambivalence, on ne se sent pas abandonné et il faut en rendre grâce au trio des traductrices. Passionnées toutes les trois de Marina Tsvetaeva, ayant consacré une immense énergie, à la mesure de leur passion, à ses œuvres, elles ont eu à cœur de prendre le lecteur par la main. Le chemin qu’elles ont fait, elles, pour entrer dans le monde de Marina, elles le mettent au service de ce livre car elles sont parfaitement au fait de ce que Les Carnets peuvent susciter mais aussi apporter. Elles réussissent à les rendre abordables. Dans tous les sens du mot. Elles permettent au lecteur d’en retirer de très grandes richesses, littéraires et spirituelles.

Photo aimablement communiquée par les Editions des Syrtes, double page du Carnet 4

 

 


[1] Luba Jurgenson, in Marina Tsvetaeva, Les Carnets, Éditions des Syrtes, parution mars 2008

 

lundi 11 février 2008

Dossier spécial Carnets de Marina Tsvetaeva/2

Marina_avec_murr_19127_copie_2 La traduction française des Carnets de Marina Tsvetaeva est un événement éditorial et littéraire, auquel Poezibao s’associe par un dossier spécial, en trois volets.
Le premier a présenté le projet éditorial. Dans le second, publié ici, il s’agit de rendre compte d’une rencontre avec Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky, les traductrices qui ont travaillé à cette édition monumentale sous la houlette de Luba Jurgenson. Paraitra ensuite le troisième volet, constitué d’une note de lecture des Carnets.
Rappel important : Les Carnets paraissent seulement début mars, en même temps que le livre d’Ariadna Efron, Marina Tsvetaeva, ma mère, également publié aux Éditions des Syrtes.

 

 

 

L’unique lieu qui est le sien, le texte[1]
Une présentation de l’édition des Carnets de Marina Tsvétaïeva
Deuxième volet, rencontre avec les traductrices

 

J’ai rencontré Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux, dans les bureaux des Éditions des Syrtes. J’ai souhaité cette rencontre car j’avais été spontanément attirée par cette entreprise, que je pressentais de grande envergure, voire même un peu folle, d’une traduction en français des Carnets de Tsvetaeva. Et l’entretien m’a en effet permis de mesurer la passion et l’engagement nécessaires à un tel projet !

 

La formation d’un trio
Trois personnes se sont attelées à cette tâche, soit dans l’ordre chronologique de leur intervention, Eveline Amoursky, Nadine Dubourvieux et Luba Jurgenson.
Eveline Amoursky[2] a enseigné le russe et elle a réalisé plusieurs traductions pour Les Syrtes, Actes Sud et l’Age d’Homme. Elle a notamment traduit les Lettres à Anna[3] et Les Lettres du Grenier de Wilno[4].
Marina_page_manuscrite_carnet_4_c_2 Nadine Dubourvieux a étudié le russe à la Sorbonne
avec Véronique Lossky et Jacques Catteau. Elle a traduit pour les éditions Clémence Hiver Quinze lettres à Boris Pasternak, paru en 1991, puis Lettres à Anna Teskova (2002) et en collaboration avec Tzvetan Todorov, pour les éditions Robert Laffont, Vivre dans le feu, un choix de lettres et écrits intimes de Tsvetaeva, paru en 2005 et sorti en poche en janvier 2008.
Luba Jurgenson est maître de conférences de littérature russe à la Sorbonne - Paris IV, romancière et traductrice ; elle est l’auteur notamment de L'expérience concentrationnaire, est-elle indicible? (Éditions du Rocher, 2003), essai dans lequel elle mène une analyse comparative des plus grands récits littéraires sur l’univers des camps nazis et soviétiques. Elle a aussi été maître d’œuvre de l’édition intégrale des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (Verdier, 2003).
Lorsque les Éditions des Syrtes ont acquis les droits de traductions des Carnets, c’est Eveline Amoursky seule qui a entrepris ce travail, mais plusieurs mois plus tard elle a été rejointe par Nadine Dubourvieux, qui a pris en charge le second tome de l’édition russe. Parallèlement s’est imposée l’évidence que le texte seul des Carnets constituerait pour le lecteur français un ensemble difficile d’accès. Faire des coupes étant un choix peu satisfaisant, une autre option s’est fait jour : éclairer le texte. Tâche complexe pour laquelle Luba Jurgenson a été appelée en renfort. C’est donc sous sa direction que le travail à trois s’est mis petit à petit en place, relectures communes des traductions et surtout, pas à pas dans les Carnets, relevé puis mise en œuvre de tout ce qui pourrait aider à mieux les lire, les comprendre : notes diverses et encadrés de toutes sortes : portraits des principaux et très nombreux personnages évoqués par Marina, éclaircissements sur divers aspects de la vie en Russie, brefs extraits de la correspondance ou de certains textes de Tsvetaeva, lettres d’autres protagonistes, iconographie très développée et légendée avec soin, bref une multitude de sources complémentaires, venant enrichir et éclairer le texte même des Carnets.
Marina_avec_serguei_et_murr_pas_de_ A tous ces éléments inclus dans le fil du livre sont venues s’ajouter trois annexes importantes :
-un vaste panorama historique et littéraire de l’époque avec repères chronologiques, établi par Luba Jurgenson ;
- une chronologie de la vie de Marina Tsvetaeva, détaillée (pour les années touchées par Les Carnets) avec de menus faits parfois encore mal connus du public français.
-Un ensemble de repères biographiques permettant de resituer personnages épisodiques ou secondaires de la vie du poète
ces deux dernières annexes établies par Nadine Dubourvieux.
Sans compter l’inévitable et indispensable index général des noms.

 

Ne pas s'en tenir au biographique
Autant de clés donc pour faciliter la lecture puisque tous ces faits jouent ici un rôle fondamental et que s’il n’en connaissait rien, le lecteur pourrait avoir l’impression de lire une succession d'anecdotes plus ou moins intéressantes, croustillantes ou encore sordides.Il faut aussi rappeler l’extrême complexité de la personnalité de Marina Tsvetaeva, complexité telle que Nadine Dubourvieux constate qu’après vingt années passées en sa compagnie et dans l’intimité de son écriture, il y a des aspects qui lui échappent encore.
Les indications fournies sur le contexte historique et social sont utiles aussi pour mieux appréhender certains aspects du comportement de Marina, cette liberté dont elle fait preuve dans ses incessantes rencontres amoureuses, à mettre en regard du chamboulement des mœurs induit par la guerre et la révolution.
Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky suggèrent qu’on a jusqu’ici beaucoup trop approché Marina sous l’angle du biographique. Et qu’il serait dommage que Les Carnets soient appréhendés uniquement sous cet aspect, alors qu’ils vont bien au-delà, qu’ils sont le lieu des expériences du vivre-écrire de Tsvetaeva, que dans ces pages sont nés nombre de textes, rapportées tant de rencontres fondamentales, inscrites des lectures importantes, relatés des faits significatifs, etc. Les Carnets permettent aussi de saisir l’évolution fulgurante de Marina, depuis la toute jeune fille, souvent futile, qui commence à les tenir vers l’âge de vingt ans, en 1912, alors que sa première fille a trois mois, jusqu’à l’écrivain en pleine possession de ses moyens, traitant d’égale à égal avec Heine, Casanova, le Prince de Ligne, Goethe pour les morts mais aussi tant et tant de contemporains, parmi les plus grands.

 

Comment lire les Carnets
Pour clore cet entretien, j’ai demandé à chacune des deux traductrices de me dire comment selon elles, il fallait lire ces Carnets. Nadine Dubourvieux préconise plutôt une lecture au coup par coup, les prendre « matin et soir », dit-elle, lire une phrase « et cette phrase va ouvrir dans votre vie quelque chose d’étonnant ». Eveline Amoursky ne prône pas non plus forcément la lecture linéaire, mais elle souligne que seule celle-ci permet de voir comment une « chrysalide insouciante » devient ce qu’est devenue la vraie Tsvetaeva en un laps de temps très court et de se poser la question fondamentale de la part de l’Histoire dans son histoire.

 

A venir, une note de lecture détaillée des Carnets

Photos aimablement communiquées par les Editions des Syrtes, de haut en bas, Marina avec son fils Murr, page manuscrite du Carnet 4 et Marina avec son mari Sergueï et son fils Murr.

 

 



[1] Luba Jurgenson, in Marina Tsvetaeva, Les Carnets, Éditions des Syrtes, parution mars 2008
[2] Eveline Amoursky a réalisé un site sur Marina Tsvetaeva avec notamment une très intéressante iconographie
[3] Lettres à Anna, trad. E. Amoursky, Syrtes, 2003
[4] Lettres du Grenier de Wilno, Trad. E. Amoursky, Syrtes, 2004

 

 

vendredi 08 février 2008

Dossier spécial Carnets de Marina Tsvetaeva/1

Marina_plaquette_2 Un important événement éditorial s’annonce : la publication par les Éditions des Syrtes de l’intégrale des Carnets de Marina Tsvetaeva, travail de grande envergure qui a requis les efforts passionnés de pas moins de trois personnes, Luba Jurgenson, responsable de la publication, Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky, traductrices.
A cette occasion, Poezibao présente un dossier « spécial Carnets de Marina Tsvetaeva ».
Il comportera :
•une présentation des Carnets et de leur édition en français (ci-dessous)
•une interview des traductrices
•une note de lecture.
L’ensemble sera illustré de plusieurs reproductions des carnets, couvertures, ou pages du carnet et de photos.
Attention : sortie du livre début mars

 

 

L’unique lieu qui est le sien, le texte[1]
Une présentation de l’édition des Carnets de Marina Tsvetaeva

 

Marina_portrait_2 Petit à petit l’œuvre de Marina Tsvetaeva est publiée en France, permettant aux lecteurs de mieux comprendre son importance et son ampleur. Il faut signaler ici tout particulièrement les efforts de deux maisons d’édition, Clémence Hiver et Les Éditions des Syrtes[2].
Ces dernières frappent un très grand coup en mettant à la disposition de tous Les Carnets de Marina, en un très fort volume de près de 900 pages qui est aussi un modèle d’édition (je vais y revenir en détail). Pour un état des publications, en français, je renvoie à la bio-bibliographie de Marina Tsvetaeva qui est disponible sur le site et que je viens de mettre à jour.

 

Marina_carnet_rouge_2 15 carnets
C’est à Ariadna Efron[3] que l’on doit le sauvetage des archives de sa mère. De 1955 à sa mort en 1975, elle s’est consacrée à la tâche de rassembler l’héritage manuscrit, lequel sera déposé aux Archives d’État de littérature et d’art de Moscou et restera, selon la volonté d’Ariadna, incommunicable jusqu’en 2000.
A partir de cette date, archives ouvertes donc et publication par Elena Korkina et M. Kroutikova des cahiers de création, correspondances, journaux et carnets de notes. La transcription des Carnets donne lieu à l’édition en russe de deux volumes sous le titre Neizdannoe. Zapisnye knijki v dvoukh tomakh. Tom pervyï, 1913-1919. Tom vtoroï, 1919-1939.
Ce sont ces deux volumes qui sont aujourd’hui traduits et présentés en France par les Éditions des Syrtes. Publiés sous la direction de Luba Jurgenson, traduits du russe et annotés par Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux, avec un avant-propos de Luba Jurgenson, une préface de Caroline Béranger et une postface de Véronique Lossky.
Au nombre de 15, les Carnets couvrent la période 1913 à 1939 (Marina est née en 1892 et s’est pendue en 1941). Ils retracent en filigrane la genèse de l’œuvre littéraire et constituent souvent le matériau dont Marina se sert pour écrire.

 

Marina_carnet_manuscrit_2 Le livre
Ce qu’il importe sans doute de souligner tout particulièrement, c’est le parti éditorial adopté par l’équipe conduite par Luba Jurgenson. Car si l’on dispose bien ici de la traduction intégrale des Carnets de Marina, le texte en est accompagné d’un superbe ensemble de photos, de reproductions de pages de carnets, de documents de toutes sortes, grâce notamment à une belle collaboration avec les Archives russes de littérature et d’art. De plus les réalisatrices de ce très beau livre ont eu le souci d’éclairer tout le contexte de ces notes et notations de M. Tsvetaeva, dont elles démontrent à quel point il est essentiel dans la compréhension non seulement des Carnets mais de la personnalité même de Marina et de son évolution (voir leur interview, à paraître sous peu sur le site). Cela se traduit par des notes de bas de pages, mais aussi par de substantiels encadrés sur tel ou tel aspect de la vie ou des usages en Russie (où la plupart des Carnets ont été rédigés). Sont présentés aussi les principaux  et très nombreux personnages évoqués dans ces pages. En fin de livre, trois annexes importantes, une chronologie détaillée, totalement inédite en français, de la vie de Marina, une chronologie historique de l’époque et un index des personnages cités qui ne font pas l’objet d’une note plus détaillée dans le fil des pages.

 

A suivre par l’interview des traductrices et la note de lecture du livre

 

 


[1] Luba Jurgenson, in Marina Tsvetaeva, Les Carnets, Éditions des Syrtes, parution mars 2008

[2] Les Éditions des Syrtes ont déjà publié, Lettres à Anna, traduction Eveline Amoursky, Lettres du Grenier de Vilno, traduction Eveline Amoursky, Cet été-là, correspondance Marian Tsvetaeva/Nicolas Gronski, traduction Chantal Houlon Crespel et Marina Tsvetaeva/Boris Pasternak, Correspondance, traduction Eveline Amoursky et Luba Jurgenson.

[3] Les Éditions des Syrtes publient en même temps que les Carnets, un livre d’Ariadna Efron, Marina Tsvetaeva, ma mère. Ariadna Efron (1912-1975) est la fille aînée de Marina, qui aura deux autres enfants, Irina, morte en bas âge (1917-1920) et Murr, né en février 1925 et mort en 1944.

 

 

lundi 05 mars 2007

Dossier Antonin Artaud

réalisé par Tristan Hordé

et dédié à Paule Thévenin
 

1. Études

2. Biographie

3. Bibliographie

4. Choix de textes*

 

1. Études

 

Comment donc aujourd’hui tenter de lire Artaud ? Trois principes, me semble-t-il : lire tout, lire de travers, réapprendre à lire.

D’abord, donc, ne pas choisir, tout lire : les textes sur le théâtre comme les poèmes (le poème chez Artaud est mise en scène des signes, le théâtre est « poésie dans l’espace »), la correspondance comme les « dessins écrits », les textes du début (L’Ombilic des Limbes, L’Art et la Mort...) comme ceux de la fin (Suppôts et Suppliciations, Van Gogh le suicidé de la société, Pour en finir avec le jugement de Dieu...). Il n’y a pas d’un côté les textes fulgurants des premières années et de l’autre les textes « fous » de Rodez et de la fin. [...]

Ensuite apprendre à regarder et à lire de travers. « La machine de l’être ou dessin à regarder de traviole », c’est le titre d’un des grands dessins d’Artaud à Rodez. Il faut y entendre à la fois l’idée d’une menace (regarder quelqu’un de travers n’est guère pacifiant), de percée dissolvante des mots et des images, mais aussi et en même temps l’idée d’une lecture à l’oblique, d’une écoute déformée proche sans doute d’une certaine « écoute flottante » dans l’analyse. Le mot chez Artaud est mise en acte d’incessants lapsus volontaire : la langue tombe, le sens s’effondre et resurgit à la verticale, à l’oblique. « Ceux qui ont voulu comprendre, écrit-il, sont ceux qui n’ont pas voulu souffrir, / l’idée de comprendre : [...] et de croire que je suis intelligible / seti lisible /stari minible / moni tanible / mani cortible /(corticable). » Artaud n’est donc pas « corticable » (dé-corticable, dé-corps-ticable, dépeçable) et de même « seti lisible » est-il à entendre comme la fusion paradoxale de la question et de la réponse : « c’est-ti-lisible ? » (dans cette langue populaire qu’Artaud affecte souvent) – « c’est illisible ! ».

Enfin, apprendre à lire. Tout lecteur d’Artaud est un lecteur engagé. Le lire suppose de ne pas avoir peur d’entendre et de voir des mots en décomposition (ce qu’il appelle l’humus du Verbe), implique de ne pas craindre leur force de contagion (ce qu’il nomme la peste) [...] Alors seulement la langue redevient vivante et les signes s’espacent sur la page redevenue théâtre. Alors le lecteur est aussi l’acteur d’une lecture en mouvement qui empêche le sens de prendre et de s’engluer dans une forme, une lecture qui fait voler en éclats le carcan syntaxique.

 

Évelyne Grossman, Préface à Antonin Artaud, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Quarto/Gallimard, 2004, p. 10-11.

*(A partir de la Une de Poezibao, pour lire la suite du dossier, cliquer sur le lien ci-dessous ; les renvois aux quatre parties ne fonctionnent que lorsque l'article est ouvert séparément)

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vendredi 24 novembre 2006

Max Jacob

Dossier Max Jacob
(dossier composé par Tristan Hordé)

 
1. Ce qu’ils en ont dit (Leiris, Cadou, Apollinaire, etc.
2. Biographie et bibliographie
3. textes

  1. Ce qu’ils ont dit de Max Jacob


Autoportrait
Elles sentent le tabac ! Elles sont trop petites, trop larges, dures, aux ongles minuscules et rognés, mais elles portent une très belle émeraude et un saphir. J’ai sur des poignets en cellular (mode 1910) des sélénites. Je suis petit, chauve, rasé, blanc, 50 ans, à peine voûté ; j’ai un gros front bête ridé, un grand pardessus noir, un col rabattu et une petite cravate d’instituteur. Sabots ! Voilà pour l’élégance. En voyage, j’ai un air d’évêque ou d’Américain ; ici, l’air d’un paysan, d’un vieux cabotin en casquette, avec, vaguement, une ressemblance avec Baudelaire ou Marcel Schwob. En réalité je suis indéfinissable : une bonne personne bavarde, méchante en paroles vengeresses, commère. [...]

Lettre du 4 mars 1927, de Saint-Benoît-sur-Loire, à Yvon Belaval, dans Yvon Belaval, La rencontre avec Max Jacob, Vrin, 1974, p. 16.

 
L’on a souvent répété que Max Jacob était bon. Oui certes, il fut bon, très bon, mais il faut ajouter que cette bonté fut si entière qu’elle le portait à se montrer impitoyable dès qu’il s’agissait d’atteintes à la forme, la belle forme que de son art prestigieux ne définit aucune loi. Il fallait faire comme lui : de la poésie pure et innocente avec ce qui bouge simplement dans la vie. Rester attentif, modeste et blanc. Les syllabes lancées en l’air, si l’astre qui vous guide est vigilant, retombent et marchent. Abolir l’orgueil, aimer ce qui est aimable, croire, croître. C’est cette simplicité qui l’a fait inimitable. Mais c’est surtout la religion, cette foi intrépide et ferme, cette pratique, cette solitude heureuse. Ainsi bonté ne s’appelait plus bonté si elle se dépensait à rebours des intentions. Je me rappelle un jeune homme, 6, rue Gabrielle, qui était venu le trouver pour lui soumettre des rimes inspirés par des sujets tels que la politique. « Fermons la fenêtre, avait dit Max, je vais vous plonger un poignard dans le cœur. »
Il lui démontra que sa chose était exécrable, qu’il valait mieux ne pas faire de poésie que d’en faire de pareille, qu’il y avait peut-être là les éléments de quelque chose, mais qu’il fallait abolir ceci, abolir cela, et donner de l’importance au contraire à ce qui avait été aboli qui était probablement l’essentiel tout près. Donc, savoir discerner l’essentiel au lieu de le fouler, première chose. Ensuite la poésie c’est vivre. On ne l’a pas sans un élémentaire savoir qui n’est ni plus ni moins que le savoir-vivre. Cela on l’apprend s’il vous fait défaut.
Ce discours était long et cruel. Je ne savais où me mettre. Ce jeune, à sa place, je l’eusse éconduit décemment. Lui, ne voulait pas. Il le voulait dépecer. C’était la forme que revêtait ce jour-là son immense bonté. Dieu sait si maintenant je l’approuve.
Charles Albert Cingria, dans La Parisienne, n° 4, 1953, repris dans Ouvres complètes, tome X, édition L’Âge d’Homme et Mermoz, s. d., p. 201.

On verra à travers ces pages trop courtes que l’auteur du Cabinet noir,[ …] habillé en gros velours à côtes des charpentiers, entre la salamandre rétive et les imprécations circonstanciées de son hôtesse, malgré l’ennui, l’indigence et le fatalité abattus sur lui, que cet homme étonnant, plus mal connu que méconnu, conservait toute son estime et toute son attention aux piétinements de ses cadets. Toute sa science, tout son amour, sa parfaite connaissance des hommes et des livres étaient mis courageusement à leur disposition. Il s’évertuait avec patience à les remettre en selle, à leur faire voir, par-delà les paysages inconstants de l’art, la maisonnette aux tuiles rouges, dont Jean-Jacques s’était plu à peindre en vert les contrevents. Ai-je voulu dire le bonheur ? En tout cas, celui de produire, d’accréditer un peu plus la beauté, d’ajouter quelques onces d’eau douce à cet océan de détresse où la jeunesse se débat.
René Guy Cadou, Esthétique de Max Jacob, Seghers,1956, p. 15-16.

 
Max Jacob a écrit toute sa vie ce que d’autres poètes bouffons, depuis l’origine des sociétés, ont parlé à haute voix. Les Fous plus sages que le sage, les amuseurs plus graves que les graves, les tresseurs de fatrasies et les vielleux de galimatias, les tourneurs de complaintes et les railleurs macaroniques, les imitateurs insolents et les derviches moqueurs, c’est presque toujours dans les marges de la société, dans les « mauvais lieux », de la cour des miracles au Théâtre de la Foire, du cabaret au music-hall, qu’ils ont tendu le fil du funambule où ils miment, en jouant à trébucher, la démarche des grands, la marche de chacun, et la chute de tous. Max Jacob fait faire son entrée moderne dans les lettres imprimées à une grande tradition orale. Le clown blanc au maillot rose se mue en écrivain. La littérature parlée, ou le livre du colporteur, l’almanach des calembredaines et de satire sociale deviennent la littérature tout court.
Claude Roy, Préface aux Ballades, Gallimard, 1970, p. 9.

 
Max Jacob situe toute littérature – et la sienne – dans l’ensemble de notre vie. Il apprécie le littérateur et l’artiste : mais il y a aussi l’avocat, l’abbé, le concierge, la demoiselle professeur au lycée de Cherbourg, le conseiller municipal, le policier, le marin, le maroquinier, l’employé de l’entrepôt Voltaire, tous les personnages de ses romans, du Cinématoma, du Cabinet noir. Il sait que la sensibilité de l’art n’est pas la seule, ni peut-être la plus humaine. Nul ne l’a plus vive que lui, qui « trempe son roseau dans le sang de son cœur ».
Yvon Belaval, Préface à : Le Laboratoire central, Poésie/Gallimard, 1980, p. 28.

 

Max Jacob (essai d’un portrait)

(sur Le Cornet à dés)
Dans Le Cornet à dés, Max Jacob a donné son livre le plus important jusqu’ici. Son inspiration y est variée à l’infini, depuis l’ironie jusqu’au lyrisme, qui se mêlent de façon inattendue dans ces poèmes en prose. Peu d’auteurs ont plus que Max Jacob de la liberté vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Cela lui permet de disposer d’une somptueuse fantaisie où tout trouve sa place, sauf la tristesse et la désespérance.
Apollinaire, dans Œuvres complètes en prose, Pléiade, tome II, p. 1409-1410.

« Tout ce qui existe est situé. » Phrase liminaire de la préface très classique qu’en 1916 Max Jacob écrivait pour Le Cornet à dés [...]. Prendre au mot Max Jacob et tenter de le situer, lui, classique par sa maîtrise de la langue, la limpidité de son style et sa volonté rarement démentie d’organiser le texte en une claire composition, mais romantique par le baroque d’une invention qui va du plus grave au plus burlesque, l’appel fréquent à l’expérience vécue (fût-ce dans la vie seconde d’un rêve ou d’une rêverie), la profondeur viscérale du sentiment et l’ouverture sans réticence aux grands aveux, situer cet homme aux facettes si nombreuses, mais chez qui le souci artiste, les abandons passionnés et le désir primordial de vraie vie apparaissent finalement fondus en une bouleversante unité, est une tâche épineuse pour l’essayiste quel qu’il soit et pire encore, cela va sans dire, pour celui qui ne dispose que de quelques pages.
Michel Leiris, « Tout ce qui existe est situé », dans Zébrages, Gallimard, Folio-essais, 1992, p. 119-120.
 

Max Jacob, ou la grâce. Si la poésie dit quelque chose à l’homme – quelque chose que ne lui disent pas le roman, ni la philosophie – ce doit être ceci : que tout soit nouveau.
C’est à cela, il me semble, que l’on reconnaît le poète, à cet appétit démesuré de nouveau, jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la folie parfois. Alors ce n’est pas affaire de quelques adjectifs, ni recherche de quelques impressions particulières sur l’esprit du lecteur, mais désir de changer le monde, et pour cela de changer le langage, de se changer tout entier, de se retourner. Au plus profond, il y a ce désir, comme un qui perdrait son enveloppe humaine et revêtirait la parure de l’ange, ou comme un qui se perdrait dans le gouffre de sa propre géhenne. Le chamane, au moment de l’extase, entend venir vers lui les esprits, dans un bruit de galop, dans une rumeur inconnue qui l’angoisse et le ravit. Puis, le moment venu, il se sépare de lui-même, il prend son vol au-dessus du monde.
Max Jacob appartient à cette famille d’hommes, Apollinaire, Desnos, Artaud, Joë Bousquet, pour qui l’expression poétique n’est pas celle d’un moment, mais de toute la vie. Elle délivre dans la souffrance et dans la joie un secret fermé au cœur, un secret qui est toute leur raison d’être. Écrire, alors, c’est tenter d’ »extérioriser », comme le dit Max Jacob, tenter de rendre visible ce secret, pour le partager. Cette poésie est incantatoire et divinatoire, elle est débordement sur le futur.
J. M. G. Le Clézio, Préface de Derniers poèmes en vers et en prose, Poésie/Gallimard, 1982, p. 7-8.

Les premières consignes concernant la poésie moderne dans l’Art poétique signalent ce dont il faut se débarrasser : « l’idée » qui « doit se faire excuser », mais également « suppression de l’âme, du cœur, etc. ou admis en cas de nécessité absolue », puis « suppression dans toute poésie (même moderne) du style critique cérébral, philosophique, journalistique », enfin « ne pas stigmatiser les hommes, les mœurs ». Pourtant Jacob utilise ces styles, mais détournés de leur fonction originelle, pour les métamorphoser en moyens poétiques. Ici, il refuse toute préoccupation étrangère à la construction du poème, tout message au service duquel serait la poésie. L’anti-conformisme du Cornet à dés a frappé les contemporains. [...] Il est vrai que le poème en prose apparaît l’expression la plus adéquate et la manifestation la plus poussée de son esthétique. Ces courts textes devaient plus que tout autre heurter les habitudes, ne répondant à aucun des critères anciens. Ni « paraboles baudelairiennes ou mallarméennes », ni récits hallucinatoires à la manière de Rimbaud, ils présentent un monde autarcique, « situé », dira l’auteur, de façon à ménager l’éloignement nécessaire pour que le lecteur se sente attiré hors de son univers.
Christine Van Rogger-Andreucci, Max Jacob acrobate absolu, Champ Vallon, 1993, p. 52.

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vendredi 13 octobre 2006

Dossier Pierre Reverdy

Dossier PIERRE REVERDY
Ce dossier a été préparé par Tristan Hordé


                                                 à Reverdy,


pour lutter dans l’hiver avec lui
il ne faut pas faire de phrases
la maison et ses vitres lentement tourne
                                      elle est loin du soleil
elle rentre dans la nuit comme on s’étend
                                      dans les draps oublieusement
le silence reste pris entre les murs
                                      les vases les chaises
                                      ne rêvent ni vivent
                                      peut-être ils veillent
il faut attendre lundi
la clef la clenche ne bougent ni
les tentures passées les coussins brodés
que toute l’illusion revienne
sous les nuages en cendre

Jude Stéfan, Laures, Gallimard, 1984, p. 13.


De sa naissance à sa mort, et plus loin, jusqu’à nous, Reverdy n’a jamais bougé. Je veux dire qu’il n’a jamais reculé, n’a jamais cédé un pouce de terrain, n’a jamais transigé sur un mot. A rejeté les masques, les travestis, les rôles et l’attirail de la pitoyable comédie des Lettres. Aujourd’hui encore, ici, avec nous, il s’étonne, il s’insurge, je l’entends qui gronde. Il est seul. Il est le seul. Il reste le plus vivant, le plus offensif des morts. Ouvert, et le plus libre, le plus échancré dans l’ouvert. Il n’est pas lu, il est présent.
On ne fait pas un pas sans croiser sa route.........

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Du nouveau dans Poezibao : les dossiers

Poezibao inaugure aujourd’hui une nouvelle « catégorie » (voir celles-ci, colonne de droite).

Intitulée Dossiers, cette rubrique, qui bénéficiera à terme d’un index spécifique, se propose de mettre en place progressivement des dossiers monothématiques, dédiés à un ou une poète. Leur but : mettre en évidence telle ou telle œuvre, en donnant à lire un grand nombre de textes réunis dans un seul document.

Le premier dossier a été réalisé par Tristan Hordé, que je remercie très chaleureusement. C’est un dossier Reverdy, qui rassemble des textes sur l’œuvre de Reverdy, une petite bio-bibliographie et un premier choix d’une dizaine de textes.

Les dossiers ont pour vocation d’être enrichis progressivement de nouveaux textes, voire de notes de lectures.