Outils Poezibao

Syndications pour Poezibao

samedi 25 avril 2009

"Les entretiens infinis" : avec Patrick Beurard-Valdoye, 6

 

 

Je publie ici le sixième épisode de l'entretien infini avec Patrick Beurard-Valdoye.
Principe des entretiens infinis
,
épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5

 

 

Florence Trocmé, 2 janvier 2008
Je repensai à ce que j'ai entendu dans votre lecture (ndlr : gravure sur CD d’un récital donné à l’Hôtel Beury*), avec ce dispositif particulier du casque, qui induit une écoute particulièrement attentive... j'y pense en fait comme à un récital de piano, avec ce sentiment que peu m'ont donné, que votre lecture est profondément travaillée, que le texte a été dit et redit, joué et rejoué ; il y a une sorte de fluidité dans votre lecture qui est très prenante et qui permet un autre accès à votre texte. Je crois qu'il faudrait avoir le courage d'enregistrer tout le livre (il s’agit du Narré des îles Schwitters) petit à petit ou de très substantiels extraits en tous cas..... On sent que vous avez le texte en voix et en bouche (la voix qui vient non pas de la bouche ou de la tête, voix de tête, mais du gosier, du texte qui se forme dans la gorge ? J'aimerais bien que vous développiez ce point... d'autant que là encore nombreux rapprochements sans doute possibles avec la musique et la pratique et la technique des chanteurs ?)

 

Patrick Beurard-Valdoye, le 10 janvier 2008
Ce que vous relevez de l’écoute du récital « Schwitters du nord à la mort » confirme ce que, je crois, nous sommes nombreux à envisager désormais, à savoir que le livre est un médium parmi d’autres dans les arts poétiques. Je ne conçois pas mon activité sans publication livresque. Mais la « publication orale » m’est aussi nécessaire. L’expression en revient à Michèle Métail, même si je l’emploie dans un sens légèrement différent. C’est que, en effet, le récital de poésie est un moment par lequel le texte apparaît sous un nouvel éclairage. Le public de plus en plus nombreux à ces lectures, lorsqu’elles sont organisées avec sérieux, ne s’y trompe d’ailleurs pas. Le CD, le DVD permettent d’autres ouvertures, d’autres révélations, qui s’enrichissent du contexte d’écoute. La « communauté seconde » dont parle Jean-Christophe Bailly à propos des lecteurs d’un livre, s’élargit et s’incarne.
Permettez-moi de contester un peu votre « joué et rejoué ». Il ne s’agit pas de jouer, à l’instar d’un comédien. Il s’agit de rechercher, avec la complicité du public, dans le tâtonnement, le prolongement vers le dehors de cette voix interne qui accompagna l’écriture solitaire. Là se situe le travail. Cela peut prendre du temps. Mais dès lors que cette voix disparue est localisée, un désir d’oubli s’ensuit. Le passage ne peut plus guère être lu pendant longtemps, à moins de nausées. A vrai dire, ces moments devant un auditoire sont aussi des phases d’expérimentation. Il m’arrive parfois de me « planter », en ce que je ne parviens pas toujours à être entièrement dans le texte. Dans le CD que vous avez écouté, je crois pouvoir dire que les conditions étaient optimales. Tous les auteurs intervenus à l’Hôtel Beury savent que les conditions y étaient hors pair, l’accueil extrêmement chaleureux, l’écoute de l’auditoire concentrée, l’acoustique bonne, et la qualité d’enregistrement très professionnelle. Il se trouve en outre que j’entretiens avec Bernadette et Philippe Coquelet une complicité depuis l’ouverture de leur centre d’Art et de littérature, qui eut lieu au moment où j’écrivais Mossa. Ils m’ont beaucoup soutenu. Autant dire que je ne pouvais qu’être porté par cette bonne énergie, pour être au mieux dans mon récital.
Vous savez, j’ai accueilli tant d’auteurs à l’Écrit-Parade**, et j’ai pu apprendre à quel point l’accueil et le suivi de l’auteur influaient sur la qualité de la lecture. Condition nécessaire, pas suffisante bien entendu. A l’inverse il m’est arrivé d’avoir une forte fièvre au lendemain d’un récital mal organisé.
Vous évoquez l’éventualité d’enregistrer tout le livre petit à petit. C’est une idée que m’a déjà soumise Laurent Cauwet (Al Dante), et qui m’intéresse au plus haut point. Mais franchement, je ne vois guère de lieu, à l’heure actuelle, en France, susceptible d’organiser cette manifestation, qui demanderait pas mal d’engagement et d’investissement pour que l’enregistrement puisse se faire dans les meilleurs conditions, devant un public. Car vous comprenez que je n’envisage pas d’enregistrer dans le climat aseptisé d’un studio. Peut-être un musée, ou un théâtre ?
Pour revenir enfin à cette question de la voix, je dois préciser que je n’ai aucune technique vocale acquise autrement que de façon empirique et, là encore, par tâtonnement. J’ignore donc si ma voix est de tête, de bouche ou de gorge, et, pour être franc, cela ne m’intéresse guère. Cela concerne plutôt les chanteurs lyriques. Ce qui m’intéresse en revanche, ce sont les incidences de la voix (et du corps) dans la phase d’écriture ; comment l’oralité, dans cette prescience du dire en public, peut induire une modification du texte au moment de l’écriture et, corollaire, comment lors du récital, mon corps peut être porté à prolonger physiquement le poème toujours en train de se construire.

 

 

F.T. les 10 et 17 février 2008
[...] Dans Diaire, je me suis arrêtée longuement sur les environs de la page 65, une très belle évocation de l'eau et j'ai noté : un art du paysage, une description qui est de promeneur, qui naît du pas, de l'arpentage, de l'enlisement, de la baladerie. Extrême souci du détail juste : voir la scène de pêche de l'étang vidé, détails comme croquis, croqués, mots comme autant de poissons dans la nasse. Je n'avais pas encore noté l'acuité de son observation. Il n'invente pas de loin ce qu'il décrit, il donne le sentiment de décrire sur le motif, avec une justesse et une attention extrêmes (comment travaille-t-il, notes incessantes ?, croquant le réel comme le peintre avec son carnet de dessin, carnet de desseins alors, pour transcrire une attitude, un éclairage, une posture, un objet ?)
Je voulais aussi, au fil de l’eau, évoquer cette question : vous vous souvenez certainement de l'affaire dite de la mémoire de l'eau.... affaire classée et de façon assez infamante pour son inventeur. Mais j'ai toujours gardé cette idée en tête, incapable d'en juger sur le plan scientifique, mais la trouvant très belle sur le plan métaphorique. Il me semble que pour vous il y a une mémoire du lieu, de chaque centimètre carré de terre parfois dans certaines régions et qu'il vous arrive de travailler sur ces lieux en prélevant comme on le fait dans les glaces des pôles, des carottes que vous explorez ensuite strate à strate. Il me semble que c'est une des clés de lecture de Diaire, à partir des lieux fréquentés par Jeanne d'Arc...... même chose pour les mots, il me semble, que vous pratiquez une sorte d'archéologie des mots, les grattant à la petite cuiller pour savoir ce qu'ils peuvent nous dire du temps passé (mais aussi présent).

 

P. B.-V., le 25 février 2008
Affaire classée, comme vous dites. Je serais curieux de savoir ce qu’est devenu le chercheur iconoclaste, dans quel placard d’un sous-sol inondable on l’a relégué.
Il y a également, dans mon esprit, cette sorte d’évidence que les éléments ont une mémoire. On sait que des informations sont engrangées dans les cellules. Quant au dogme de Pasteur, selon lequel de l’inerte ne peut survenir du vivant, n’étant pas membre du clergé, je n’ai pas besoin de m’y soumettre.
Donc, en arts poétiques oui, tous les jours on vérifie que l’eau, qu’un site, qu’un objet, qu’une machine, qu’un nom, sont dépositaires d’une mémoire ; d’une histoire pour commencer. En ce qui concerne le mot, il s’agit de considérer le nom en tant que nom propre ; et de voir en chaque nom un lieu. Pour ensuite glisser du lieu commun à ce que j’appelle le lieu propre.
Il y a en effet une sorte d’archéologie du présent, et votre image de la petite cuiller nettoyant le mot semble convenir, littéralement, à cette notion de lieu propre lié au langage. Il m’arrive du reste dans les phases de recherche de jouer à l’archéologue amateur, en creusant dans le sol. Ainsi en Norvège sur l’emplacement de l’œuvre-atelier détruit de Kurt Schwitters j’ai creusé, j’ai recueilli des objets, des matériaux, ce qui m’a donné des informations pour écrire.
Je retiens aussi des archéologues, que le mot de fiction ne se pose pas, comme dans mon travail littéraire. Reconstitution est le mot correct.
Il y a, à partir de ces carottages, une réorganisation des savoirs en fonction d’une trajectoire et d’un autre rapport au temps, hors histoire si l’on veut. Une des difficultés consiste évidemment à trouver l’articulation, la ligature entre les strates mises en évidence, qui résulte d’un désir, par exemple de souligner une « concomitance d’espaces ». C’est là que l’analogie avec le principe de concrétion semble jouer. Une agglutination, une sédimentation organique de la matière première. Dans Diaire le travail s’effectue beaucoup à partir de chroniques locales ; dans Mossa, et par la suite, la fixation d’une transmission orale devient un enjeu majeur : la captation d’une évaporation du dire, avant sa disparition, au-dessus du bassin de la Meuse, ou bien du Neckar dans La fugue inachevée. Dans les deux livres je m’étais fixé comme limite la mémoire humaine vivante, et j’ai travaillé avec des quasi centenaires, notamment à Stuttgart, où des seniors me racontaient leur enfance pendant la Grande-guerre. Au bord de la Dieue, dans la région de Verdun une dame de quatre-vingt seize ans m’a raconté les conflits civils locaux liés aux conséquences des lois Combes de 1906 (c’est d’actualité n’est-ce pas ?). Je disais sans cesse merci et voulais la laisser se reposer, quand la dame me répliqua : « ne me remerciez pas, vous me faites me remémorer les plus belles années de ma vie ». J’ai saisi alors le double sens de ma méthode de travail : je ne faisais pas que prendre…

 

 

F.T. le 17 février 2008
[...]Une autre question à partir de cette comparaison que je fais de votre manière de construire le texte avec les objets fractals, cette répétition d'un même motif à différentes échelles. Il me semble que certains de vos textes procèdent par prolifération, se réengendrant à partir d'un point donné. Il y a parfois comme un point séminal (un lieu, un personnage, une anecdote, un fait) et à partir de ce point, l'écriture prolifère en ramifications successives.

 

P.B.-V., le 25 février 2008
Je me suis intéressé aux théories de Benoit Mandelbrot au moment où je commençais mon « cycle des exils ». J’y retrouvais une préoccupation envers la forme, les changements d’échelle, et bien entendu le hasard. Votre rapprochement est donc juste. Mais pour séduisant qu’il fût, j’ai abandonné ce commentaire sur les objets fractals assez rapidement. Car toute modélisation, en ce qu’elle est système, laisse peu de place à l’empirisme, à l’intuition, sauf dans la démarche même du théoricien (j’adore par exemple le fait que l’invention de l’oxygène liquide – et partant de l’éclairage au néon – repose essentiellement sur une erreur, et sur un thermomètre défectueux).
Mon approche est un refus du système, du modèle qui impose sa loi. Si j’invente un système, comme ce fut le cas dans Les noms perdus, élaborés à partir de listes de toponymes disparus dans des communes, je m’en lasse très vite. J’aurais pu poursuivre cela ma vie durant, mais à un moment, même si j’ai par ailleurs une admiration pour l’art de Roman Opalka, j’éprouve le besoin de passer à autre chose.
Mais vous avez Florence, raison, ces points à partir desquels les énoncés s’engendrent et prolifèrent, semblent jalonner ma pratique. C’est l’approche du randonneur en montagne : vous longez un flanc de montagne, vous repérant par rapport à la cime autour de laquelle vous croyez tourner, puis vous vous rendez compte que vous avez changé de sommet, et très rapidement vous perdez vos repères. Parce que le point de vue change sans arrêt, ainsi que les points de repère. J’ai compris cela en marchant dans les Ardennes au moment où je réfléchissais à ce qui allait suivre Allemandes, c’est-à-dire, conçus dans leurs grandes lignes, Diaire et Mossa. Je crois ne pas être très loin de la pensée de Walter Benjamin, et sans doute de cette notion adornienne de parataxis : cette nécessité de tourner autour de la vérité, pour en appréhender tous les aspects possibles.
La figure gouvernante est, approximativement, la spirale. C’est certainement l’apport de mes lectures de Goethe. J’ai été tellement heureux de la retrouver comme principe de création chez Kurt Schwitters. Je m’en suis servi aussi pour une métrique singulière par endroits.
La notion de répétition est importante. Elle m’a parfois été aimablement reprochée. Encore faut-il s’entendre sur la notion de répétition, en effet. Dans La Fugue inachevée, plus précisément dans « le méridien de Lucile », revient une sorte de leitmotiv évoquant le vent sur Bopser, les sons du clocher de la collégiale de Stuttgart. En fait il y a chaque fois un léger bougé du motif, grâce auquel le lecteur peut repérer par un indice l’époque, que ce soit celle d’Hölderlin, d’Arthur Rimbaud, de Henri Dunant, de la guerre de 14, de Paul Celan, ou de la Rote Armee Fraktion. L’on revisite apparemment le même point géographique, peu à peu usé jusqu’à être métamorphosé par l’histoire, ce qui fait qu’en fin de compte on ne repasse pas par le même point. C’est comme un orage qui tourne sans cesse dans une vallée encaissée. Hölderlin ne nous a-t-il pas enseigné cela avec merveille ? Ou bien Monet ?
(à suivre)

 

©Patrick Beurard-Valdoye et Florence Trocmé

 

 

 

_______
*Hôtel Beury : voir le site. Aujourd’hui, malheureusement, les activités de l’Hôtel Beury ont cessé
**L’Ecrit-Parade, manifestations organisées par Patrick Beurard-Valdoye à Lyon

 

 

lundi 24 novembre 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 4

 

 

Poezibao  reprend aujourd’hui la publication des entretiens en cours avec Jean-Pascal Dubost, Patrick Beurard-Valdoye et Auxeméry.
Avec aujourd’hui la mise en ligne du quatrième entretien avec Jean-Pascal Dubost
Entretien 1
entretien 2
entretien 3
Sur le principe des entretiens infinis

 

 

FT, 14 février 2008
Je sais que pour toi la poésie baroque joue un rôle très important, dans ta pensée comme dans ton écriture. Pourrais-tu développer cet aspect ?

 

 

Jean-Pascal Dubost, le 24 février 2008
Chère Florence, alors en ce dimanche, après belle matinée au marché du village et bel après-midi à fendre du bois, rempoter quelques plantes vertes, je pose ce que j’ai un peu cogité sur la poésie baroque depuis quelques jours, comme promis, pour te donner envie, j’espère, d’y aller lire, titiller du moins ta curiosité, quelques mots sur ce sujet, car j'aime la poésie baroque, oui, c’est vrai, et maniériste, autant, mais je pourrais aussi bien te dire quelques mots passionnés de la « Séquence de sainte Eulalie » (env. 882, que j'ai traduite, afin visiter le premier monument littéraire en langue française qui nous soit parvenu), et des romanciers (Chrétien de Troyes), chroniqueurs (Joinville), poètes (Rutebeuf, Charles d’Orléans, René d’Anjou…), troubadours ou trouvères, continuateurs, bestiaristes (Philippe de Thaon), chansonniers, édificateurs, satiristes, de VILLON et autres goliards savants ou escholiers du Moyen Age ainsi que des Grands Rhétoriqueurs, de l'Ecole Lyonnaise, de la Pléiade, de la Librairie Bleue, sans parler de RABELAIS et de MONTAIGNE (ah ma trinité majuscule), ou des anti-malherbiens ci-suivants, Saint-Amant et Mathurin Régnier, qui tous ont mes faveurs et qui ne cessent dès que je m'en vais par leurs vers, proses ou prosimètres, qu'ils prosent de la rime ou riment de la prose (je calque Mathurin Régnier), de me transporter de joye. Et sans doute je le ferai au fil de nos conversations électroniques, car j’ai là-dedans puisé bien des réserves.

 

Le baroque, toi qui goûtes la musique et les arts, tu le sais sans doute, n'est pas à l'origine une notion appliquée au littéraire, mais à l'architecture puis aux arts picturaux et musicaux, et encore, après coup. On doit à quelques critiques de la mi-xxe, inspirés cependant par quelques approches faites en Allemagne et en Angleterre, l'application de cette notion aux œuvres littéraires et plus particulièrement poétiques, en France : Jean Rousset, Marcel Raymond et Victor-L. Tapié. J'ai découvert la poésie baroque d'abord et grâce à l'Anthologie de la poésie baroque française (1961) de Jean Rousset. Avec ses forces et ses limites, cette anthologie est une bonne introduction. Tu la trouves aujourd'hui chez Corti (2 vol.). Limites que la limite de la forme anthologique par elle-même, de ne présenter qu’un mince aspect de certaines œuvres et ne donnant pas l’immense dimension d’un D’Aubigné, d’un Du Bartas ou d’un Chassignet ou d’un Sponde, et introduisant curieusement quelques « classiques » comme Corneille ou Racine (curieusement, car il n’est rien de plus anti-baroque que le Classicisme), ainsi que limite de présenter souvent des poètes mineurs, sans importance, oubliés à juste raison (cela dit, le lecteur fait la différence), mais cette anthologie a la vertu d'être thématique et de présenter la poésie baroque à travers ses constantes perceptibles tantôt par fragments, tantôt par poèmes entiers, l'inconstance noire, l'inconstance blanche, l'air, l'eau, la métamorphose, l'illusion, le spectacle de la mort ; montrant qu’il n'est pas d'œuvres poétiques typiquement et entièrement baroques, il y a des monstrations plus ou moins nettes, attestant sans doute qu’il n’y a pas de poètes baroques, mais, oui, plutôt, des poèmes baroques, ou des passages, faits d’engendrements d'images, de métaphores qui filent et se reproduisent et métamorphosent le poème sous nos yeux, il y a, il y aurait tant et tant, mais des mots comme branle, inconstance, variation, mutation, labilité, volubilité, incertitude, instabilité, sinuosité, dispersion, multiple, le maître concept du baroque étant peut-être la mobilité... qui s’opposent à une certaine idée du monde (l'unité). Eugénio d’Ors opposait Baroque et Classicisme sur la distinction Vie et Raison. La vision du monde proposée par les poètes baroques me requit formidablement, et ne cesse de me requérir ; mais une vision du monde est une chose, tout poète en propose une (s'il ne se complaît pas dans une vision de soi-même), la modalité de discours en est une autre, et plongeant dans Sponde, d'Aubigné, Chassignet, Durand, Viau, du Bartas, je fus profondément (et confusément) emporté par des discours énergiques et volontaires chez les uns (d'Aubigné !), hésitants et incertains chez les autres (Viau...), j’ai là-dedans trempé mes humeurs. On dit des premiers qu’ils ont le discours baroque ; maniériste, des seconds. Les chercheurs distinguent baroque et maniérisme. S’opposent sur la pertinence du classement de tel ou tel auteur dans l’un ou dans l’autre. C’est déroutant vu de loin, et sans doute futile en apparence, mais passionnant quand on évolue à l’intérieur, car il me semble que chaque chercheur ou spécialiste applique sa vision du monde sur les poètes qu’ils élisent de leur affection intellectuelle. Car évidemment, nous voilà devant des œuvres qui nous déroutent. Chez les poètes d’aujourd’hui que je lis, James Sacré me paraît être le plus maniériste des modernes pour l’incertitude volatile et constante de son discours, toujours en suspens (le monde est-il un « paradis de poussières » ?), problématisant systématiquement sa présence au monde ; James Sacré est par ailleurs l’auteur d’une (très technique) étude structurale, Un sang maniériste, et auteur d’une anthologie des poèmes de Jean de Sponde dont il suggère la lecture active pour « qu’on le découvre en somme comme un précurseur de nos actuelles façons d’écrire », et dessinant un auto-portrait poétique quand de celui-ci il écrit : « Relisons donc Sponde dans l’esprit d’une poésie qui s’inquiète et s’émerveille de tout ce que peut donner la langue au poète ». James Sacré, contrairement à certains spécialistes, considère Jean de Sponde maniériste. Lisons, relisons, et lis si tu peux les poèmes de Sponde (on peut en trouver une édition accessible dans la collection Orphée), et ce merveilleux poème… fabuleux :

 

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,
Et le Monde et la Chair, et l’Ange révolté,
Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé
Et m’abisme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.

 

Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,
Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,
Me donras-tu ? Ton temple où vit ta Saincteté,
Ton invincible main, et ta voix si constante.

 

Et quoi ? Mon Dieu, je sens combattre maintesfois
Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,
Cet Ange révolté, ceste Chair, et ce Monde.

 

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera
La nef, l’appuy, l’oreille, où ce charme se perdra,
Où mourra cest effort, où se rompra ceste Onde.

 

Ce « sonnet en vers rapporté », ou « sonnet rapporté » (un tissage de phrases dans le même poème, si bien que les éléments d’un même syntagme sont coupés de leur suite et associés à ceux des autres phrases de même composition, exemple ici :

 

Tout s’enfle contre moi, tout m’assaut, tout me tente,
              ↓                              ↓                  ↓
Et le Monde                    et la Chair      et l’Ange révolté,
             ↓                                ↓                 ↓
Dont l’onde,                   dont l’effort,    dont le charme inventé
              ↓                                ↓                 ↓
Et m’abîme, Seigneur,     et m’ébranle,     et m’enchante.)

 

ce « sonnet rapporté » est intéressant sur le point technique, en ce qu’il révèle du trouble du poète, une constance dans l’arabesque, l’incertitude (les interrogations) imbriquées dans les certitudes (les futurs du dernier tercet), un mouvement tourné vers la trinité, le rythme ternaire mimant cette foi. Il y a de quoi hésiter, et qu’importe, quelle magnifique expression du tourment. Le « sonnet rapporté » a beaucoup travaillé ma syntaxe.

 

Pour ce qui concerne la poésie, Agrippa d’Aubigné (Les Tragiques, Hécatombe à Diane, Le Printemps), Jean de Sponde (ses Stances et Sonnets de la Mort), Théophile de Viau (tout), Jean-Baptiste Chassignet (Le Mespris de la vie et Consolation contre la mort), et surtout surtout, Guillaume de Salluste du Bartas (La Sepmaine -1581-la Seconde Sepmainen’étant pas à la hauteur de la première), cette Sepmaine (une écriture des sept premiers jours de la création), elle me nourrit au plus profond, elle m’enchante et m’emporte et m’élève, ici la création verbale est à la mesure de la création du monde, FARAMINEUSE, une œuvre immensément encyclopédique, didascalique, inépuisable, au point où l’auteur disparaît derrière l’œuvre (et c’est en cela que je la considère moderne et « annonçant » les positions de Mallarmé), où le « je » lyrique est fondu dans les sphères en mouvement, où il est question, déjà, d’habiter en poète, et là non point le monde, mais l’univers ; le poète y est faiseur abstrait ; et je considère cette phylogénèse universelle comme l’infatigable éloge du Verbe. Lus et relus par Mézigue, les 6500 vers de cette œuvre me rythment ; ça me foudroie.

 

Ce premier monde estoit une forme sans forme,
Une pile confuse, un meslange difforme,
D’abismes un abisme, un corps mal compassé,
Un Chaos de Chaos, un tas mal entassé :
Où tous les elemens se logeoyent pesle-mesle :
Où le liquide avoit avec le sec querelle,
Le rond avec l’aigu, le froid avec le chaud,
Le dur avec le mol, le bas avec le haut,
L’amer avec le doux : bref durant ceste guerre
La terre estoit au ciel et le ciel en la terre.
La terre, l’air, le feu se tenoyent logez dans la mer :
La mer, le feu, la terre estoyent logez dans l’air,
L’air, la mer, et le feu dans la terre : et la terre
Chez l’air, le feu, la mer. Car l’Archer du tonnerre
Grand Mareschal de camp, n’avoit encor donné
Quartier à chacun d’eux. Le ciel n’estoit orné
De grands touffes de feu : les plaines esmaillees
N’espandoyent leurs odeurs : les bandes escaillees
N’entrefendoyent les flots : des oiseaux les souspirs
N’estoient encore portez sur l’aille des Zephirs.
Tout estoit sans beauté, sans reglement, sans flamme,
Tout estoit sans façon, sans mouvement, sans ame :
Le feu n’estoit point feu, la mer n’estoit point mer,
La terre n’estoit terre, et l’air n’estoit point air :
Ou si ja se pouvoit trouver en un tel monde,
Le corps de l’air, du feu, de la terre, et de l’onde :
L’air estoit sans clarté, la flamme sans ardeur,
Sans fermeté la terre, et l’onde sans froideur.
(« Le premier jour » in La Sepmaine

 

Mais avant les Baroques, il y eut Baudelaire (alexandrin volontaire !)
Sa « Charogne » relit le corps charogneux de Chassignet, Baudelaire selon moi contribua à l’éon baroque, prolonge une vision baroque du monde qu’on retrouvera, je prends de sacrés raccourcis, dans une façon différente, chez Denis Roche.

 

Gonflé comme une grenouille de lectures, je trime alors comme un bœuf pour obtenir ne serait-ce qu’un petit bout de moelle pour me sustenter l’esprit et transformer ce petit bout en dose énergétique d’incertitude. Blô.

Jean-Pascal

 

©Jean-Pascal Dubost, Poezibao, Florence Trocmé – tous droits réservés

 

 

jeudi 17 juillet 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 3

 

Je publie ici le troisième entretien avec Jean-Pascal Dubost

 

Entretien 1
entretien 2
Sur le principe des entretiens infinis

 

 

 

FT, le 28 janvier 2008, un problème à bras d’iciel
Boujou ou béchoué (de mémoire, ta lettre est juste sous celle-là mais exprès n'y vais pas voir), cher Jean Pascal.
Ça me va parfaitement ta façon de prendre un problème à bras l'iciel à chaque fois, un par un.
J'ai passé un long moment en ta compagnie soir d'hier et matin d'hui. Bien, très bien, plein de choses à dire/demander, infinis disaient-ils, ça me va. Fatrassier, cochon volailles elleptiques & co, de quoi se mettre sous la dent.... choses à noter, floter et t'envoyer, post.
Florence

 

JPD, le 28 janvier 2008, encyclopédique ou monumental, docteur ?
Chère Florence, il te l'avait dit le gars Dubost qu'il avait la pensée en chien de faïence et en escalier démoli, or qu'il est vrai sceptique ce matin après une mauvaise nuit qui le fit cogiter sous couette : se considérer via l'utilisation du "carnhier" dans une perspective d'œuvre encyclopédique échouée sur la plage du souvenir futur, c'est vache de dieu tantinet présomptueux ! « Monumental », oui, le terme est idoine : un vaste monument de brimborions.
Cela dit, l'idée de « carnet de geste », je la signe.
On nage en âge baroque (et sur ce sujet je reviendrai parce que tout particulièrement et spécialement et fortement concerné par).
Kenavo,
Jean-Pascal

 

 

JPD, le 1er février 2008
En Segréen (où je viens de vivre une rencontre très émouvante avec un vieux bonhomme de 81 ans que je suis allé voir chez lui et qui a travaillé dans une « ferme modèle », concept rural et expérimental mis en place fin xixe siècle, lié à l'avènement du progrès industriel (concept reposant sur les thèses hygiénistes d'un côté et sur une pensée physiocratique de l'autre), sur lequel je travaille pour l'élaboration d'un livre qui constituera, après Fondrie, le deuxième volet d’une tétralogie intitulée « La rêverie au travail » ; ici, en Segréen, je travaille l’élément terre, et ledit vieux bonhomme était heureux aux larmes de parler de ses années de commis de 1932 à 1937, dans une de ces fermes, de me montrer de très vieilles photos, et de m'en apprendre sur la façon de travailler dans une ferme modèle.
Ça doit être effectivement excitant d'imaginer des entretiens infinis et les raisons pour et les raisons pour ne pas...
Je relisais celui de Patrick hersoir dans mon logis austère, que j’avais enregistré sur mon ordinateur portable, et d'un coup j'ai réagi à l'un de ses propos concernant ce qu'il appelle les « formes mortes » (considérant pour ma part qu'il n'y a pas de formes mortes au sens où on n'écrit pas à partir de rien et que la politique de la table-rase ne vaut plus, tout comme je suis opposé au fait de parler de « langues mortes » à propos du latin et du grec ancien, puisqu'on les enseigne encore, je considère qu'elles ne sont pas mortes, et aussi parce qu'elles sont encore très très présentes dans notre langue d'aujourd'hui : exemple : si on écrit « temps » au lieu de « tems » comme on l'écrivit, c'est parce qu'il y eut une politique de relatinisation de la langue française à la fin du Moyen Age, et ces consonnes diacritiques peuplent ladite... s’il demeure de nombreuses traces du latin dans le français d’aujourd’hui, c’est qu’il est encore vivant en nous, de même pour le grec ancien, bon, j'ai donc brandi mon ordi, excité par le camarade Patrick, et ai tapé une petite réaction que je lui enverrai à mon retour).
A mon retour également, avec un peu plus de temps, je voudrais te parler d'un truc que j'ai au coin de la tête et que tu as soulevé, c'est l'idée de livres qui font briques dans un ensemble, l'idée de bloc, de poème en bloc, que tu soulèves.
Jean-Pascal

 

 

FT, le 1er février 2008, Morts sur pied
Bonjour mon cher Jean-Pascal,
Quand Patrick dit formes mortes, doit-on entendre forcément rondeau, sonnet ou autre, ou bien faut-il entendre, une forme, n'importe laquelle, qui serait dévitalisée (ce qui arrive sans cesse) par l'usage qu'en font ceux qui l' utilisent ? Parce que la question n'est pas tant celle de la forme utilisée, que de ce que l'écrivain apporte comme eau au moulin, il me semble ? En somme, ce ne serait pas tant la forme qui serait morte que celui qui l'utilise, ce que dans la vie comme en art, j'appelle les morts sur pied. Qui pullulent.
Je pense aussi que Patrick fait peut-être là un plaidoyer pro domo et de cette forme qu'il tente d'inventer, le Narré. Dont nous n'avons pas encore vraiment parlé lui et moi, car je sens que c'est sans doute un des sujets-clés à aborder et que je ne veux pas le faire trop vite.
Florence

 

 

JPD, le 2 février 2008, De retour en Broce Lande
Boujou Florence,
Étrangement agréable cet entretien infini qui vient à être une belle présence à l'esprit, et j'apprécie le développement interrogatif qu'il suscite. Ton exigence posée sur l'amical échange est très stimulant, même si Tortore dit à Dubost à chaque fois que l'iciel est parti, « diaule ! tu as sûrement oublié plein de choses importantes, qu'en plus tu les a mal dites ! » (Tortore, c'est le petit personnage intérieur qui me cause dans le lobe.)
J'aime beaucoup beaucoup ton idée d'arrière-monde, cette idée de forêt derrière l'arbre, cette forêt si pleine d'inattendus et de secrets et de monde. Je te rejoins complètement sur ce point. Combien de livres dans lesquels transparaît l'inculture au service de Narcisse ? Ou une inculture camouflée par de la spectacularisation verbale. D'un autre côté m'irrite profondément cette sorte de chasse au « je » à laquelle les auto-proclamés modernes s'adonnent, ça ressemble à une chasse au sorcier. « Je » n'est pas un malade honteux, prendre en charge la forme par laquelle on exprime une appréhension du monde en s'appuyant sur « je » n'est pas une maladie honteuse. L'anti-lyrisme primaire tout comme l'anti-formalisme primaire me laissent pantois. Tout doit rester ouvert, et jamais n’être définitif, en art.
La question de la forme est passionnante. Il n'est pas de poésie sans forme. Mais quoi, nous sommes issus d'anciennes formes et nous ne faisons qu'allonger la chaîne des transformations. Ce que tu appelles les « morts sur pied », ça rejoint cette inculture dont je parlais ? C'est-à-dire ces poètes écrivant dans une forme innément ? Qu'ils n'auraient pas choisie parce que ce serait venu comme ça, que ça se serait imposé ? Je n’y crois pas. Je sais que ça existe, mais je doute qu'on choisisse une forme sans la penser. C'est pour cela que l'idée de « forme morte » me gêne. J'ai écrit à Patrick, je l'ai un peu titillé, avec amitié, car je le respecte profondément.
Jean-Pascal

 

 

FT, le 2 février 2008, esprit d’escalier, êtes-vous là ?
Tortore a tort au fond de te turlupiner avec ce que tu n'as pas dit mais aurais pu dire puisque justement l'échange est stipulé comme infini... donc esprit d'escalier possible, on peut monter, descendre, sauter des marches, revenir en arrière, se pencher à la mezzanine, ad libitum....
Quand je disais que « la langue » (tarte à la crème, avec « le corps »....), ce pouvait être « local », c'est bien ça que je voulais dire, et j'aime ton expression de spectacularisation de la langue qui cache souvent un grand vide, à la fois culturel mais aussi existentiel. Surtout ça tient du procédé. Comme je te le disais, ce qui me semble important c'est l'inscription de l'écrivain, en un temps et un lieu précis, avec ce qu'il est, mais aussi comme il est fait par tout ce qui l'a précédé : il est pétri de tout ça, de façon constitutive, dans sa façon de dire, de sentir, d'être, de vivre, de vouloir et de ne pas vouloir... ce qui me passionne c'est la façon dont quelques-uns savent se faire le vecteur de ce qui vient de cet arrière-pays, la forêt, le passé, l'histoire, certains personnages, les masques, les livres, les mots, les pierres, etc. pour ensuite le redonner, brassé, trituré, ruminé dans une forme qu'ils inventent et qui est totalement singulière, c'est-à-dire que personne d'autre qu'eux n'aurait pu la produire telle. Un Van Gogh est un Van Gogh et personne ne peut peindre un Van Gogh et si Van Gogh n'avait pas existé, il y aurait un trou dans le monde, un solo de Duke Ellington idem, Proust et Joyce idem.
Et j'ajouterai que plus l'arrière pays est riche, plus la forêt est dense (et inquiétante !), plus elle comporte d'espèces d'arbres, d'insectes, d'animaux, plus l'œuvre a une chance d'être grande et surtout nécessaire. Et dans cette perspective-là se vouloir anti-ceci, anti-cela, ça n'a pas de sens. Ceux qui éprouvent le besoin d'être anti, c'est souvent parce qu'ils savent très bien qu'ils sont les temples du conformisme. Est-ce que Michaux a jamais été anti-lyrique ou anti-formaliste ou anti-ego. Non, il était Michaux.
Je t'embrasse, cher JP (que je lis, même si je n'en parle pas assez, pour le moment, mais on y viendra, je suis dans Fondrie et je pense, n'y vois qu'un compliment, à Bergounioux dans
La Forge de Syam, l'as-tu lu ?)
Florence

 

 

JPD, le 7 février 2008, Another brique in the wall
Bonjour Florence, je crains (?) (pour toi) que ce message soit un peu long long, mais je voulais revenir et répondre en vagues à une déjà ancienne question tienne et par esprit d’escalier (« Et justement je me disais, pourquoi travaille-t-il surtout comme ça, avec ces blocs de prose, est-ce qu’il aurait le goût, l’envie d’une œuvre plus longue, fût-elle, tu commences à le dire, il me semble faite d’un grand assemblage de briques… ») : oui certes-da, des blocs de prose, des poèmes en bloc (de prose) (la désignation que je leur donne, par droite hoirie de succession du poème en prose et ;… du vers) qui construisent les pièces d’un ensemble hétéroclite parce que par-dessus tout nul homme n’est composé d’un seul tenant et certainement pas celui qui, depuis son « je » d’écriture, observe le monde et en reçoit les soubresauts complexes dont il ne peut que choisir des éclats ; j’entends par là et sans vergogne que les fabrications laborieuses élaborées par Mézigue aidé de Tortore formontrent (et là j’use sciemment du préfixe médiéval « for- », tantôt exclusif tantôt intensif, donc intensifiant l’éloignement, ici remontrant la tension interne de l’écrivant), formontrent donc une composition d’ensemble qu’on ne peut plus hétéroclitement je bousigue, qu’assavoir à partir de pièces grossières de toutes sortes voici un assemblage d’Être ; mouais. Chaque poème est un bloc de brique (le livre), le tout monte le temple de l’incertitude fragilement solide conçu sans plan par un architecte doutant. Mais chaque poème en bloc constitue en lui-même un microcosme labile, mouvant, incertain, changeant, sinueux, tortu, reflet fuyant d’une pensée mal foutue. Les poésies baroque et maniériste et la pensée de Montaigne ont largement contribué à assumer ce qui se passe dans le « donjon du cerveau » en tant que sapré bordel. Et je ne crois pas qu’il y ait rétrogradation (ni ploucquerie) à penser que le monde, malgré ses hautes technologies et ses prétendues avancées, n’est qu’un foutoir pérenne (je le constate aujourd’hui dans la crise des subprimes et de la Société Générale par exemple), et que le poète s’attache, selon qu’il est de complexion baroque-baroque ou baroque-maniériste (dans l’acception méziguienne), à y voir une logique supérieure ou une illogique totale, vécue avec certitude ou avec incertitude, rendue par un discours factitif ou par un discours suspensif, vision qui n’est pas, cependant, aussi strictement et simplement binaire. Avancer une vision baroque ou/et maniériste du monde aujourd’hui tient de l’ « éon baroque » (notion inventée par Eugénio d’Ors dans Du baroque publié en 1935 en France ; partant de la conviction que le baroque a une durée immense, l’éon baroque pose une origine, une succession historique de manifestations, et une éternité) ; et je crois vraiment qu’appliqué à la poésie, le baroque a encore de longs jours devant lui (un poète comme Jude Stéfan se définit comme baroque : « Mais le baroque n’est évidemment pas propre qu’à une époque. Aujourd’hui c’est pour moi une écriture de tension, dégagée de la contrainte de la rime et du nombre, qui recherche l’irrégularité de langage, la prose qui tombe la poésie, la perfection à travers l’imparfait, la violence aussi… », in Variété VI) (Je me sens très proche de ça). Mézigue ne reçoit du monde que des éclats, ne restitue qu’une infime unité de ces éclats. Mais atrabile ordinaire (pour pleinté de raisons), rétif à ces éclats qui semblent par trop autoritaires, totalitaires et servilisants, Mézigue rend cela par une langue, c’est banal à dire, mais important, par une langue complexe, tableau infidèle de la complexité intérieure de l’écrivant, une langue qui ne fera pas slogan ni pub. (Nombre de fois où il me fut dit qu’on ne comprenait rien à mes poèmes !) J’ai été très remué par la lecture du Château de Cène de Bernard Noël, et autant par la défense lumineuse de son propre livre qu’il a écrite, « L’outrage aux mots ». C’est à faire lire dans les écoles ! « Comment traiter ma phrase pour qu’elle refuse l’articulation du pouvoir ? Il faudrait un langage qui, en lui-même, soit une insulte à l’oppresseur. Et plus encore qu’une insulte, un NON. Comment trouver un langage qui rendrait les mots piquants et déchirerait la langue de tous les Pinochet ? », écrit-il. Et ça, qu’on pourrait adresser au lecteur qui vous enjoint à être accessible et lisible et compréhensible, et aux poètes qui répondent plus ou moins consciemment à cette injonction : « Le bon goût est l’un des gendarmes de la morale ». C’est un appel à la désobéissance poétique. La poésie n’a pas pour fonction de faire plaisir (laissons cette tâche au roman de rentrée littéraire), il y a une immense confusion là-dessus (volontairement entretenue ?), mais, et entre autres fonctions, pour qu’on y cherche du plaisir, que le lecteur prenne part active en creusant dans la matière verbale qu’il a devant les yeux et dans les oreilles.
Mazette, j’ai attrapé une suée !
Toujours est-il que j’ai vaguement digressé. Oui, le rêve d’un livre épais comme dix est un rêve éveillé, un livre qui serait composé de bric et de broc, d’un gigantesque fatras formel et de ton, fait de pages de mes carnets (jusqu’aux plus insolites), de poèmes achevés et inachevés, rachevés et rinachevés, de notes de lectures, de notes de travail, de ratures, de lexiques, de micro-récits, de mémentos etc. etc. etc. Une totalité à échelle humaine, et sans aucune intention universelle (ma bête noire !) Quelque chose qui ne répondrait certainement pas au goût du jour et qui voudrait forcer le bon goût. (La poésie baroque a été jugée de mauvais goût par les poètes et grammairiens de l’ère classique…) La cause de l’empêchement est probablement à chercher du côté d’une paresse existentielle et d’une notion du temps réduisant tout en poudre. La solution restant à concentrer cette énergie virtuelle dans le poème.
Ouf !
Jean-Pascal

 

 

FT, le 7 février 2008
Ce n'est pas trop long !
Je pensais à ton propos cette nuit : du Fatrassier au Zibaldone ; et voilà que tu me réponds que le Zibaldone au fond c'est l'horizon inatteignable mais rêvé.... es-tu sûr que ce n'est pas possible, qu'en fait tu ne l'as pas déjà amorcé en le concevant ? Car c'est très clair ce que tu dis :

 

« un livre qui serait composé de bric et de broc, d’un gigantesque fatras formel et de ton, fait de pages de mes carnets (jusqu’aux plus insolites), de poèmes achevés et inachevés, rachevés et rinachevés, de notes de lectures, de notes de travail, de ratures, de lexiques, de micro-récits, de mémentos etc. etc. etc. Une totalité à échelle humaine, et sans aucune intention universelle. »


Florence

 

 

FT, le 8 février 2008
Je continue ma lecture tranquille, pour l'instant je suis dans Les loups vont où ?
En effet, chaque texte, tu le dis quelque part, est un tout, un monde, avec des ouvertures possibles sur lesquelles il suffit d'appuyer, comme dans les contes, tu sais, quand on appuie au bon endroit sur une paroi apparemment hermétique....et du coup, on a sans cesse envie d'y revenir, pour trouver d'autres points dans la paroi.... il faudra qu'on reparle au demeurant de cette question de l'incompréhension exprimée par certains lecteurs.
Florence

 

 

JPD, le 8 février 2008
Chère Florence,
Holà, permets de considérer que tu exagères démesurément en comparant mes rêves de « fatrassier » au zibaldone de Leopardi. Un chaos d'écrit, oui, je veux bien, mais je n'ai pas la science et la capacité de contenance ni rien qui me hisse à la cheville de l'écrivain italien. Le Zibaldone est là, sur une étagère depuis deux ou trois ans, et, honte, honte à moi, je ne l'ai toujours pas lu. J'aime aussi l'idée de noircir pour rien, sans intention, et grâce à ce rêve auquel je coupe les ailes. J'aime sauter du coq-à-l'âne, et je ne cesse de le faire avec mes carnets, probablement par incapacité de maintenir une concentration continue.
Jean-Pascal

 

 

FT, le 9 février 2008
J'ai noté des choses à te dire sur Zibaldone, déjà peux te dire que ce n'est pas forcément à prendre comme une comparaison avec Leopardi, je parlais plus du type d'écrit et peut-être aussi mon propos est-il né de ce que je crois savoir de l'étymologie de zibaldone, qui aurait un rapport avec sabayon, quelque chose de l'ordre du mélange.

 

 

JPD, le 9 février 2008
Je te laisse par ce beau samedi printanier méditer sur cette phrase de Lucrèce (dont Montaigne fit si suave miel), quoi n’est pas étranger à la pensée baroque :

 

« L'évolution du monde entier est le fruit du temps, les choses passent nécessairement d'un état à un autre, aucun ne reste semblable à soi, tout s'en va, tout change, tout se métamorphose par la volonté de la nature » (De natura rerum)

 

Jean-Pascal

 

JPD, le 12 février 2008 : du segréen
Chère Florence, à nouveau dans le Segréen pour la semaine, et donc, comme tu sais, tributaire d'un poste ordinateur avec connexion internet à quinze kilomètres de mon logis de résident. J'ai donc copié sur ma clé usb ce premier entretien infini pour le relire ce soir tranquillement sur mon ordi portable. J'ai eu le temps de lire en revanche l'anthologie permanente d’Alain Malherbe avant de partir hier matin, je suis vrairavi, merci sincèrement de cette page que tu m'offres. Du coup, j'ai activé une anthologie que j'ai en tête depuis des années, dont j'ai même un raccourci sur mon bureau, intitulée « Anthologie parallèle », par laquelle je voudrais proposer, avec poèmes et textes personnels, des poètes que je considère d'excellente farine et qu'on a tendance à oublier pour cause de mort et de non-fréquentation des salons de leur vivant, Alain Malherbe, Guy Chambelland, Thérèse Plantier, Yves Martin, Claude Seyve, Dominique Joubert, Jean-Michel Franck... et même Agnès Rouzier que tu m'as fait découvrir.
Je relis ce soir l'entretien infini. J'ai emporté avec moi le tirage papier de nos échanges pour pointer les réponses que je ne t'aurais pas faites. Plus je réfléchis, et plus je me dis que le baroque a à voir avec la modernité. (En février dernier, à Tanger, on nous a reproché,  à quelques auteurs Obsidiane et moi, de ne pas nous soucier de la modernité dans notre poésie ; c'est un moment que j'ai très mal vécu, car n'étant point de baratin facile au parler, je suis resté interloqué et bredouillant). Quand je relis certains passages sur la modernité de Baudelaire, sans le nommer, il évoque le baroque. Mais je ne suis pas universitaire, et je sais qu'un pacson de poètes-universitaires (ceux qui imposent une pensée bien construite à la poésie contemporaine) ont déjà fermé le sujet à clefs. Mais j'en parlerai quand même, avec fantaisie !
Jean-Pascal

 

 

vendredi 13 juin 2008

Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 5



Je publie ici le cinquième épisode de l'entretien infini avec Patrick Beurard Valdoye.
Principe des entretiens infinis,
épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4

 

 

Florence T., (F) le 16 décembre 2007
[...] Vous dire que je suis repartie, que j'ai embarqué à nouveau à bord d'un de vos livres, La Fugue inachevée, avec les mêmes sentiments, admiration, intérêt, curiosité, émotion, que lorsque j'ai lu le Narré. Le livre m'habite, et comme pour le Narré, j'ouvre quelques pistes, lieux, personnages par des recherches documentaires ponctuelles, pour préciser une intuition, une idée (Rimbaud à Stuttgart par exemple...).
J’ai lu aussi ce texte sur Sitaudis à propos de ce poète complètement oublié...Léon Deubel. Me suis même demandée s'il existait vraiment....
florence


Patrick B.-V., (P) le 17 décembre 2007
[...] Quant à ce cher Deubel, vous avez raison : il n'existe pas ; tellement pas, que cela semble un gag. Mais j'ai ses livres pourtant, et des lettres manuscrites et signées.


P, le 21 décembre 2007
Il y a quelque chose d'important dans ce que vous m'avez dit, et qui contrecarre l'impression des amis proches avec lesquels je suis en désaccord profond : que mon livre est ardu, difficile, et qu'il ne peut toucher que les lecteurs les plus avertis de la poésie.
Si j'écrivais pour 50 lecteurs, j'aurais déjà tout abandonné depuis longtemps.
Je n'ai pas la naïveté de croire que mes livres sont "faciles", mais j'ai une idée élevée du genre humain, qui veut que les hommes cherchent, et sont prêts à des efforts, s'ils sont motivés, s'ils savent que l'effort vaut le "coup". Sinon personne ne saurait nager, ni personne n'apprécierait le vin. Ou la philosophie. C'est là où vous vous situez.... Je crois vraiment que mon Narré n'est pas très difficile, hormis quelques pages.


F. le 24 décembre 2007
[...] De nouvelles questions pour vous.
Jean-Pascal Dubost me tend la prochaine, qui pourra peut-être donner lieu à de nombreux développements : il s'est demandé pourquoi j'avais écrit que vos créations lexicales n'étaient pas des néologismes. Je viens de lui répondre cela :
" ce que j'ai voulu dire c'est que la plupart du temps, ces créations semblent tellement évidentes qu'on se demande pourquoi ce mot n'existait pas, ou alors il y a ce sentiment qu'il existait, qu'il a été recouvert par le temps et qu'il le remet en service.... "
Donc si vous voulez bien, aborder la question de ces créations de mots et peut-être plus généralement revenir sur la question des noms, des mots, ce "sentinelle des mots" que nous avons évoqué plusieurs fois déjà ensemble. Et parallèlement la question des noms propres donc et des mots de langue étrangère, ou dite étrangère. Par exemple dans le Narré, l'importance des litanies (que sont les litanies, pourquoi les litanies ?). Et cette question que vous posez vous-même à la page 62 : "quel non sens nous réserve l'avenir quel poison contaminant choses comme mots va-t-il falloir mettre à distance ?". Quels sont les dangers (ceux d'alors, mais je ne peux pas ne pas penser que c’est toujours, si ce n'est plus, d'actualité et que c'est dans ce sens bien sûr que vous l'écrivez), qu'est-ce qui porte atteinte aux mots et aux choses (et en quoi peut-être Schwitters merzant a été dans une démarche de conservation, de préservation des mots et des choses ?). Et Celan ? [...]
florence


P, le 29 décembre 2007
Chère Florence
J’ai profité de ce que j'ai été malade ces trois jours (crise de foie, résultant sûrement un peu d'une période de crise de foi poétique ?), pour me mettre à l'ouvrage dès mon énergie revenue.
Mais donc voici, pour vous accueillir dès votre retour d'Allemagne.
On fait un livre, non ?

fichier word joint :
Que mes inventions langagières vous donnent l’impression d’avoir toujours existé, me fait très plaisir. Car c’est bien le but visé. Oserais-je vous demander alors si votre impression ressemble à celle vécue enfant dont vous m’avez parlé, lorsque vous aviez découvert le charme des mots inconnus dans un dictionnaire ?
Alors s’agit-il de néologismes ?
De néologie en tout cas. Mais peut-être, simplement, de poésie non ? N’est-ce pas une permanence des arts poétiques d’introduire dans le langage des mots nouveaux ? D’induire des licences verbales ? Les pommes « sures », ou la « flache », ou le « wasserfall » blond de Rimbaud par exemple. Le mot « robot » provient d’un roman de Karel Kapec. Ces délinquants langagiers d’un temps ont contribué aussi à ce que nous ne n’étouffions pas dans la langue des conducteurs de fiacre, des hussards de la république ou des lavandières. Cette continuité importe aujourd’hui encore, face aux propriétaires nécrosés de la langue d’une part, face aux publicitaires et marketeurs qui propagent leurs nouveaux « concepts » (sic).

Je pourrais adopter deux points de vue assez tranchés. Ou bien dire : j’écris en français ; ou bien : j’écris en beurard-valdoye (sans majuscule pour le coup). La première formule laisse supposer qu’il n’y aurait pas scission avec la communauté. Et la seconde, que je serais propriétaire d’un état langagier, alors que je n’en suis que locataire. Aucune langue ne m’appartient, pas même ma langue maternelle. Un poète n’est d’aucun pays, sauf celui de la poésie.
Le lexique français m’apparaît, en corollaire, composé de l’ensemble des mots du dictionnaire, de tous les mots qui n’y sont plus, et de tous les mots qui pourraient un jour s’y trouver. Avec au passage de jolis paradoxes : « heimatlos », que j’utilise allègrement, est dans le dictionnaire usuel (pas celui de Word, certes). Et je vous concède qu’il ne donne pas l’impression d’avoir toujours existé !
J’ajoute : de n’importe quel dictionnaire : mots techniques ; termes de métier ; termes dialectaux ; parlures ; lexiques des rues (une « nuitgrave » dans La fugue inachevée) ; barbarismes (ah ! j’adore…) ; idiomatismes ; noms propres, toponymes cadastraux, etc. Ceci, pour accroître la mouvance de cette langue, que des confrères prétendent rigide, peu rythmée (comparée à l’anglais), moi justement pas.
Cela ne suffit pas. Il faut faire surgir du poème l’invention verbale. Lâcher prise, laisser monter cette énergie qui s’échappe de la cuirasse langagière. Il faudrait accepter de ne pas refouler cet élan vers une langue inconnue, mythologique, peut-être la langue des origines qu’évoque Walter Benjamin, peut-être la langue des dieux, celle en tout cas qui ouvrirait aux mystères du langage, à commencer par l’origine du nom propre. Je pressens d’ailleurs ces noms inventés comme ceux de minuscules anima éphémères, qui s’évanouiraient sitôt appelées, dénommées, sauf que ma main les cristallise, les fixe avant disparition. Je les appelle aussi parfois mes hapax.
Ce faire, cette « fabrication » vient dans la foulée de l’écriture, outil rythmique faisant parfois office de ponctuation. Il constitue tantôt une entrave au récit, tantôt le relance, mais il s’élabore selon une cohérence sémantique, et une conscience de la dysharmonie : si j’outrepasse la règle des belles lettres, je vise aussi à prémunir le texte de la septisémie. A ne pas sombrer dans l’informel. Ce sont peut-être les leçons tirées de nos lectures des avant-gardes

Je crois que l’acte poétique consiste à envisager tout nom comme un nom propre. A considérer dans le nom ce qui fait lieu. Il s’agirait alors de glisser du lieu commun à ce que j’appellerais lieu propre. Du prosaïque au prosodique. De lui redonner du lustre, de lui ôter en effet ce poison qui le rend banal et plat, au mieux, qui au pire pervertit son sens. Car un désir de transgression n’est certes pas incompatible avec une vigilance de l’usage langagier dans l’espace public (au contraire, évidemment). Là aussi se place cette « sentinelle des noms ». Au passage goûtez la beauté du mot sentinelle, associé à une fonction de nature guerrière, ce qu’elle n’est pas dans mon esprit. Il s’agirait plutôt d’une fonction d’indignation. Le dévoiement du mot « poétique » par exemple, dans la publicité et les medias. J’avais un jour noté, et dénoncé, que le dénommé Minc trouvait que le dénommé Pinault « avait un sens poétique des affaires ». Et j’ai vu dernièrement que tel quotidien trouvait tel film « spectaculaire et poétique ». Peut-être comme un avion « Rafale » ?
C’est le poète Paul Scheerbart qui, à la déclaration de la première guerre mondiale, avait réussi à faire passer un article dans un journal chauvin allemand, où il protestait contre l’usage de l’expression « guerre mondiale ».Tout permettait de penser au contraire, selon lui, qu’une paix profonde caractérisait l’univers des planètes. Scheerbart, qui eut une grande influence sur les artistes du début xxe, notamment sur Kurt Schwitters, faisait parler les astres dans certains de ses livres.

Pour revenir au nom en tant que lieu propre, c’est mettre l’éclairage sur sa dimension verticale, temporelle et géographique, autant que sa dimension horizontale et linguistique habituelle. Il s’agit certes d’une vision plutôt élastique du nom propre : le nom de couleur en fait partie, mais aussi le mot de langue étrangère. Deviendrait nom propre tout porteur d’une énigme perceptible. C’est la raison pour laquelle il m’est nécessaire de glisser dans le flux du « narré » des mots du norvégien, de l’allemand, de l’anglais, et en ce moment du hongrois – langue fascinante – . J’ai aussi élaboré des litanies à partir de toponymes du Manx (dialecte de l’île de Man) commençant par le préfixe « balla » comme une allégorie d’une colonne de prisonniers : uniformes d’un point de vue distant et administratif (Schwitters était le numéro 14788), et pourtant singuliers à l’échelle humaine. J’utilise à contresens dans ce cas, l’outil privilégié des militaires : la carte d’État-major. Parfois des modes syntaxiques empruntés à une langue étrangère percutent le poème. On passe peu à peu à l’espace européen. Simultanément on glisse peu à peu dans cet espace d’exil permanent propre aux arts poétiques, et qui fait de ces mots assimilés, des noms apatrides : des « poèmes heitmatlos ».
La matrice en fut donnée par l’un de mes premiers livres : Le cours des choses, 26 poèmes-fleuve pour un abécédaire, où chaque lettre de l’alphabet, incarnée par un cours d’eau d’Europe, est traversée d’une théorie de mots européens.
L’ambition politique, sinon la démesure du « Cycle des exils » serait « au fur », oui, de contribuer, à mon modeste niveau, à rendre visible, palpable, que sais-je ? cette Europe culturelle dont les responsables politiques ne veulent guère, ou ne savent guère vouloir. Cette Europe dont rêvait Jean-Paul de Dadelsen, qu’il contribua à promouvoir, hélas durant si peu de temps. Au passage, « Bach en automne », « Jonas » ou bien « Oncle Jean » sont des merveilles, n’est-ce pas ?

Que serait cette Europe selon le point de vue des Rom ? Vous voyez ce que je veux dire ?…

F, le 31 décembre 2007
Je n'ai pas encore lu votre texte mais en revanche, j'avance toujours dans ma lecture de la Fugue, et puis, j'ai oublié de vous dire une chose très importante, j’ai écouté votre CD et j'ai énormément aimé la façon dont vous dîtes, vous dîtes très bien, on sent que vous travaillez beaucoup la mise en voix de votre texte, dans sa complexité, avec tous ses jeux sonores qui n'en deviennent que plus sensibles, et la beauté du texte n'en devient que plus perceptible encore, sa charge poétique. [...]
florence

F, le 1er janvier 2008
Votre texte, enfin lu, est magnifique et tellement riche, quel bonheur de pouvoir donner vos mots en partage aux lecteurs de Poezibao, Patrick. Car je pense que ce que vous dîtes est bien sûr interrogation de votre propre pratique mais peut aussi être un merveilleux outil de réflexion mais aussi de pratique pour les autres écrivains.

Oui Bach en automne, tout particulièrement Bach en automne.

Et savez-vous qu'au tout début de l'éphémère vie des CD Roms (tiens !), on m'avait demandé si je pouvais proposer un projet pour un tel support et j'avais commencé à imaginer une construction sur les fleuves d'Europe, pensant me servir de la métaphore de la navigation à l’intérieur du CD, pour explorer le cours des fleuves, leurs confluences, leurs sources et leurs estuaires, leurs ramifications, etc.

Oui il faut un langage autre, vous le dites très bien et en attribuez la tâche de création aux poètes, car "ce qui s'exprime en têtes sur la nef des traversées est un langage qu'aucun idiome ne saurait traduire...." Or tant de têtes, dans tant de traversées, sur place ou sur le long cours, et tant de têtes heimatlos ne sachant à quelle langue se vouer....
Il faut donc l'inventer, en "touillant" [non péjoratif, bien sûr !] ensemble les éléments de différentes langues, différents registres, brouillamini de la parlure intérieure, compassé des officiels et se donnant tels, langues dites étrangères (à qui ?), et à mesure de ces croisements, faire de nouveaux enfants.... (et j'aime particulièrement quand vous incorporez le trouvé au narré, que vous adoptez ces enfants, qu'on les retrouve à intervalles réguliers comme cette crescente ou alentourant, si allant et si englobant et qui inscrit la déambulation dans le narré.... Ne serait-ce pas une des fonctions de ces mots différents, auxquels l'esprit, l'œil, l'oreille ne sont pas accoutumés, de faire "bouger" le sens, les certitudes et en particulier la certitude que nous avons de nos perceptions (au point de ne pas voir ce qui "crève les yeux" et de voir des choses qui n'existent pas... si j'applique là un mot différent de celui que j'emploie habituellement, n'est-ce pas comme une chiquenaude sur mon établi ? ).

je vous embrasse Patrick
florence

P, le 1er janvier 2008
[...] Ensuite je suis bien heureux que vous appréciez mon récital. Cela pourrait être aussi tout le contraire, j'en étais conscient. Mais comme pour moi, ces moments de lecture publique sont d'une grande importance, je préfère que vous partagiez ma manière d'oraliser mon travail. C'est d'autant plus important pour ma santé psychique, que c'est le moment où je puis partager quelque chose de physique, de vif, avec les autres. C'est la sortie de cette impossible solitude d'être. A condition que ce moment soit soigneusement organisé, ce qui, souvent, n'est pas le cas. On aime bien dans le milieu, que les choses publiques soient mal faites, on y prend même je crois une sorte de dandysme...Mais il y a aussi de très beaux contre exemples.
La lecture est un des rares moments où le temps n'existe plus, comme lorsque j'écris bien (si, mal : c'est épouvantable), et c'est le prolongement physique et spatial de cette expérience intime et solitaire d'écrire. Sans doute n'étais-je pas très bien ces derniers jours aussi, parce qu'après une période intense en lectures (octobre), je n'ai pas donné de récitals.

L'ami chez qui nous étions la nuit dernière, sur l'autre rive de la Saône, était chargé de me transférer trois enregistrements K7 de mes archives, en CD. Je ne suis en effet pas équipé. Et j'ai donc eu mon cadeau de nouvelle année aussi : le CD du récital lyonnais de Ghérasim Luca ; celui de La Descente de l'Escaut par ce cher Venaille ; et plus énigmatique, l'enregistrement bouleversant de la rencontre que j'ai organisée entre Jean Daive (quel poète) et le poète Johannes Poethen. Ils ne s'étaient jamais rencontrés avant, et Daive avait traduit Poethen avec Celan. Tout cela apparaît dans ma Fugue, dans "le méridien de Lucile". Alors j'étais bouleversé d'écouter cela dans les premières heures de 08. Ce sont les lectures que j'organisais à la BM de Lyon jusqu'il y a sept ans.
Le récital de Luca me permet d'écrire aujourd'hui.
Je vous embrasse, à très bientôt. Patrick

 

©Patrick Beurard-Valdoye & Florence Trocmé, Poezibao

 

 

vendredi 18 avril 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 2

 

 

Entretien 1 avec Jean-Pascal Dubost
Sur le principe des entretiens infinis

 

 

FT, 18 janvier 2008
[À propos de ces entretiens infinis], tu dis drôle d'exercice, je sens que tu n'es pas forcément complètement à l'aise alors je vais te dire ce que moi je ressens.
Peut-être en faisant une suggestion, mais je ne suis pas sûre que cela te conviendra, donc tu la prends vraiment comme une proposition et tu en fais ce que tu sens : je pense que pour bien s'établir, il faudrait que les échanges soient un peu plus fréquents, et plus spontanés en quelque sorte [...] L’entretien infini est nourri de tout un arrière monde d’échanges spontanés qui permettent de donner vie à l’échange central, sur l’œuvre, sur la poésie, sur l’art, sur les lectures.

 

Jean Pascal Dubost, 19 janvier 2008/ Tac au tic
Chère Florence,
Alors du tac au tic sans toc je te réponds avant de me mettre au travail ce matin et plus particulièrement sur un texte bizarroïde qui est la récriture de mon « mémento » (que j'appelle ainsi au lieu de « journal ») en sautant du coq-à-l'âne, ça donne un récit aux allures fatrasiques, en tout cas je me régale là-dessus sans savoir si même c'est montrable, lisible ou publiable un jour ou l'autre ; fonce et fais, me dis-je, tu verras ensuite. Brèfle. Tu as raison, je ne suis pas assez détendu avec la formule de tes entretiens, parce que je crains, justement, plusieurs choses, comme t'envahir, comme l'anecdotique, comme le personnel, et le reste, pourtant pieu sait combien j'aime bien l'échange courriel pour ce qu'il a de plus spontané que la lettre manuscrite.
J'ai un peu tardé aussi parce que je me déplace beaucoup, (et je pars lundi pour 15 jours - résidence d'écriture une fois par mois d’octobre jusqu'en mars) et parce que la vie dans la forêt exige quelques tâches qui vous sortent dehors même les jours de tempête (ou leurs lendemains, ne serait-ce que pour en réparer les dégâts). Mercredi toute la journée je travaillais sur la programmation de la Maison de la Poésie de Nantes (nous préparons un festival l'an prochain sur trois jours) et jeudi je passais ma journée à couper du bois avec le paysan du coin, trop fourbu le soir pour courriéler, tout ça a l’air d’une revue des impossibilités. Mais les tâches de bûcheron ou de jardinier me font un grand bien, du bon air me passe dans la tête. Pour te dire, notre maison est en forêt de Paimpont. Pas de réverbères, de la vraie nuit, et du silence, fors la chouette, le faisan, toute l'oisellerie, « l'aboiement » du chevreuil, des bruits étranges la nuit, le frôlement du renard qui traverse le jardin, et parfois, le brame du cerf.
Mais j'obvie : en fait, je subis ce complexe qui parfois me fait plonger trente-six pieds sous terre, dans le doute, me disant : un entretien ? Moi ? Pequenot de chez plouc (mot breton) ! Couillon de chez couillon ! (Selon une terminologie réductrice, simpliste et discutable mise en application il n’y a guère sur un site voisin pour faire état (partial) du « terrain poétique actuel ».)
Je relève ton défi pour défendre une certaine idée du lyrisme, qui est loin d'être celle que défend Jean-Michel Maulpoix. Je défends une idée d’un lyrisme tendu, monstrueux, généreux, tourné vers l’avant et non pas vers nos arrières, et je défends surtout une certaine idée que nous sommes quelques-uns à partager d’une poésie ni lyrique, ni formaliste, ni littéraliste, mais qui, ayant assimilé les différents courants de ces dernières années, regroupe tout cela à la fois, en dépasse les esthétiques figées dans un pré carré.
Et voilà du coup tu vois, je suis vabard !
Allez, au travail Dubost !
Je t'embrasse (un troglodyte à l'instant se pose à ma fenêtre),
Jean-Pascal

 

 

FT, le 18 janvier 2008/Ping et pong
Je sens que là tu te lâches enfin, si tu me permets l'expression, avec ta langue à toi, qui est une merveille, que je découvre avec passion et bonheur et qui servira sûrement de base aux entretiens. Nos entretiens sont spécifiques, chacun entretien est particulier, c'est ça qui est formidable et pourtant j'y pensais cette nuit, je ne suis pas loin de penser qu'il y a des points de rencontre multiples entre vous trois....
Me disais aussi : une œuvre est un précipité en un point précis et très mystérieux, mais pas née de rien. Il y a l'écrivain tel qu'il naît (génétique, famille, ascendances), dans un lieu donné (géographie) à une époque déterminée et à mon sens ô combien déterminante (histoire et Histoire). Ensuite il y a les années de formation, les influences exercées sur un être malléable. Et puis l'éclosion de la conscience de soi et la construction de soi, contre ou avec tout ce qui précède.... tout ça dans l'éprouvette. Et la FIV alors ? Et bien c'est là que je porte mon regard, décidément rien à faire je ne sors pas de ma métaphore qui sans doute n'en est pas une sur « comment on fait les enfants »..... donc si je te questionne sur enfance, formation, lectures, ce n'est pas par curiosité déplacée (du moins j'espère et que tu ne le ressens pas ainsi) mais c'est parce que j'ai envie de regarder avec toi les substances mises dans l'éprouvette, comprendre un peu (je sais qu'on ne comprend pas vraiment, qu'on ne peut pas comprendre la création) l'alchimie qui fait que de toutes ces données disparates (pour une fois j'aime bien une parabole évangélique, celle des grains épars qui finissent par former le morceau de pain) va naître une œuvre à la fois singulière et avec quelque chose d'universel (sinon à mon sens ce n'est que solipsisme et pas une œuvre).....
J'aimerais bien t'entendre plus avant sur ce « mémento », ta pratique de l'écriture régulière de notes, journal, etc.

 

Jean-Pascal Dubost, le 20 janvier 2008/Pouf, soulagé
Florence, je fus très titillé de l'orgueil lorsque je découvris ton iciel dans lequel tu me reprochais, fort justement, de ne pas me lâcher assez et de manquer de naturel, c'est pourquoi je me suis dit eh bien, flûtre de fichtre, jvas lui écrire comme je pense, à Florence de Bellefeuille, c'est-à-dire à coup de bouzigues et de copeaux, avec masques lupins pour camoufler-musser le nicet que suis, voilà voilà ce qui se passa hier matin que je te répondis. Tu évoquais Patrick et Auxeméry, ce qui pouvait nous point-communer... je crois qu'il y a cette grande grande différence, cependant, il me semble (n'ayant qu'un parcours de l'œuvre du second), cette grande différence que j'ai un rapport aux mots, à la langue, il me semble (bis), plus ludique, loup-phoque, grotesque, héroï-comic-strip, ébouriffé, rude (c'est mon côté Boeuf), et, surtout, carnavalesque (là, Villon), qu'eux, et re-surtout, moins savant et érudit que le leur (de rapport) (à la langue). Que t'en semble ? Donc, si je te lis bien, tu n'éteins pas ton ordinateur interne la nuit ?
Et aussi, je me dis, encore te relisant, que tu cours après une saprée chimère en voulant remonter la source de l'acte créateur. Pour ce qui me concerne, la source s'appelle Complexe (d'infériorité) (combattu avec armes et langage). En gros, n’étant pas né avec une cueuillère en argent dans la bouche, mais avec une en bois, et les doigts de pied dans le nez, je me contorsionne et grimace.
Je me permets de te reprendre sur ceci : « une œuvre à la fois singulière et avec quelque chose d'universel », j'ai grand mal avec le mot « universel », je l'ai dit dans mon « épisode enfance » ; je lui préfère celui de Christian Prigent à propos de Jean-Pierre Verheggen, l’inouïversel. J'ai lu certain(e)s poètes déclarer tendre à l'universel, quelle prétention ! Ça tourne à l’exhibition du bien-pensant poétique. Lisons, relisons Montaigne bon sang ! La mule qui pose sa tête pleine de boue sur mon épaule ou qui me fout un coup de tête pour me signifier quelque chose que je ne comprends pas, ou qui m'exaspère parce qu'elle refuse de glisser la tête dans le licol pour que je l'amène paître dans un autre pré, ça, c'est du m'universel (mon universel quotidien) ! Oui-da, je me méfie de la fausse générosité du poète camouflant Narcisse sous la déclaration des droits de l'universel.
Cet après-midi je m'occupe du compost, j'adore ça, l'idée de fabriquer de la terre, de créer de la terre avec des déchets, je suis sûr que ça me vient de mes lectures rabelaisiennes (l'universel chemin de la merde ; la merde, ça c'est universel, Rabelais l'a génialement montré). Une couche de fumier, une couche de feuilles de chêne, saupoudrées de cendre de bois (la cheminée), déchets domestiques... J'adore quand je retourne le compost voir les vers de terre s'activer et leurs curticules enrichir le compost.
Il me semble avoir été un peu long, et pour ne pas te soûler, je te parlerai dans le prochain iciel de ma passion du carnet (j'en ai plein la malle, qui sont remplis, et plein l'étagère, qui sont à remplir). (Connais-tu l'artiste Bruno di Rosa ? Depuis vingt ans il tient ce qu'il appelle un "carnet bleu", une page par jour, dans un carnet bleu, à l'encre bleue, reprenant le dernier mot de la veille pour commencer sa page - ce qui s'appelle une concaténation, c'est-à-dire une suite d'anadiploses -... il a un site ou un blog, ne sais plus, nous l'exposerons à Nantes en octobre prochain, car il fait tout un travail où écriture et art plastique se confondent ; un écrivain plastique ?)
Bises vespérales,
Jean-Pascal

 

 

FT, Le 20 janvier 2008/Loup-foc, bon vent pour le tour du bost
[...] Deux petites remarques au vol :
Génial, il est formidable, on va bien s'amuser (d'accord pour le côte ludique et loup-phoque) s'est dit la Flore de Bellefeuille et elle en rit toute seule d'aise..... et j'aime bien le contraste entre le grave et...l'aigu.
Et l'universel versant merde, ça me va très bien aussi, c'est rien de plus ; on serait plutôt du côté cerveau reptilien dont on parlait à table ce soir ; ma fille disait que voyant les gens, souvent elle pensait que ce qu'ils faisaient, ça avait à voir avec le fait qu'on avait tous été des animaux.... (elle ne voulait pas du tout dire quelque chose de négatif, du genre se conduisent comme des porcs, etc. Non, elle pointait très exactement cet universel-là qui nous vient de l'espèce et des mammifères plus particulièrement.....)
Sur ces entrefaites, je t'embrasse chaleureusement, consciente que les choses ci-dessus ne sont pas très bien dites mais tu les comprendras, j'en suis sûre.....
Florence Jolipage

 

 

Jean-Pascal Dubost, le 23 janvier 2008/Carnet, cahier, caha
Chère Florence, je commence de t'écrire mais ne sais quand je pourrai t'envoyer cet iciel, car je l'écris depuis mon lieu de résidence dans le pays segréen (49), et ne dispose d'un poste informatique qu'à 15 kms d'où je loge.
Oui, nous sommes d'universels animaux, des animaux historiques, des animaux intelligemment merdeux. Cette histoire du cycle de la merde m'avait passionné quand j'avais lu Rabelais pour la première fois (je m'apprête à relire tout encore et encore). Je m’étais régalé à la merde rabelaisienne, de ces descriptions grotesque nous donnant une vision généreuse des besoins naturels comme topographie corporelle, plaçant le corps comme plaque tournante de l’univers, transformant la merde en forme comique et joyeuse de la naissance et de la mort, permutant le bas et le haut, pardi, brenner et compisser relevaient du cosmique ! C’est merveilleux. « Appelez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant, dejection, matiere fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, scybale, ou spyrathe ? », écrit-il pour terminer le Quart Livre, passant du vulgaire au savant pour désigner la merde. Ce mouvement perpétuel du populaire et du savant pour joindre les deux bouts injoignables me travaille beaucoup quand je me penche sur l’acte du poème.

 

Il fallait que je te parlasse de l'écriture du carnet, dont je doute du grand intérêt, mais suivons le fil de tes questions-intuitives (parallèlement ça remet en question) : l'écriture du carnet, c'est en effet la face cachée de l'iceberg, le jardin secret, la forêt derrière l'arbre, le versant non littéraire de mon activité d’écrire et une totalité inintéressante pour le lecteur autre que mézigue cependant une pratique addictive de l'écriture. Depuis longtemps je remplis des carnets de toutes sortes et de toutes sortes d'écritures ; quand je noircis, le sentiment d'une autre vie, intense, s’ouvre. Je fus fasciné dans les années 90 par la folie compulsionnelle d'écrire et de vivre (et de survécrire) de Jack Kerouac et par son incitation au carnet : « Remplis des carnets secrets et tape à la machine des pages frénétiques, pour ta seule joie » ; « carnets secrets », « pages frénétiques », « joie », ces mots résonnent continuellement pour m'intensifier la vie d'écrire.
Alors sous l’emprise de cette fascination j’ouvris des carnets : de notes de lectures, de lexiques, de textes délirants, de recensement d’objets échappés, ferroviaires, de voyage, de résidence, horticole, anthologiques, de recopiages, etc. etc., et j’ouvris mon « mémento » (« souviens-toi » en latin) (ce qu’on appelle ailleurement « journal » (intime/extime/littéraire ?)), à la date précise du 01/01/00, je l’avais décidé dans les années 90, je le tiens chaque jour depuis cette date.
Excitant que l'achat d'un nouveau carnet ; c’est un objet de rêverie ; quoi va-t-on y écrire ? C’est vivre sa vie en rêvé, probablement l’illusion d’un pied de nez au temps, adresse au lecteur idéal : cet inconnu qui n’est peut-être pas encore au monde. Aussi cet étrange sentiment d’avancer dans le trou noir du temps en noircissant le blanc de signes. Je m’en procure plus vite que je ne les remplis, qu’importe, j’en dénombre 24 à noircir sur mon étagère…
Tout ceci n’est qu’accumulation de vies et rien de tout cela n'est destiné à publication ; ça n'a aucune valeur littéraire (certains peuvent éventuellement être le support à un texte intentionnellement littéraire à écrire), ça ne fait pas œuvre, et donc allège de ce poids-là : « celui qui écrit l’œuvre est mis à part, celui qui l’a écrite est congédié » (Maurice Blanchot) : ainsi faisant, le congé est moindre, j’embrasse le vide avec le stylo.
Cependant, une autre fascination active la geste, celle pour le texte littéraire encyclopédique, macrocosmique et démesurément microcosmique, didascalique, gigantesque (du Bartas, d’Aubigné, Scève, Ronsard, Williams, Zukofsky…), et je songe encore qu’un jour il y aura chez le seigneur de Mézigue l’énergie nécessaire pour rassembler tous les carnets en une sorte de « carnet de geste », en morceaux choisis et éparpillés sans autre logique que montrer l’histoire débridée d’une écriture et dire une certaine résistance du papier ; une vaste mosaïque. C’est tout kahi-kaha, cette pensée (mais je pense en fragments, rien de continu, que de l'illogique).
C’est enfin aussi une manière de boucher les trous d’un défaut de mémoire d’un homme de nulle rétention ; carnets remplissant, une mémoire se constitue.
Je ne terminerai pas sans évoquer Peau d’ours de Henri Calet, ce non-roman posthume composé des notes destinées à l’écriture d’un roman, cet objet littéraire involontaire, je le trouvai parfait. Un carnet-roman.
En attendant le déluge épicosmobiographique, ces carnets s'entassent dans une cantine militaire achetée dans un vide-grenier, et je ne sais pourquoi cet entassement cumulatif me comble.
Du fin fond austèrement rude du Segréen je t'envoie des bises de schistes et d'ardoise, (je regagne la forêt vendredi),
Jean-Pascal

 

 

FT, le 23 janvier 2008/Élucubres vespérales sur carnets et encyclopédie
J'aime beaucoup ce que tu écris sur les carnets et je voulais, mais l'ai-je fait à haute plume, je ne le sais plus ou alors tu l'as deviné, c'est encore mieux, t'interroger de façon plus détaillée sur la pratique du carnet. Tu anticipes...
Je note cependant que toutes proportions gardées c'est une pratique assez récente. Donc pas une pratique de toujours, pas une pratique née dans la toute jeunesse ou l'adolescence, à moins que tu aies été adolescent en 00, il faudrait que je regarde les dates (et hop, bio, non en 2000 tu n'avais pas quinze ans, le double et quelque, bon...) alors d'où ça t'est venu, cette idée et comment tu faisais avant surtout ?
Et encore le contenu des carnets, tu dis de tout, mais le tout du tout, des notes de lecture, des mots ramassés, des petits crobards, des engueulades, tu dis pas littéraire... pourquoi pas littéraire, parce que non élaboré, parce que brut de décoffrage, l'écriture d'un écrivain est-elle jamais tout à fait brute de décoffrage.....Et t'entendant parler ainsi de Kerouac et de sa façon de survécrire, je me demande si tu penses que tu tiens debout (pas en tant que sujet psy fragile mais en tant qu'humain, carcasse, squelette, homo sapiens même si pas sapiens du tout, enfin pas primate à quatre pattes) par l'écrire. Si vivre n'est possible qu'en l'écrivant, le vivre et tant pis si c'est pour soi seul. Et qu'est-ce que ça a à voir in fine avec la pulsion de faire œuvre. Sont-ce vraiment deux pulsions distinctes, cette compulsion d'écrire (des pages frénétiques pour ta seule joie, oh, comme je souscris, et quelle force dans ces mots) et le désir de faire livre ?
... Parce que parce que, ce que je note aussi, c'est la visée encyclopédique, l'œuvre ville, l'œuvre monde, Paterson & Maximus en somme,  alors que tu travailles aujourd'hui plutôt dans les briques, tu fa-briques des blocs de prose, brefs en général dont certains sont un monde en eux-mêmes certes, mais un monde restreint.
Et justement je me disais, pourquoi travaille-t-il surtout comme ça, avec ces blocs de prose, est-ce qu'il aurait le goût, l'envie d'une œuvre plus longue, fut-elle, tu commences à le dire, il me semble faite d'un grand assemblage de briques.....
Ca me fait un peu penser au merz de Schwitters aussi ton idée de « carnet de geste », en morceaux choisis, l'histoire débridée d'une écriture, la résistance du papier, la pensée-fragments, le texte fragment", mais qui peut-être in fine (ce serait une visée ?) ira faire merzbau, kekpart ?
Ramasser la vie qui va, qui se jette, qui s'oublie, l'apparent déchet du temps, de son temps, de sa vie et la fourrer dans un tout. On retrouve l'aspect sentinelle, des mots, du monde.... non ? En fait je rapproche les deux thèmes principaux de ta lettre, le carnet qui recueille tant du tout et la visée encyclopédique, l'œuvre maxime, le grand Foutoir prolifique et fascinant, où l'on fait entrer le tout, ou le peu du tout qu'on a retenu... et ça fait déjà pas mal.....
sur ces élucubres vespérales, j'embrasse le Seigneur de Mézigue
Florence

On reviendra sur les œuvres fleuves, je pense pour ma part au Zibaldone de Leopardi, ou à Joubert que je connais peu, ou à Valéry en ses Cahiers...

 

 

Jean-Pascal Dubost, le 27 janvier 2008/Crahiers, crarnets, suite
Boujou Florence,
(en Normandie, on se boujoute, ou se béchouette)
(oui, dans iciel précédent tu m’avais demandé de m’exprimer sur l’écriture régulière de notes etc.)
(a.s. (ante scriptum) : tu proposes tant de pistes que plutôt que de me disperser, j’emprunterai une piste par iciel, et ainsi, plusieurs iciels vont se suivre avec chacun sa piste)
Donc : je voudrais poser un addendum correctificatif  en préalable : ma pratique addictive du carnet date des années 90, non pas des années 00. Aussitôt dès lors que des secousses intérieures menèrent ma personne à l'écrire, le carnet (ou cahier), quern ou du quaer, en tant comme objet devant consigner les aléas ou les formes définitives d'un texte s'imposa (depuis, j'ai offert la majeure partie d'iceux à la poubelle) ; puis vint le temps où je bricolivais dans cet objet des brimborions superfétatoires de basse farine (poubelle itou) (j'en ai conservé quelques-uns) ; mais depuis quelques années, je conserve tout. Date de 2000 ma pratique diariste quotidienne, de chroniqueur of myself extime etc. Cette pratique est une injonction contre l'oubli : memento !
Maintenant, je ne crois guère en cette idée de l’écrivain dont même les involontés d’écriture s’inscriraient dans l’œuvre (avec un grand Œuf). Je ne participe pas de cette mythification. Il n’y a que ce qui est posé là, proposé au regard et jugement de l’autre, et qui a été bossé. Je crois qu'il n’y a œuvre que volontaire, intentionnelle, et consciente (anthume ou posthume, peut chaut), asçavoir, l’écriture considérée comme œuvre d’art est le fruit d’un travail volontaire, de l’intention de marquer le temps présent dans une perspective future, et de la conscience de la tâche à accomplir. « La poésie est de se destiner à la poésie. Cette destination est mouvement – ce mouvement est vie », écrit Marc Cholodenko. (Il y a certes quelques exceptions, mais elles ne font pas la règle.) Notes et autres gribouillis carnétaux forment et montrent (c’est la raison pour quoi ça ne se montre pas) toute la part mièvre mienne, fleur plus-que-bleue, gentille, rude-rustre, paisanne, friche, brouillonne, enfantillageuse, cueuillère de bois, bobosse débile, et surtout, sans relief, ennuyeuse et paresseuse de la personne intérieure qui signe par ailleurs Jean-Pascal Dubost des escripts contrefaits (Jodelle) ; nul travail, rien qu’un flux et un flot qui suivent les défauts et vices et failles de l’instant relâché. Mais ces relâchements sont devenus nécessaires, sans doutes échauffements tels qu’un sportif les pratique avant la compétition. Du brut de décoffrage, oui, complètement. Je ne crois pas non plus que faire œuvre soit, comme tu dis, une pulsion. Cela tient de la réflexion, du ruminé, de la projection volontaire (j’y reviens) dans le temps et d’un sentiment flou de perfection qu’on cherche toujours à netteter (impossiblement, bien entendu… l’œuvre ne faisant que rendre encore plus visibles les imperfections de l’homme).
Mais leur principale fonction, à ces carnets, oui, c’est la compensation par laquelle je me console devant une impossibilité à fabriquer une œuvre encyclopédique et monumentale qui ferait le tour de ces imperfections humaines. (Dans notre civilisation chrétienne, le « la » n’a-t-il pas été donné par la Bible, la Bible – « Biblia » : les livres –, le Livre, or, dans un iciel précédent je faisais allusion à des empêchements dus une éducation un peu austère-rigide de ce côté-là, ce n’est pas sans liens : répulsion et attraction = tiraillements = empêchement.) (La Bible ne trace-t-elle pas le chemin de nos imperfections ?)
Je remarque que d’une certaine manière et de manière certaine, ton Poezibao participe de cette volonté intentionnelle consciente d’encyclopédisme, je dirais, sans forfanterie, que tu fais œuvre encyclopédique du poétique contemporain.
J’ai commencé de te répondre ce matin dimanche, quand tout était blanc de gel, entre temps, suis allé au marché avec ma dame, j’ai encore brouetté du fumier et de l’humus, j’ai constaté que sous le paillis de feuilles mortes pointaient les tulipes, déjà, et ce soir, après avoir rêvassé devant le feu de cheminée et entamé une relecture de l’Anthologie de la poésie baroque française de Jean Rousset, je termine, je corrige, et hop, je t’envoie !
Je repars demain pour la semaine à Segré, poursuivre ma résidence d’écriture, mais il est deux ou trois points que j’ai oublié et deux ou trois autres auxquels je voudrais répondre, j'essaierai de là-bas ; tu l’as dit, c’est infini, cette affaire,
Je t’embrasse,
Jean-Pascal

 

 

Entretien 1 avec Jean-Pascal Dubost

Sur le principe des entretiens infinis

 

 

vendredi 04 avril 2008

Les entretiens infinis : avec Auxeméry, 4

 

 

Précédents entretiens avec Auxeméry : entretiens infinis (1, 2, 3)
Principe des entretiens infinis

 

 

FT, le 6 décembre 2007
Encore une belle moisson pour moi hier soir dans Parafe. Je me suis interrogée sur votre conscience masque, je pense que la polysémie est à penser à fond. "Comment l'entendez-vous", pourrais-je dire reprenant le titre d'une belle émission de jadis sur France Musique (sans S bien sûr) ?

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
[...] ce n'est pas que je sois "inféodé" à mes maîtres, c'est que j'en sais l'importance et à mes yeux et aux yeux de ceux pour qui cela devrait être évident (or qui a lu HD ou Reznikoff avant qu'on ne les traduise...?  Pas même les spécialistes... Et qui se récite une fois par jour un Omar ou un Hafiz ou un Baudelaire etc...? Des gens comme moi ? ... oui... ça fait peu de monde....
[...] la révélation – c'est simplement le travail enfantement de soi – et mes interrogations ont été productives d'énigmes lumineuses... [et vous aussi, quant à vos auteurs favoris]

 

 

FT, le 7 décembre 2007
Je trouve formidable votre formule, la révélation : le travail, enfantement de soi. Je crois qu'à ma place, je vis les choses aussi ainsi, animée par une double énergie, celle d'une immense curiosité du monde et de ses habitants (avec une prédilection il est vrai pour les créateurs et les êtres de culture) et celle de la recherche d'un peu de "sens".

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
[...] Je reviens à Olson : depuis hier je suis encore en train de faire les notes concernant un poème de 9 pages – bourré de références historiques et géographiques –

 

 

FT, le 7 décembre 2007
Toujours ce côtoiement de vos travaux et de ces auteurs qui sont en quelque sorte vos compagnons (c'est vrai qu'il me semble nécessaire de plus en plus de les connaître aussi un peu pour comprendre votre démarche, votre travail).
J'étais justement en train de recopier quelques notes du carnet et ce mot de transsubstantiations que vous employez à la page 63 de Parafe et sur lequel je vous interrogerai sans doute, d'autant que vous dîtes

"à apprendre de l'œil du peintre ou de la main de Maximus, le comment des transsubstantiations"

J'ai relevé aussi le magnifique exergue olsonien : there is no world except one that we are the picturers of it :

J’ai noté : sans doute une clé très importante ; il s'agit dans les grands poèmes d'être le picturer du monde "the world of creation [the wor(l)d(s) of creation], imago mundi". Il s'agit de créer sinon le monde, du moins un monde et il me semble que l'accomplissement de cette vocation-là s'affirme et s'épanouit de livre en livre (je remonte l'œuvre à l'envers, parcours étrange)

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
(fichier Word joint)
Quant aux transsubstantiations, il faut en passer par Charles Olson, et une lettre fameuse du premier livre de Maximus….
C’est évidemment un mot du vocabulaire chrétien et même essentiellement catholique, comme vous le savez… ou du moins Olson l’entendait-il ainsi, puisqu’il avait reçu de sa mère, Irlandaise impénitente, tout ce qui fait que le vin et le pain de ces gens-là ont un goût particulier, puisqu’ils ont des vertus qui touchent à l’essence du divin, sur l’autel où le prêtre officie, mais Olson l’emploie surtout pour désigner une certaine attention accordée aux choses qui font la vie riche de ses possibles, une certaine ferveur appliquée aux infimes ou formidables détails du réel…
Par exemple, son père – une sorte de roi-pêcheur, blessé au flanc par les aléas terribles de l’existence, avait ce don, pour lui, de magnifier les choses, par son comportement plein de gêne et de grâce mêlées ;
et Olson vise aussi la peinture d’un célèbre peintre de sa cité favorite, Marsden Hartley, une manière de Cézanne américain, amoureux des roches et des végétaux de Gloucester, Massachusetts…
Il s’agit par le verbe efficient, chez Olson, de magnifier le réel en le transformant. Par la main de Maximus, qui construit le bateau – Olson parle dans son poème d’un charpentier de navires qui a eu une importance capitale dans l’histoire de la pêche au large et de la navigation de plaisance – c’est en fait l’inventeur de la goélette, et donc par là, un créateur de richesse, l’epos d’Olson étant le poème où l’économique, le poétique et le politique se rejoignent –  et il le nomme le « premier Maximus », en quelque sorte son ancêtre – et bâtit le poème, comme par les yeux habiles du peintre doué de la vue qui transforme le banal des choses en choses regardables.

 

Souhaiter en apprendre le comment, c’est dans le poème de Parafe, faire le vœu de me mettre au même étiage que ceux-là.

 

Je revenais de Gloucester, quand j’ai écrit ça, et le poème suivant décrit par le hublot de l’avion, le retour sur ma terre, vers l’est, contre le mouvement du soleil et à l’inverse de la migration qui a mené l’humanité vers le Nouveau Monde (c’est un thème olsonien dans le canevas de son epos); le poème entier est bourré de références à Maximus, avec quelque allusion à l’Inerte de Melville, aussi ; et il est dédié à un des derniers amis d’Olson, à Gloucester, que je venais de quitter, et avec lequel j’avais révisé les lieux de l’accomplissement…

 

Imago mundi : c’est la désignation des représentations qu’on a données du monde lorsque les connaissances scientifiques ont permis d’établir les cartes où la rotondité de la planète n’était plus discutable ; mais l’expression a également un sens qu’il faut aller chercher du côté de Jung, quand il parle alchimie et transformation de soi, et réalisation de l’individu…

 

A Gloucester (je raconte aux amis cette aventure, sans aucune modestie), lorsque j’ai fait la première fois le tour de la presqu’île en compagnie de ma femme et de Gerrit Lansing (et de Mickael Gizzi, un autre poète, qui m’avait amené là : j’étais d’abord passé chez lui dans les Berkshires[1], car j’avais un de ses livres à traduire pour Royaumont), je récitais le poème d’Olson en reconnaissant les lieux sans les avoir jamais vus…
C’était déjà une ébauche de transformation essentielle, dans ma façon de me regarder regardant le monde…

 

Prochain exercice à faire pour vous : conscience masque[2]

 

 

FT le 8 décembre 2007
Cher Aux, je ne sais pas si vous vous souvenez que l'extrait de poésie moderne ou contemporaine choisie chaque jour dans le cadre de "l'anthologie permanente" de Poezibao est aussi envoyé, via le mail, à environ 300 personnes.
Aujourd'hui c'est vous. J'avais en fait recopié hier soir dans mon carnet/flotoir, l'extrait qui va de "foyers de sens" à "chambre d'échos" (p. 86 de Parafe) et je me suis dit, tiens je vais choisir ce texte pour l'anthologie aujourd'hui, puis me suis aperçue que l'extraire ainsi serait le dénaturer, donc j'ai recopié tout le poème.
Il y a bien des questions à poser sur ce texte qui me semble très emblématique (et la dédicace à Yves di Manno[3] confirme, il me semble, cette intuition), nous y reviendrons.

 

 

FT le 9 décembre 2007
Deux questions à vous poser :
1. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? Et est-ce que c'est ce que vous appelez souvent "vous chercher, vous trouver, vous retrouver".... dans vos poèmes ? Est-ce que les directions prises par le travail en cours, à un moment donné, sont finalement influencées par ce réseau de sens et signes ?
2. Quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec..., voyages) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poètes américains ou persans, préhistoire, civilisations anciennes, domaine latin, Afrique, masques, etc.)

 

 

FT le 16 décembre 2007
Je crois que je vais prendre « le livre que personne n'a lu[4] » maintenant.... puisque j'ai achevé ma première lecture de Parafe.
Un petit extrait de mes notes, mais juste un, car vous avez déjà pas mal de questions en soute il me semble... et que je ne veux pas vous accabler...
•Auxeméry, la question de la métamorphose
Dans "Le livre de mes morts" (Parafe), une dimension métamorphique. N’y a-t-il pas dans son œuvre un jeu de métamorphoses oscillantes, réversibles [comme dans un hologramme et ces images qui changent selon l’angle sous lequel on les regarde]
et puis quand même une autre question,  parce que vous y trouverez la source de mes questions sur la polysémie
•Auxemery/éclairage

Répéter la formule, et se transformer – réellement
Frotter le corps avec toutes les formules ; et circuler à tout moment, partout – réellement.
Puis se jeter dans la lumière.
Et repousser. (p. 133)

Cette formule dans l’instant-éclair de sa saisie par la lecture a suscité une levée d’images à la fois contradictoires et cohérentes. Il n’y a pas tant polysémie que poly-images ( ? poly-icônie ? terme à trouver)

 

 

Auxeméry, 16 décembre 2007
fichier Word joint au mail
Le réseau de significations et de signes…
Complexité.
Y a-t-il réseau avant, ou est-ce qu’il noue ses mailles au fur et à mesure, le filet… ?

 

L’autre jour en vous envoyant le paquet, je regardais la 4ème de couverture de le feu l’ombre et je me disais que j’avais peut-être formulé là un jour le programme que j’allais suivre, autant que je forçais sur le sens (l’intention de sens) à donner à ce livre-là au moment de sa publication…
Je « forçais », parce que bien sûr j’avais donné à l’ensemble du livre une forme, une structure particulière qui engageait à aller y chercher ce réseau…
D’autre part, et cependant, je ne savais pas encore que j’allais faire une suite à ce livre… A vrai dire, je me pensais alors comme ayant été « complet »… Par exemple, le dernier poème, le jardin, ajouté après coup, après bouclage de l’ensemble, me semblait une conclusion : l’espace était clos, ce jardin-là venait fermer la parenthèse d’une partie de ma vie et voilà tout… J’avais bouclé cette boucle, tissé une trame, épuisé un terrain et moissonné ce que j’avais à en moissonner… (2 métaphores : celles du terrain et celle du tissu – il n’y a pas de hasard).

 

Une remarque avant de continuer : quand ce livre est paru, il a eu deux lecteurs (les autres, je ne les connais pas vraiment !! Ou quelques rares, dont, comme toujours, des correspondants d’occasion qui vous envoient des signaux de détresse ou de reconnaissance de loin, dans des provinces, et qui se perdent…) :
1/ Dominique Bedou, l’éditeur, qui tirait une sorte de fierté du fait que la subvention du CNL fût une des plus élevées… Mais il avait remarqué ceci : (qui n’existait pas dans Le Centre de gravité, lequel livre était une sorte de bouteille à la mer, sans plus… Où, certes, il y avait une ébauche de mise en forme qui se voulait orientée, mais vers quoi ???), à savoir que le feu l’ombre est un livre construit, que tous les éléments sont en rapport les uns avec les autres et que la structure du tout ainsi façonné a quelque chose de jazzé, et qu’en effet le livre est fait à la manière d’une suite ellingtonienne (raison pour laquelle je ne pouvais que vous conseiller de commencer par le Duke, évidemment … mais encore une fois j’insiste sur les vertus dionysiaques de Johnny Hodges, en particulier, dans la constellation ellingtonienne[5]).
2 / Yves di Manno a jugé que ce livre était inférieur au précédent, Le Centre, dans lequel il voyait un foisonnement plus… naturel, moins démonstratif (plus à la façon de son idole Bob Dylan, je le soupçonne !), alors que le feu l’ombre manifestait, ou voulait manifester, trop d’intentions par sa construction, précisément (et il est vrai qu’il y a de l’artifice, et du déchet, dans ce livre…). Raison peut-être intériorisée, qui a amené (toujours peut-être) Yves à me proposer d’être le premier publié dans sa collection, en 94, en reprenant des éléments des 2 livres pour faire quelque chose de plus convaincant, enfin… d’où Parafe, signature (de signes sensés).[6]

 

En faisant le feu l’ombre, en mettant l’ordre nécessaire, je pensais à Baudelaire aussi : les Fleurs sont un livre qui est composé de parties distinctes et enchaînées, et qui doit fonctionner comme l’exposition d’une … doctrine sous-jacente… je dis doctrine, car le titre même implique une intention, celle qui a été développée au procès, que le mal n’est pas ici chanté pour lui-même, mais contre... il y a du gospel chez Baudelaire : le péché n’y est jamais décrit avec complaisance (humour sans doute, mais pas complaisance), c’est la condition humaine qui est le sujet, avec ses terribles beautés et ses insignes faiblesses… Pas question de dire que les Fleurs portent une thèse, bien sûr… mais une ligne de vie, oui, et qui doit induire un retour sur soi du lecteur… voilà…
Avec le feu l’ombre, c’était dans cette 4ème de couverture si aiguisée, dire… (mais mes « deux pôles opposés », je m’en rends compte, c’est clairement le Baudelaire de Mon cœur mis à nu ! Qui fut une lecture d’adolescence, tout à fait déterminante. Baudelaire parle explicitement des deux déterminations contradictoires qui se partagent l’être humain, et se situe dans la sphère morale ; moi, évidemment, mes deux « pôles » sont d’un ordre différent)

 

… dire ceci :
Le livre qui s’est ici donné à lire est le résultat d’une opération qui suit deux « axes » (le mot y est, et il sera repris dans X / Y, des Animaux) : celui de la marche sur cet espace qui s’appelle la terre (notre planète, peuplée d’êtres divers et concordants uniquement là, dans ce livre fait par un seul exemplaire individuel…), et celui de la construction du « chant » sur la page qui s’imprime sous les doigts du typiste (= le type qui fait de la typographie, qui tape à la machine et enroule sa parole sur la feuille appliquée sur le tambour) à la table de travail…
Axe de l’horizon qui se déplace : les lieux habités de figures sensibles et sensées (peuples, paysages, voix d’êtres remarquables – dans le feu l’ombre, Pessoa, Olson, Breton, Ibn Battuta, Parménide, Borges… – dans Parafe, j’ai choisi de leur consacrer des passages ; dans Codex, il y a les musiciens ; dans les Animaux, ils sont là aussi, pour qui sait lire : Nietzsche, Pound, HD, Rimbaud, Segalen (celui-là est partout, dans tous les livres), Michaux (Volumen a des intentions formelles, respiratoires, à la façon de la Ralentie), Lautréamont (Sortir sortir… plagie la manière de Ducasse des Poésies, en sur-plagiant des maximes de Vauvenargues, par exemple…)…, sous forme de citations explicites, ou évidentes, mais non-déclarées…[7]; axe de la profondeur à creuser (mythes, alchimies diverses, signes – dont aussi bien une peau de serpent sur une marche à Tikal (dans le Centre, c’était le feu qui se met au véhicule à Copán, et déclenche le canto), qu’une formule mathématique mystique dans la construction des pyramides (on a tout lu de Schwaller de Lubicz, par exemple, et en relation avec Pound, dont le gendre était un spécialiste de ces choses aussi, sur un autre plan).
Je remarque (maintenant !) que le poème programmatique de la page 9 de le feu l’ombre reprend la formule alchimique grecque mise en épigraphe au Centre : « Car tu es moi, et moi toi ; ton nom est le mien et le mien le tien ; car moi je suis ton "idole" » (le terme eidelon en grec a la valeur de image, c’est-à-dire ici de double, de reflet de soi dans lequel se lit l’identité etc., mais ailleurs il peut se traduire par « poupée » – comme dans l’Hélène de H.D….)
Résumons : dès l’origine il y a recherche du double qui fait signe, et signe – de l’altérité dont le sens fait sens pour soi, et accomplit. (Je ne sais pas si cela, exprimé ainsi, est clair pour vous… Je développerai autrement, si vous voulez…)

 

Il y a réseau en ceci que
•les répons de poème à poème sont tout à fait calculés, et ce que l’un traite sous son angle est dit sous un éclairage différent et complémentaire par tel autre ;
•ces mailles à l’endroit à l’envers se tissent dans le travail lui-même, mais évidemment le travail sur le métier ne se ferait pas s’il n’y avait en effet des relations préexistantes entre les points sur lesquels se focalise l’intérêt : les poèmes des cavernes du Périgord dans le centre trouvent leur écho dans les figures inscrites sur la paroi du Brandberg (la Dame Blanche, le berger des antilopes) ou les caractères chinois qui se lisent sur les rochers des montagnes sacrées ;
•ces relations de signes à signes, de tel lieu à tel lieu, concordant avec telle ou telle figure ou thème, ne sont opposables qu’à moi-même, et ce sont des choses et/ou des êtres qui n’ont de valeur que sous mon regard, c’est certain, et il serait difficile qu’il en soit autrement ;
•au bout du compte, le réseau est sous-jacent, parce que je ne vais pas m’amuser à faire de la citation pédante pour épater le bigleux ; si je cite je cite et cela entre dans l’économie du poème et de ce que j’ai à dire de façon générale ; si je cite sans le dire, c’est que je suis heureux de ma traduction (généralement c’est une traduction), et cela veut dire que le loup a assimilé le mouton, comme dirait Valéry, autrement dit que la voix de celui ou celle qui est là incluse est devenue mienne ;
•et le réseau se construit dans le travail lui-même, il est difficile de dire qu’il « préexiste » : cela veut dire que l’acte poétique reste toujours pour moi un acte de condensation (je fais souvent référence au sens du mot allemand Dichtung) ; la parole poétique est quelque chose qui doit posséder une sorte spécifique de densité, où la personne de celui qui signe sur la couverture se dissout entièrement : Auxeméry, c’est un nom propre qui efface le type qui vous écrit ces commentaires en ce moment. L’autre jour j’ai employé, en faisant le malin un peu, la formule qui disait qu’« Auxeméry » est un mythe en formation, et c’est ainsi qu’il faut le prendre : quand l’auteur disparaît derrière sa propre voix, c’est que cette voix a acquis suffisamment de présence par elle-même et que ce qu’elle dit se reconnaît, et donc, l’auteur n’est plus rien… Et tant mieux. Le « je » là-dedans est peut-être, pour ceux qui en jugent vite, un facteur de « lyrisme » : ils disent ça pour les Animaux ; pour Parafe, j’étais « atypique » … Le lyrisme n’est pas dans l’affirmation de cette fanfreluche, l’ego ; s’il existe, il est seulement dans la qualité de la voix, et cette voix est d’outre-mots (je ne sais pas bien ce qu’il faut penser du dernier grand poème de Codex, Ultima Thulé, mais c’est qu’il faut y voir : la persistance d’une voix singulière au-delà des désastres par lesquels l’humanité se façonne ! Et si c’est atypique pour certains, c’est que je leur aurai un peu appris à lire autre chose que de la convention…

 

Les expériences fondatrices…
Chacun de nous fait les rencontres qu’il doit faire, au moment voulu (et si l’on ne sait pas les exploiter, par des coups de poker, ou de génie inconscient souvent, on ne devient rien, voilà ; il faut avoir du fatum en soi, dirait le philosophe à moustaches dionysiaques ; mais on peut choisir aussi de faire du commerce au Harrar, c’est bien aussi comme destin, ça fait parler les crétins pour des siècles[8]) et lire les livres qui lui deviennent essentiels (et dans l’adolescence des choses issues des livres se dessinent, se vérifient dans le réel, et viennent à maturité avec l’âge et les détours multiples de la déambulation).

 

Préhistoire, poètes persans, civilisations… je suis votre liste. On y reviendra.
Et les déclics venus de l’enfance…, oui, il y en a eu.

 

Deux ou trois exemples qui sont de l’ordre de la méthode de travail, plutôt.
•La série : lisant Denis Roche il y a 40 ans, je ne voyais pas bien ce qu’il entendait par nécessité de faire dans la série ; mais j’ai appris à voir les choses grâce à cette discipline… Finalement c’est de la discipline, oui. C’est une condition de l’opération de condensation, précisément. Ce que je fais n’a plus rien à voir avec Roche, mais il y a des traces de l’influence de Roche en trois occasions au moins dans ce que j’ai écrit : mon opuscule de Dakar, des bribes allusives dans les Actes, un article dans un numéro spécial de la revue d’Espitallier, Java ; et mes balades au Yucatan (et le poème liminaire du Centre, donc) sont sur les traces de Roche ; il n’est pas jusqu’à cette célèbre photo de Roche par Borer, dans le sanctuaire du temple d’Aménophis à Louqsor, qui n’ait son doublon dans ma biographie… Et même j’ai découvert une autre signature de rimbaud à Karnak… que Borer n’a pas relevée (en fait, ce Rimbaud graffitiste des temples d’Égypte a dû être un grognard napoléonien, ou un plaisantin, qui ignorait sans doute tout d’Arthur). Pour en revenir à la série : quand il y a série, il y a développement, même si on a l’impression de patiner, de faire du sur-place, et qui dit développement dit révélation, en fin de parcours, tous les photographes le savent ! Révélation, entendue comme dévoilement du réel, et réalisation concomitante de soi, affirmation de la voix dans l’effacement du je même qui énonce.

 

•Un type de série systématisée : celle des figures, dans Codex.
Chaque poème de la série est pourvu d’un titre explicite, qui désigne une figure de rhétorique, et illustre par un type de masque cette figure : ces masques sont cités en fin de page, et il ne faut être grand clerc pour savoir que je ne fais que reprendre une classification qui se trouve aisément dans un des ouvrages régulièrement publiés par le musée Dapper, pour leurs expositions (des livres épatants, toujours) ; mais bien entendu cela ne serait pas assimilé s’il n’y avait eu auparavant tout Leiris par exemple et d’autres personnages de même acabit et d’égale importance ; il s’agit seulement de pénétrer dans le double animal, dans la fibre de la matière qui porte le sens ; il s’agit d’entrer dans la métamorphose, et de se retrouver de l’autre côté de soi… De regarder la face qui se cache dans le dedans de soi.
La poésie est une activité de connaissance (de soi, du monde : c’est pareil).
La vulgarité poétique se voit au fait qu’elle s’admire parlant en énigmes banales : il ne faut pas gratter beaucoup dans des tas de poèmes pour débusquer le Narcisse sans reflet lisible, qui patauge dans le tain du miroir, pathétique.
Connaître, c’est rythmer l’énonciation de façon que le mot fasse nœud dans la trame, et de façon indiscutable. Énoncer les mots dans le rythme qui leur est dû pour que le monde ait un sens, voilà le but, le seul. Et qui dit qu’on est enfin certain de savoir ce qui est.
Comme ce livre Codex comporte des séries de diverses sortes, vous pouvez me poser les questions que vous désirez.
Les Animaux, c’est une série minée de l’intérieur : chaque poème éclate sur sa propre page, en lançant ou non des appels à d’autres faces du réel, et selon des modulations singulières (pour écrire un poème des Animaux, il faut des mois, car sa clé détermine sa tonalité, et tout le travail est de conserver sur l’ensemble de la page cette tonalité : pas de dispersion donc, pas de je-m’en-foutisme poétique, le doigt sur la tempe, en attendant l’inspiration ; pas de pose…) ; on pénètre dans chaque poème par sa porte, on y accède en s’accordant avec le ton qu’il impose ; si l’on va chercher les échos, les motifs repris dans la trame, on tombera sur autre chose qui méritera une lecture séparée…

•Travailler : cela se fait de deux façons, et qui se recoupent, se complètent : dans le mouvement même de la marche, du déplacement, et sur la table de dissection, où l’on tape le texte, qui s’inscrit sur l’écran (avant c’était le tambour chamanique de la machine), et prend des formes diverses avant de se fixer : une mécanique organisée comme "Paroles d’Herbe" dans Codex toujours a été gribouillée sur un carnet, au crayon, dans les cahots du camion, dans la sueur et la poussière, les pieds sur le tableau de bord à côté du chauffeur, en traversant le désert namibien, et il y était question (dans l’impuissance à penser réellement ce rapport humain engageant des options poétiques précises, et donc dans la confusion et la souffrance) de Di Manno (encore ! c’est que je parle beaucoup aux amis, même loin d’eux, je poursuis des conversations engagées sous d'autres latitudes…) et de Hocquard et de mes contradictions personnelles touchant à la lecture comparée de leurs ouvrages et de l’amitié partagée (je veux dire écartelée entre ces deux êtres) et de la douleur de parvenir ou non à formuler quoi que ce soit de pertinent sur ce double sujet, qui n’en était qu’un, dans l’équipée d’alors : dire, me dire, quelque chose qui dissipe l’ennui, car on s’ennuie à être pleinement heureux ainsi, la lassitude de ces paysages magnifiques traversés en sachant que chaque kilomètre parcouru signifie un moment de plus vers sa propre mort, dans l’immensité du temps solidifié dans les structures géologiques, et immobilisé dans les tableaux, les visions des animaux et des plantes et des minéraux, fixées là par le souvenir en train de se fabriquer. On étouffe dans cette densité-là, et le poème terminal n’évoque plus rien de cette discussion intérieure avec deux amis éloignés : on entre, dès la première ligne, de plain pied dans l’autre monde avec Eurydice… On a donc atteint la nécessaire condensation.

 

Voilà pour aujourd’hui, ma chère Florence.
Reprenez la liste supra et visez tel ou tel point, ce sera plus facile et pour la questionneuse et pour le répondeur : c’est ainsi qu’on s’enrichit.
Et il me faut le petit coup de starter pour démarrer, souvent.
Une remarque même apparemment à contresens, ou exprimée dans la peur du contresens, fait se dérouler le rouleau de papyrus, et les figures s’animent. Et les dieux se taisent pour écouter la voix qui les fait vivre.
A vous

 

 


[1] Non loin de Stockbridge, où il y a un festival de musique classique…
[2] L’avantage de rencontres telle que la vôtre est que je remets à remonter moi aussi le courant… Je reviens aux sources et fais le bilan, pour la Xème fois, bien sûr, mais en sachant maintenant qu’il y aura une suite… D’ailleurs, je l’ai dit à Di Manno lundi dernier : je venais d’ouvrir La Musique et la Transe de Gilbert Rouget – livre acheté dans l’après-midi au musée Dapper – et j’avais lu la préface extraordinaire de Leiris… Deux ou trois phrases m’avaient dit que je tenais là quelque chose qui porterait ses fruits… J’ignore absolument quoi, pour l’instant, mais ce sera à partir de là que se construira quelque chose de nouveau, s’il doit se construire quelque chose !! A vrai dire, un bouquin s’échappe, dès lors qu’il est dans le monde, et il vit sa vie ; et on a un vide sous les pieds quand la chose part trouver ses lecteurs (j’ai failli écrire « lectueurs »)… Je n’ai rien en magasin (à part quelques divagations sur Lucrèce) ; mais Leiris m’a ouvert une porte dans le labyrinthe… et je vais aller voir ce qu’il y a derrière, ou sur le mur aveugle qu’elle imite ! Dans les chambres mortuaires des Égyptiens, il y a des fausses portes ainsi, qui mènent vers la lumière, exprès closes, pour ouvrir les yeux… C’est une gageure de faire un livre : je ne m’en remets jamais… Chacun est une étape vers le réel, une étape nécessaire – dont les nécessités m’apparaissent parfois après coup – où je suis remis en cause par ce qui m’a accompli et épuisé.
[3] (NDLR) Yves Di Manno dirige la collection Poésie de Flammarion et est donc l’éditeur d’Auxeméry.
[4] Auxeméry, Les Actes d’Hélène, Ulysse fin de siècle, 2000
[5] (NDLR) Allusion à de nombreux conseils sur le jazz donnés à la destinataire des lettres et qui ne sont pas repris ici.
[6] Mais il faut que j’explique les titres…
Le centre de gravité ? Où est-il, ce centre, sinon dans l’équilibre enfin atteint entre le désir et la raison – mais la raison de celui qui sait bâtir sa barque (bien entendu, pas la raison des raisonneurs déraisonnables), et le désir jamais épuisé de réalisation de soi. Il y a dans la décision de publier un livre à 35 ans passés, des déterminations qui ont été alors reconnues comme des nécessités intérieures : lecture d’Olson évidemment indiquée comme celle qui donne le la de la quête, dès le poème liminaire, mais toujours en arrière-fond toutes les strates accumulées de la pérégrination, et dans l’ordre amoureux (autant qu’intellectuel, ou banalement poétique) : ceci n’est jamais entièrement dit, mais si vous lisez les Actes d’Hélène (qui est la clé de tout – et n’est sous sa forme donnée à lire qu’une partie de ce qui fut écrit) vous aurez quelques indications… Je dis « banalement poétique », car tout ce que j’ai fait durant les années d’Afrique, dans cette sorte d’exil volontaire, a été de faire mûrir la bête poétique : lecture, par exemple, de Denis Roche, comme destructeur du discours poétique convenu. Lecture de Reverdy, un peu… De Cendrars, un peu. Ou Ginsberg (cité dans le livre – dans le désert mauritanien) Plus, tous ces gens : les Senghor etc. (la négritude humaniste façon mi-cicéron mi-catéchisme, en 1978, j’en avais soupé, et c’est un voyage au Mexique qui m’a sauvé…) Bref, ce livre est une… délivrance.
le feu l’ombre : le jeu des mots est celui-ci : pas de majuscule, car il y a indétermination volontaire, le feu est un « élément » (le dieu qui vit dans le cœur des choses et de l’être), mais aussi un « mort » (celui qui est parti se chercher de l’autre côté de soi), et l’ombre est à entendre, à la façon chinoise, autant en substantif apposé (le feu étant l’ombre, le double de soi , mais le verbe être n’existe pas en chinois) mais aussi comme verbe, ce feu ombrant le l’ = l’indéterminé, l’objet, le soi, i-e ce qui réclame réalisation, précisément.
Parafe : signature, gauchie par cette orthographe peu usitée… Signature, donc. Achèvement.
Codex : c’est le livre de la trace, qui va vers le lieu qui accomplit . (Si vous lisez les 4èmes de couverture, vous verrez la continuité ; elles ont été conçues comme des condensés, des précipités de sens…Il n’y a que pour le dernier que j’ai laissé faire Yves Di Manno à son idée, car j’avais tout dit, quant à moi). Un codex est un livre où l’on lit des marques de pas, qui désignent un itinéraire à valeur symbolique/historique, chez les Indiens…
Les Animaux industrieux : le titre est issu d’un paragraphe, dans une lecture dont j’ai oublié le titre – un livre d’histoire trouvé chez Gibert… Un soir de boisson avec YDM, place d’Italie, j’ai simplement dit que le prochain livre porterait ce titre… Il s’est révélé qu’un fabuliste du XVIIIème l’avait déjà utilisé : aucun intérêt. Il s’agissait de relever ce défi : des incipits donnés, à faire aboutir à des choses indiscutables, et où l’animal humain se trouverait dans son propre double, ce regard des profondeurs qui le hante…

[7] C’est un fait que je me mets à hauteur de mes admirations, et que tous ces personnages de mon théâtre mental sont là présents en permanence. Il en est un qui a été déterminant, c’est Artaud : la forme prise par la section d’entrée de Parafe, "conscience masque" lui doit tout : je ne sais plus si je vous ai déjà dit ça, ces poèmes ont été d’abord dictés au magnétophone en conduisant, pour une grande partie d’entre eux, et souvent à toute allure ; et dans leur forme initiale, ils avaient un air artaldien prononcé (respiration, tics de coupes de lignes et de syntaxe bravache, etc.) ; et après travail, ils ont donné ce que l’on a, une séquence découpée de façon à énoncer une vérité qui me soit propre, dans un souffle particulier, où c’est plutôt les leçons d’Olson quant au phrasé de la ligne et à l’accentuation des mots forts… L’aboutissement, c’est le corps même des Animaux : les imbéciles prennent ça pour un long poème (j’ai entendu déjà ça cent fois)… Non, non, c’est une suite de poèmes qui trament leurs échos sonores et leurs motifs visuels dans un certain ordre. Il y a des répétitions voulues, bien sûr ; des allusions claires aux désastres divers, ou aux merveilles, qui occupent le quotidien de la planète, et qui se renvoient d’un continent à l’autre (on passe dans une strophe, de la paroi du Brandberg à Oraibi, chez les Hopis…). Et la distribution par aires de signification (les continents eux-mêmes, avec ce que j’en sais par expérience de baladeur nez au vent de l’éventuel et de piocheur de bouquins multiples) n’a pas varié depuis Parafe
[8] Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud, disait Char, dans un opuscule… C’est sans doute son meilleur titre. Le curieux de mon itinéraire, c’est, aux yeux de l’autre (qui ne s’appelle pas Auxeméry comme celui qui signe –Auxeméry, c’est le nom de la mère !), que j’ai toujours eu l’impression d’être allé me paumer dans des déserts pour oublier tout ça, la poésie, ce merdier aux vanités, et que j’en suis revenu : en 68, je composais un vaste poème pour cracher et partir ; et puis 15 ans après, il se trouve que j’avais digéré les serpents et les grains de sable, et que je pouvais signer… mais la tentation reste : se fermer, faire la coquille, exorciser, jouer le fils de l’air, et souffler à contre-vent… Se taire.

 
 
 
 
 
 
 

mercredi 20 février 2008

Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 4

 

 

Je publie ici le quatrième épisode de l'entretien infini avec Patrick Beurard Valdoye. Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2, épisode 3

 

 

9 décembre 2007, de FT
cher Patrick, je viens de vous lire et je suis et bien disons-le puisque c'est le mot bouleversée et aussi passionnée. Il y a là déjà tant de pistes et je vais certainement repartir de certaines choses que vous dites pour vous interroger plus avant.
Je dois réfléchir aussi au devenir de cet échange, le laisser peut-être s'épanouir un peu en dehors d'une visée particulière, voir sur quel rythme et à quelle profondeur il s'établit, si cela vous convient, pour ensuite trouver une forme adaptée. Qui serve votre travail, car je le répète, je pense que c'est un travail important et tout ce que vous dites ne fait que confirmer cette idée.
Cela dit, je me rends compte que me manque la lecture des autres livres (manque pour mieux comprendre & manque comme frustration aussi), je vais y remédier dès que possible.
En fait une idée consisterait à publier quasiment en temps réel cet échange, je pense que ce serait passionnant pour les lecteurs et aussi que ça irait dans le sens d'une recherche que je fais autour de l’usage des ressources internet ou plutôt autour de ce qu'on peut inventer autour de cet outil.
Je vous propose de nouvelles questions dès que possible.
Et je vous donne raison pour le mot pluridisciplinaire !
Et puis quel bienfait pour moi de vous voir parler  de l'Allemagne, des musiciens contemporains et de la physique nucléaire. Je n'ai aucune formation scientifique mais je me suis toujours intéressée à ce domaine de la matière, de sa structure, je lis ce que je peux (mais pas la thèse de Louis de Broglie !), plutôt certains livres de vulgarisation (encore un mot affreux n'est-ce pas) publiés chez Odile Jacob, ou en Champs Flammarion et puis des revues, bon, disons-le Science et Vie, j'ai un peu essayé la Recherche aussi, auteurs lus Hawking, Klein... et quelques autres. Ecouté aussi souvent les émissions scientifiques de France Culture. L'astrophysique m'intéresse énormément. Mais aussi la botanique, les insectes, les papillons, les instruments de musique...... etc. etc.
J'aimerais aussi  que vous me disiez ceux dont l'œuvre compte pour vous, parmi les poètes (pris dans le très beau sens que vous donnez à ce mot et qui en quelque sorte me permet de résoudre sinon une difficulté, du moins une question) et aussi parmi les musiciens contemporains, ne serait-ce que ceux que vous lisez et écoutez ces dernières années et en ce moment. Je vous dis merci, du fond du coeur, Patrick. Aussi parce que cet échange et ce qu'il inaugure m'aident à avancer dans ma réflexion sur mon travail poezibaesque, sa conception, la question cruciale et affreusement difficile des choix, etc.
je vous embrasse et vous dis à très vite
florence

 

 

9 décembre 2007, de P.B.-V.
Je suis content d'avoir su apporter ce que vous attendiez, ce n'est pas simple, évoquer un parcours à vous, lectrice, sachant que cela se destine a priori à des non-lecteurs...
Tout à fait d'accord pour être un cobaye de vos expériences poezibaesques
[...]
Pour les poètes que j'apprécie, vivants c'est cela ? il y en a tant.
Je voudrais simplement citer ceux d’entre eux qui m’ont ouvert des portes lorsque j’étais jeune auteur. J’aimerais mentionner plusieurs noms mais hélas deux seulement me viennent : Bernard Heidsieck et Jacques Roubaud. Il n’y a pas foule n’est ce pas ? C’est ainsi. Les autres poètes de ma génération vous confirmeront pour la plupart cet état de fait : la génération précédente ne nous a guère aidés.
J’ai envie aussi de saluer les femmes poètes de la «relève», dans un milieu si longtemps misogyne (il en reste parfois des traces). Elles font un travail qui m’inspire un grand respect. Celles avec qui je dialogue m’apportent beaucoup. Parfois un raz de marée. Tiens, Caroline Sagot Duvauroux, c’est épatant non ? Elke de Rijcke, remarquable. Tant d’autres, formidables, Fabienne Courtade, Isabelle Garron, Sophie Loizeau, Véronique Pittolo, Isabelle Balladine-Howald. Beaucoup d’autres, et leur aînée, Michelle Grangaud. Ou encore, une qui arrive juste : Anne Kawala.

J'en reste là. A suivre, de votre côté...

 

 

9 décembre 2007, de FT
Ce que vous dites être "insister sur les balbutiements" me parait très important parce qu'on sent bien qu'il y a comme un réseau sous-jacent dans votre travail et je pense qu'éclairer la formation de ce réseau ou l'accession (vous verrez dans mes questions pourquoi je parle ainsi) à ce réseau me parait tout à fait déterminant. Pas besoin d'être nobelisé/nobelisable pour que la question de la genèse soit abordée, c'est une des plus passionnantes, genèse et mutations successives à partir de ces données de départ....

Est-ce que je peux vous dire tout simplement que je pose les questions que je me pose, moi, votre lectrice ? Qui a la chance de pouvoir dialoguer avec l'auteur, intéressée qu'elle est par la genèse de cette œuvre-là mais aussi au-delà par la genèse de tout travail de nature artistique et son inscription (important ce mot il me semble) dans une vie et dans un contexte, des contextes plutôt.

quelques nouvelles questions dont certaines sont sans doute immenses.... si vous y répondez dans le détail.... on est toujours dans la genèse des choses ici.

1. Développer si possible cette notion très intéressante, le poète, un artiste de l'écriture employant toute forme si nécessaire

2. Un peu plus sur votre rapport à la langue allemande. Parlée dans le cadre familial (des ascendances ?), apprentissage scolaire ou personnel ? Choix de votre part ou choix des parents puis investissement personnel ? Vous la pratiquez couramment aujourd'hui, parlée, lue, écrite (oh zut, on dirait un CV ! mais c'est important, pour comprendre de l'intérieur)

3. Revenir sur la question des antécédents familiaux : coupure, division dites-vous, au fond pour des questions d'opinion. Or vous me semblez souvent "hors", horsain en quelque sorte, de votre famille, des cénacles littéraires, de votre culture en partie, de votre pays.... Un peu comme si aucun statut, aucune "installation" ne vous convenaient (deux expériences cruciales, Cork et Berlin se font ailleurs), comme si vous étiez vous-mêmes dans l'espèce d'errance spatiale et même peut-être temporelle d'un Kurt Schwitters et sans doute d'autres de ceux dont vous suivez les traces....Et là encore on peut se poser la question, ne serait-ce pas le statut des plus fins et des plus sensibles d'entre nous qui ne se trouvent pas, ne se retrouvent pas dans une appartenance ?

4. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? En les modifiant par votre seule présence (je pense au statut de l'observateur en physique, pour ce que j'en ai ((très peu et sans doute très mal)) compris ?)  Et est-ce que ces orientations/réorientations du travail en cours sont finalement informées par ce réseau de sens et signes, comme si vous suiviez des lignes de faille en quelque sorte ?

5. Quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec...) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poésie, Allemagne, musique, guerres, exils, histoire de l'art, intérêt pour les langues, etc.)

 

 

10 décembre 2007, de P.B.-V.
Florence, je vais réfléchir à toutes ces questions.
Il ne faudrait pas oublier que je souhaiterais un vrai dialogue, où vous êtes aussi intervenante à partir de votre expérience personnelle, pas seulement en questionnement de lectrice... En réinvestissant dans vos questions ce que vous énoncez dans le préambule, cette question des réseaux, déterminante, par exemple, je trouve que la question devient votre question...

 

 

10 décembre 2007, de FT
merci pour cette précision sur la façon dont vous entendez l'échange : cela me touche et bien sûr m'intéresse beaucoup.
Sans doute nous faut-il un petit temps d'observation et comme une sorte de réglage des attentes mutuelles, le but étant d'arriver à faire en sorte une création commune, dans l'échange.

 

 

16 décembre 2007, de P.B.-V.

[Note de FT : la réponse aux questions du 9 décembre me parvient sous forme d’un fichier texte joint au courriel. J’ai retranscrit les questions pour plus de facilité de lecture]

 

[1. Développer si possible cette notion très intéressante, le poète, un artiste de l'écriture employant toute forme si nécessaire]

Au préalable de mes livres, il y a un projet. C’est lui qui détermine ensuite la forme littéraire, et non l’inverse. Se construit alors ce que nous nommons un dispositif. Toutes les formes – ou mediums – peuvent être explorées si elles contribuent à élaborer ce projet : le poème en vers, le poème en prose cadencée, le poème visuel, le poème-liste (j’appelle cela des « théories »), la prose documentaire, ainsi que toute forme à inventer si aucune d’elles n’est adéquate. Le « narré » en est une, me semble-t-il.
A quoi s’ajoute le dispositif de performance (je préfère parler de « récital »), qui agit ou réagit sur l’écriture.
Cet ensemble constitue ce que j’appelle arts poétiques.
Je rejette bien entendu, et comme nombre de mes collègues, l’habituelle et rétrograde classification en genres littéraires, qui est l’expression d’une volonté mercantile. Je m’étonne toujours d’observer comment les anciens continuent à mettre un signe d’équivalence entre poète et vers. Je les crois légèrement de mauvaise foi. Il est vrai que presque tous ne se disent pas poète mais : écrivain. Mot qui ne signifie au fond plus rien. Qui n’est pas écrivain ? Qu’avons-nous à voir avec nos ministres, nos présidents ou nos administrateurs de biens, qui sont, et surtout eux, écrivains ?
On avait fait dire à Ponge dans un entretien ancien qu’il était scripteur. Mais Francis Ponge à Stuttgart, devant les étudiants de Max Bense, a dit, naturellement, qu’il était poète. Il n’y a pas d’autre mot pour définir cette qualité d’artiste de l’écriture. On me dit parfois : « ce n’est pas à toi de dire que tu es poète ». Mais pourquoi les artistes plasticiens, eux, pourraient dire ce qu’ils sont, ou bien les compositeurs ? Il faut cependant rester modeste : « Nur Narr, nur Dichter » écrit Nietzsche. Seulement poète. C’est déjà quelque chose. Lorsque un policier me demande ma profession, et que je dis : poète, il m’arrive qu’on me réponde : « C’est un beau métier que vous avez ».

[2. Un peu plus sur votre rapport à la langue allemande. Parlée dans le cadre familial (des ascendances ?), apprentissage scolaire ou personnel ? Choix de votre part ou choix des parents puis investissement personnel ? Vous la pratiquez couramment aujourd'hui, parlée, lue, écrite]

J’ai vécu les premières années de ma vie dans le territoire de Belfort, où l’allemand est un refoulé. Zone romane longtemps sous la tutelle alsacienne. A dix kilomètres de là, Montbéliard, il y a le spectre du pays souabe, qui comptera dans mon parcours.
Personne ne parle l’allemand dans le premier cercle familial. En arrière-fond, on parle parfois l’alsacien. Je ne l’entends que rarement. Mais lors de voyages familiaux, j’entends, enfant, le suisse-allemand ou l’allemand. Et je commence à bredouiller quelques mots allemands à neuf ans en vacances. Au collège l’allemand est ma première langue, rien de surprenant vue la proximité de la frontière allemande.
Il y a au collège, un professeur d’allemand d’origine alsacienne, dont je sens la puissante immersion dans cette langue. Étrangement, son bilinguisme l’amène à faire des lapsus lorsqu’il se met en colère contre nous. Cette fragilité paradoxale me touche.
Le livre d’apprentissage de l’allemand est archaïque. Une chance : au lieu de lire les histoires de madame Schmidt qui va au supermarché pendant que monsieur Schmidt fume la pipe en lisant son journal, nous apprenons les aventures de Siegfried, de Brunhilde, de Wotan. Cela me fascine.
Toutefois c’est lors de mon séjour à Berlin, puis de mes nombreux déplacements professionnels en Allemagne (ouest et est) que je me perfectionne, avec l’espoir de lire Hölderlin ou Celan dans le texte. J’ai aussi vécu à Stuttgart par la suite.

 

[3. Revenir sur la question des antécédents familiaux : coupure, division dites-vous, au fond pour des questions d'opinion. Or vous me semblez souvent "hors", horsain en quelque sorte, de votre famille, des cénacles littéraires, de votre culture en partie, de votre pays.... Un peu comme si aucun statut, aucune "installation" ne vous convenaient (deux expériences cruciales, Cork et Berlin se font ailleurs), comme si vous étiez vous-mêmes dans l'espèce d'errance spatiale et même peut-être temporelle d'un Kurt Schwitters et sans doute d'autres de ceux dont vous suivez les traces....Et là encore on peut se poser la question, ne serait-ce pas le statut des plus fins et des plus sensibles d'entre nous qui ne se trouvent pas, ne se retrouvent pas dans une appartenance ? ]

Une des préoccupations qui structure mon livre en chantier est la question tsigane : les Rom. C’est un enjeu culturel dont l’Europe en devenir – autant les structures que les citoyens – a la responsabilité. Je suis venu aux tsiganes progressivement : les nomades, rares aujourd’hui, dont le rapport au monde reste énigmatique. Mon prochain livre du cycle devrait s’appeler « Gadjo-migrant ».
J’oserais dire qu’il y a quelque chose de leurs usages, de leur désir de mobilité, de leur refus de la propriété, et cette volonté de n’être jamais installés, qui me fascine. Ma valise à roulettes, je l’appelle ma roulotte. Un ailleurs primordial charpente mes projets littéraires. Pourtant je ne suis pas instable. Ce n’est pas une fuite en avant : chaque déplacement préparé, ingéré, digéré jusqu’à épuiser l’exotisme, engendre une trace – le texte – avant la station suivante.
Peu à peu l’image de « l’explorateur du dehors et du dedans » qui caractériserait mon modèle du poète (Rimbaud ou Hölderlin par exemple), a laissé place au voyageur nomade.
A moins que l’on revienne au coup génial de l’explorateur Fridtjof Nansen. Comment a-t-il exploré l’Arctique ? En inversant le processus d’exploration, l’habituelle conquête de territoire, la colonisation par un ample mouvement de pénétration. Son parti pris, et je trouve cela fascinant, fut de construire un bateau destiné à rester prisonnier des glaces des mois durant. C’est donc par l’immobilité, celle de son Fram, que l’exploration vers le Nord est conçue. Nansen fait le pari iconoclaste que la banquise elle, se déplace, et qu’il suffit de s’armer de patience, et d’un matériel rigoureusement adapté, pour atteindre l’objectif, une fois préalablement parvenu aux portes de l’Arctique. Je me retrouve dans ce schéma. Il y a là peut-être une métaphore de ma démarche. De toute démarche artistique en fin de compte, dont le déplacement est la condition pour atteindre les strates de connaissance mises au secret par les directeurs généraux de l’abrutissement.
Les choses ne me sont pas préalablement tombées dessus. J’ai dû aller les chercher, j’ai dû explorer en aveugle, animé d’une méfiance à l’égard des vérités qui m’avaient domestiqué. Peut-être un critère pour devenir poète est-il cette suspicion envers la transmission des savoirs dogmatiques. Si nous savons que la vérité n’est pas dans l’achèvement, il faut parfois admettre qu’elle n’est pas non plus dans le commencement. Il faut s’inventer une géographie mentale aux frontières des croyances.
Je suis par exemple entré dans l’art contemporain quand j’avais quinze ans. On disait dans mon entourage (famille, lycée) que la Chapelle de Ronchamp (du Corbusier) était une horreur. J’ai voulu vérifier par moi-même, parcourant les quelques quinze kilomètres en mobylette. Le soleil éclairait les murs blancs du grand coquillage abstrait, rien d’aussi mystérieusement beau ne m’était apparu. Ma voie était à coup sûr de ce côté-là, et j’allais devoir certainement errer longtemps, sans appui.
Je ne tire cependant de cet arrachement aucune vanité. Il n’y a aucun mérite à faire ce qu’on sent que l’on doit faire.

 

[4. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? en les modifiant par votre seule présence (je pense au statut de l'observateur en physique, pour ce que j'en ai ((très peu et sans doute très mal)) compris ?)  Et est-ce que ces orientations/réorientations du travail en cours sont finalement informées par ce réseau de sens et signes, comme si vous suiviez des lignes de faille en quelque sorte ? ]

Je voudrais vous dire qu’un poème est la traduction d’un livre caché.
Par ailleurs, si vous êtes sur un pont regardant un fleuve, vous êtes empli de ce sentiment du présent mêlé d’évidence, vous contemplez l’homogène et le continu, dont vous ne savez pourtant rendre compte (par exemple vous ne pouvez définir la couleur de l’eau). Si maintenant vous nagiez dans l’eau, sous le pont, et de votre plein gré, il se peut que vous ressentiez l’hétérogénéité du flux. Par exemple, sur différents points de votre corps, les différences de températures, entre une eau qui provient d’un affluent d’une vallée ensoleillée, et celle d’un torrent montagneux. Enfin, si vous êtes à 15000 pieds au-dessus, vous observez cette fois tout le bassin, les tracés infinis des rus et rivières, dont certaines parfois disparaissent dans le sol pour réapparaître plus loin. Le point de vue vous conforte dans cette réalité, complexe, mais que vous croyez pourtant comprendre dans son ensemble.
Mais quel raisonnement va-t-il vous permettre de saisir comment ce fleuve porte un même nom de sa source à son embouchure, y compris - à quelques lettres près - après avoir traversé plusieurs langues ?
Il faut passer du raisonnement à la résonance.

[5. quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec...) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poésie, Allemagne, musique, guerres, exils, histoire de l'art, intérêt pour les langues, etc.)]

Je viens de la musique, d’une oreille musicale, dès l’enfance. Adolescent j’écoute autant le rock et la pop musique, que Beethoven. Je commémorais la date de sa mort avec quelques camarades, et ce jour-là, je n’allais pas au lycée. Je l’ai ensuite perdu de vue, et l’ai retrouvé par Kurt Schwitters qui pleurait dès qu’il entendait une de ses sonates pour piano. Par Beethoven je suis arrivé naturellement à Goethe et aux romantiques, à la culture allemande, aux folles guerres franco-allemandes. Puis à l’amitié franco-allemande dont je suis un modeste acteur depuis 25 ans (je dois beaucoup au programme artistique de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse et à son directeur Horst Wegmann).
Deux moments importants associés au livre : le premier est un « prix d’excellence » offert par l’institutrice qui m’a appris à lire et à écrire. Un livre au format et au poids hors du commun. Je n’avais jamais vu un si gros livre. Il n’y a presque pas de livres à la maison. Le livre y inspire un grand respect, mais il n’y a pas assez d’argent pour en acheter. Je suis sûr que l’institutrice a payé de sa poche ce cadeau de fin d’année, qu’elle m’a dédicacé. Il est toujours religieusement rangé dans ma bibliothèque. C’est « L’île mystérieuse ».
Le second, alors qu’adolescent je perds peu à peu le goût de la lecture. Je m’adresse à un prof qui fait un remplacement de deux mois. « Lisez Gide », me propose-t-il. A la bibliothèque municipale, où ma mère m’avait inscrit dès l’enfance, j’emprunte le seul Gide disponible : Les nourritures terrestres. Je n’y comprends rien. Par chance, au lieu de le reposer, de me dire « ce Gide quel con » (attitude normale à quinze ans), je le reprends. Je ne comprends rien aux divagations de Nathanaël, mais je sens qu’il se passe là quelque chose d’un autre ordre ; et que c’est à moi d’aller vers le livre, pas l’inverse. J’entre ainsi dans la poésie moderne. Ce qui me saisit peu à peu, c’est cette alternance de poème en vers et de poème en prose. J’ai compris bien plus tard quel rôle ce livre a joué dans l’écriture de mes livres, au moment où j’ai découvert Le fou d’Elsa pour les mêmes raisons ou, dans un autre axe, cet autre livre-projet, Le turbot de Günter Grass. Ces livres, et bien d’autres, m’ont conforté dans ma démarche. Ils m’ont encouragé à affirmer la nécessité de sortir de la classique monoforme, unitaire au plan de tout un livre, qu’il s’agisse de vers ou de prose. Dans le « Cycle des exils », les livres sont construits selon une complexité formelle qui est envisagée sur l’ensemble du livre.
C’est évidemment aussi cela que l’industrie du livre ne peut tolérer.

 

 

à suivre

Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2, épisode 3

 

 

lundi 11 février 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 1

 

Je débute ici la publication d’une troisième série d’entretiens infinis, cette fois-ci avec Jean-Pascal Dubost. Tristan Hordé a récemment consacré une note de lecture, à laquelle je renvoie, du dernier livre de Jean-Pascal, Vers à vif. On peut aussi consulter sur le site sa bio-bibliographie, lire une autre fiche de lecture sur Monstres Morts et une présentation de Nerfs

 

Sur le principe des entretiens infinis de Poezibao, lire ici.

 

 

 

Le 7 janvier 2007, de Florence Trocmé (FT)
Me traverse une pensée […] peut-être que nous nous acheminons en douceur vers un entretien infini... mais pour ça il faudrait que je te lise plus à fond... mais ton rapport aux auteurs et à la langue me passionne et en plus je pense que c'est une pensée très féconde.
On peut essayer de démarrer les choses en douceur, sans but précis, pour l'instant... il me semble d'ailleurs que c'est déjà en route.

florence

 

 

 

9 janvier 2007 de Jean-Pascal Dubost (J.-P.D.)
Florence, à aucun moment l'idée d'un "entretien infini" ne m’aurait effleuré. J'en apprécie beaucoup l'idée de progression, tâtonnement (tant d'interviewers sont sûrs de leur fait).Et ta proposition m'a, comment dire, à la fois touché et intimidé et honoré. Touché parce qu'elle me joint à un moment de découragement et de doutes, et intimidé parce que les deux premiers que tu interroges sont de sacré bon sang de pointures.
Ma relation à la langue est moins savante que la leur, elle est plus rustique, rude, brute, échevelée, ébouriffée, hétérogène, autrement dit... moins savante. Honoré enfin parce que je suis impressionné par ta capacité de travail et son résultat. Je crois percevoir chez toi une gourmandise, une curiosité, un appétit.
Je n'ai pas lu encore les suites des entretiens. Par manque de temps depuis quelques jours, et par fatigue des yeux. Mais je le ferai tout bientôt.
Ta proposition m'a aussi surpris.
Et j'en accepte le pari. Allez !
Je t'embrasse,
Jean-Pascal

 

 

 

Le 9 janvier 2008, de FT
Bonsoir Jean-Pascal et merci de ton mail,
Pour l'instant, j'ai lu, et je vais rapidement t'en parler, Vers à vif... et j'ai ici Nerfs et Fatrassier.... et Dame 1/1 et Monstres morts, donc tu vois je suis bien lotie déjà, c'est plus à toi de voir si d'autres titres te paraissent importants.....
Au fond je me dis que pour amorcer la réflexion, la discussion, plutôt que de te poser des questions, je vais t'envoyer mes notes. Je t'explique : quand je lis, je note : recopiage de citations, mais aussi impressions, associations, ce qui monte à fleur de conscience à la lecture, ce que me fait le texte (tiens ça on pourrait en parler, ce que fait un texte), intuitions (peu importe si elles sont justes ou pas), etc. Je me sers de ces bribes ensuite pour écrire mes notes de lecture. Donc voici ce que selon cette méthode j’ai noté il y a deux jours, puis avant-hier soir, hier matin en poireautant pour une radio de la main. Je pense qu’il est souhaitable que notre échange s’établisse librement, comme une conversation, sur tes livres, la poésie, les auteurs etc. 

 

extraits de mes notes
• Tristan [Hordé] m’a proposé une très belle note de lecture sur Vers à vif, puis m’envoie ce matin un mail tout à fait passionnant de Jean-Pascal sur son travail, en réponse reconnaissante aux analyses de Tristan. Ce qui m’a précipitée vers le livre que je n’avais pas encore pris le temps de lire

• Jean-Pascal, dont la langue me fait l’effet d’une pâte pétrie avec d’autres textes et plusieurs façons de langue ;(pour l’instant, c’est très mal formulé). Je reprends ici quelques mots du mail qu’il a écrit à Tristan : « Vous avez pointé avec justesse et précision l'essentiel... Oui, une invitation à lire après fréquentation excessive de la littérature (je lis tellement de poètes sans fonds littéraire), je considère écrire de la poésie comme un hommage constant à la langue et aux livres, dont nous venons, en fait, plus qu'un travail de la langue, j'ai plutôt coutume de dire "travail avec la langue". Je me définis comme "(ré)veilleur de la langue". »
La notion de fonds m’éclaire, c’est précisément ce que je ressens avec Patrick Beurard-Valdoye et avec Auxeméry, et c’est sans doute pourquoi je me suis arrêtée sur leurs œuvres respectives. Car fonds il y a, littéraire, historique, d’histoire de l’art, sociologique, ontologique et métaphysique. Une ouverture sur un arrière-fond, un sous-fond, un sur-fond qui informent et fécondent en permanence ce travail avec la langue, le poète n’étant que l’interface (beau mot trop utilisé dans une acception technologique aujourd’hui) entre ce fond(s) et ses lecteurs mais interface essentielle qui filtre le fonds, choisit ses matériaux, les assemble, les incorpore, les digère, les restitue, à sa façon unique et spécifique. Travaillant sur les mythes antiques ou sur les fables d’Apulée, tout le monde n’arrive pas à faire du Racine ou du La Fontaine!

• « Tout ce qui passait par l’ouïe, je le prenais » (Vers à vif, Obsidiane, p. 19). Il y a un rapport aux mots qui me semble presque violent, car brut, direct, sans médiation dans l’enfance, comme si les adultes tutélaires n’avaient pas fait écran, pare-excitation, barrière, bouclier anti-rayonnements. La langue pour l’enfant est un objet très étrange à prendre au mot
Mots, je ne m’étonne plus que J.-P. D ait réagi et m’ait questionnée sur ma proposition que les inventions de mots de Patrick Beurard-Valdoye  ne sont pas des néologismes. Lui-même forme des mots très convaincants, comme ces « troubaderrances » (20) ou ce « foi de coquelicoq » = je suis homme [foi], animal et fleur et rouge (foi(e), coquelicot, animal) et sur crête, pavane et éphémère, immangeable et incueillable, plus confiant en la fleur et l’animal qu’en l’homme
si « aucun souvenir » (25), de qui, de quoi souvenir ?
Grègues ? chausses, tirer ses grègues, s’enfuir !!!!
« sortir d’être un personnage de fiction »,(28) de qui, de quoi, construction de soi, château de cartes tirées à tort ?
Chaque texte, quoi ? galet, non, bloc, non, feuille, non, mais quoi pour dire mon impression d’un petit tout (28), parfois semble écrire sur quelques faits de langue (méfaits aussi, tiens-toi droit), injonctions, clichés ressassés, éculés, il les dépiaute et les repiaute.
« Allitératifs balbutiements »,(30) entés sur le ding  des bidons de lait dans l’enfance
De qui le beau « la mémoire sera toujours un rêve » (32) ?
Il s’agit de « louper parmi nous autres qui vivons un tantinet trop rafalés » (36), louper, chalouper, avancer, héron, allons, de go, louper à go et go…
« j’y fuis j’y reste ». Magnifique (38)
Pas galets, pas blocs, peut-être fagots, paquets de brindilles ramassées, cassées, tordues, à hue et à dia assemblées, avec un petit brin d’herbe, avant feu (aux poudres, à la bouche, au cul, dans l’âtre, au fond du jardin).
Ça fume.

 

• Il y a à la fois concrétion, des pans de phrases fusionnent en y laissant quelques membres, détournement ou modifications subtiles d’expressions « plier rames et bagages » (39) ou « j’y fuis, j’y reste » par exemple.
« Farci d’emprunts, de reprises et de pompes » (53)
« C’est la vie qui danse inconstante et c’est la mort qui travaille constante » (56)
Célébration d’étranges noces (parfois danse macabre) entre les expressions.
« Je suis la représentation théâtrale et tragique de mon double » (74) à rapprocher peut-être de ce « sortir d’être un personnage de fiction »… (supra).
Il y a dans ce livre une sorte de désespoir d’espèce, ontologique (de pomme, de vache, d’homme) mêlé à un désespoir plus personnel (dérision autolytique).

 

 

 

Le 13 janvier 2008, de J.-P. D
Chère Florence,
Allez zou ! Allons-y... Je crois qu'il serait bien que tu aies Les loups vont où ? ainsi que, et surtout peut-être, Fondrie, un travail d'écriture autour (c'est le mot) d'une ancienne fonderie, une friche industrielle, qui m'a permis d'aller à la rencontre d'hommes imaginés, d'une langue (jargon ? sociolecte ?) et aussi de remonter le cours de la vieille métaphore éculée (mais j'adore les éculeries... d'Augias...) du travail poétique, et de la travailler (insuffisamment, pensé-je a posteriori) à travers celui du "favre" (forgeron) (édonc, du "poiein"), ainsi ai-je pu "favargier" (forger, travailler au marteau) la matière langage. Par quoi Fondrie fut-il déterminant d'une fabrication définitivement malléable de bloc, de poème en bloc (au lieu de poème en prose), sur quoi je reviendrai plus tard.
Aussi et par conséquence, je me charge de t'envoyer ces Loups et de me procurer un exemplaire de Fondrie (car je n'en ai plus).
Plutôt qu'entretien, je préfère le mot "conversation", oui, tu l'utilises à raison, une "conversation courrielle" (et publique). J'aimerais ce genre, la "conversation courrielle", parce que je suis dans mon bureau, j'ai le temps de peser mes mots Vile extraction d'écrivains, étant né deux fois à la littérature, selon l'étymologie du mot "dithyrambe", une première fois de Jack Kerouac et une seconde fois de François Rabelais, écrire ne peut-être autrement qu'un joyeux dithyrambe de la langue et un hommage constant à icelle, n'être qu'une invitation à entrer dans un beau bordel où les mots aiguisent le désir, mettent en appétit, le tout désespérément. Contrairement à ce qu'on veut nous faire accroire au nom de je ne sais quel humanisme de l'ordinaire humain : la vie est aussi dans les livres, et cette vie en sort pour nous mouvoir dans le réel, dans une autre vie. Je ne sais plus qui disait qu'il en apprenait plus sur les hommes dans les livres que parmi les hommes. J'avais fort apprécié en son temps, et apprécie toujours cette proposition d'un exégète de Rabelais à propos du savoir de la Renaissance :"La bibliothèque doit s'ouvrir sur le monde, le monde entrer dans la bibliothèque". C'est de cette proposition sans doute que vient une "fréquentation excessive" et passionnée de la littérature.
Mais voilà bien du vrac. Je te livrerai du brut en vrac.
Car il y a dans tes notes mille pistes à emprunter.
C'est agréable, il pleut, il vente, et ça froulouffe dans les arbres.
Je t'embrasse,
Jean-Pascal

 

 

 

Le 13 janvier, de FT
Eh bien, c'est parfait ce zou....
j'allais précisément t'écrire quand j'ai reçu ces premiers feux.
[ …]
J'ai déjà une question très importante à te poser :
Est-ce que tu es d'accord avec cette impression que j'ai eue, d'un contact assez violent avec les mots, dans l'enfance et surtout d'un contact non médiatisé par les adultes ?
J'aimerais que tu développes cette question qui me paraît très importante dans ton cas, de la constitution des premiers rapports avec les mots. Si tu le juges utile, tu brosses un peu le contexte de ton enfance.
Tu ouvres aussi la voie à des questions sur les premières lectures, mais je préfère pour l'instant qu'on se concentre sur ces premiers contacts avec les mots, tes premiers souvenirs de mots en quelque sorte. Et cette idée d'une violence : est-elle juste ou fausse cette idée ?
Je veux bien que tu m'envoies les livres dont tu me parles. D'abord, j'ai envie de les lire et ensuite si tu fais référence à ceci ou cela, je peux aller vérifier dans le texte.
J'ai lu le très bel article de Roger Lahu sur toi dans N4728 (je l'évoque dans ma présentation de la revue dans la dominicale rubrique Poezibao a reçu). J'aime bien la photo de Durigneux aussi, je la trouve tendre (ah les photos du Matricule, elles ne sont pas tendres, elles, en général !)...
Est-ce que tu crois que ce serait possible d'avoir le fichier texte de cet article de Lahu, j'aimerais bien le ranger dans mes tablettes électroniques et j'ai un peu la flemme de le ressaisir et vu le format, pas très facile à photocopier....?
Et je savais grâce à Roger, ce qu'était Fondrie et j'ai eu très envie de le lire......
Je t'embrasse Jean-Pascal,
florence

 

 

 

Le 14 janvier, de J.-P. D
Florence,
Je réfléchis à ta demande quant à la violence avec les mots, oui et non, te répondrais-je en bon normand.
J'ai demandé à N4728 de t'envoyer le fichier de la présentation de Roger Lahu of mézigue.
Je file pour un atelier d'écriture.
Je t'embrasse,
Jean-Pascal

 

 

 

Le 18 janvier 2008, de J.-P. D avec fichier Word joint
•courriel
Bonsoir Florence, je t'ai envoyé aujourd'hui les deux livres donc qu'il te manquait. Et j'ai demandé à Roger Lahu de t'envoyer un fichier de son texte présentant mézigue. De la tendresse, dis-tu, sur la photo, c'est normal, j'adore Roger, c'est un homme extraordinaire. Avec une faculté d'embrasser le monde qui ne cesse de m'étonner. Nous sommes très très amis, tu l'auras deviné. Et si tu as l'occasion de découvrir ce poète de la lignée de Brautigan, fonce !
C'est un drôle d'exercice que cet entretien à tâtons rompus... L'idée d'avancer à coups d'à coups me plaît bien. Revisiter l'enfance, comme tu me le demandes, m'embarrasse, parce que j'essaie de me débarrasser de mon enfance. J'y ai cependant un peu réfléchi, ne voulant tomber dans l'analyse psy. Je te joins un fichier où je te réponds, cette réponse s'est écrite en plusieurs fois. J'espère, bien que je n'entre pas dans le détail, que ça va. N'hésite surtout pas à me dire, si tu attends plus
Mais dis-moi, comment fais-tu pour mener de front trois entretiens ?
Je t'embrasse (suis un peu fourbu ce soir, car je viens de faire le bûcheron et de débiter quatre arbres avec le paysan du coin),
Jean-Pascal

 

 

• Fichier joint :
Chère Florence, tu voudrais que j’approfondisse mon rapport avec les mots pendant cette période qu’on appelle enfance, que tu dis violent ; je nuancerais en disant que l’écrivant laisse paraître une certaine violence, que la poésie contient une part de fiction, et que je fictionne probablement. L’enfance est un limon riche, mon enfance est commune ; et je sautille sur la virgule. La poésie n’a pas un rôle cathartique (ni antarctique) ; et n’entre pas dans le détail autobiographique, elle est autobiodégradable. J’invente avec une part de vérité, mais pour les besoins d’une mémoire trouée, véritable château des courants d’air, autrement dit le poète invente l’homme ; il cherche à retrouver une expérience, celle des mots rentrés, à retrouver l’enfant taiseux-observant, il visite un chantier : celui d’un complexe de complexes ; dans lequel récupérer de quoi faire un ego vivable d’Être projeté dans le temps continu. Le poète que je suis réinvente l’enfant qu’il fut, la rétrospection par l’imagination déclenche le souvenir. Les anamnèses qui jalonnent ici et là mes poèmes ne sont que des épisodes d’enfance retrouvés, dénoncés, transformés, pour le plus grand plaisir du poème. Mon enfance n’appartient à personne, et elle ne prétend à aucun universel (faut être gonflé, ou… prétentieux, pour se prétendre universel après Montaigne !) Oui, il y a eu un enfant privé de parole (pas de mots), rempli d’exhortations à se taire, d’interdits, où mère et religion faisaient un grand ménage, où les silences paternels pesaient d’un plomb de Dieu, un enfant rempli non pas de dix commandements, mais d’un sacré bon sang de pacson de commandements (tu ne (futur) pas), alors cet enfant s’est réfugié dans les livres comme un fou, s’est rempli de mots intérieurs, par les livres d’enfant d’abord, ensuite en passant chez Jules Verne, Walter Scott, dans les encyclopédies de Tout L’Univers, puis, fondamentalement, pendant les années de collège, grâce à presque tout Molière qui lui passa dans les yeux (dans la collection Nouveaux Classiques Larousse) ; alors combien fut fascinante la langue de Molière, comparée à la langue anathématique, poissarde et truffée de truismes pratiquée dans la maison familiale. Combien le concupiscent dévot lui parla, combien la farce mise en haut style le combla ; « voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’êtres visibles ». Il n’y a pas eu violence à proprement parler, mais étouffement (et planque dans les mots), la violence est un regard rétrospectif, un nécessaire acte de rupture avec l’enfance pour assujettir celle-ci au palimpseste visible, peu visible ou invisible (« Je crois que le paysage intérieur du poète – je ne trouve pas d’autre mot pour dire ça – est filigrané par ses souvenirs d’enfance, parce que c’est là qu’il a eu la révélation du monde et des choses que l’on dit extérieures. C’est là aussi qu’il a eu ses premiers rapports faciles, étranges ou curieux avec le langage, avec les mots. Je ne dis pas que le paysage intérieur des poètes est borné à leur paysage natal, mais je crois que celui-là joue un rôle fondamental. », a écrit Guillevic ; je souscris). La poésie serait presque constitution permanente d’une logosphère, inconstante, par cause de variabilité de l’expérience et de l’effort d’anamnèse. Enfant, je n’avais pas de discours, c’est ce qui aujourd’hui me fait violence, et poème.

 

 

mercredi 30 janvier 2008

Les entretiens infinis : avec Auxeméry, 3

Pour le principe de ces entretiens, voir la note de présentation.
Lire le premier entretien avec Auxeméry et le second

 

23 novembre 2008, de FT

Voici d'autres notes prises en vous lisant :

• la question de la nomination

Une forme de lyrisme mesuré, comme rentré qui tel le serpent qu’il évoque souvent se déploie parfois et crache son venin.
Cette remarque à la fin : « parcours du corps lisant et marchant, dans le processus de l’apparition et de la disparition des choses sous les mots » (172). Cette question de la nomination, cette question de l’animation, l’animation par la nomination, ce que nos sens et notre conscience sélectionnent dans l’infinie profusion du monde perceptible (sans oublier ce que notre inconscient sélectionne lui, parfois a contrario, en résistance du conscient, cf. les actes manqués et les lapsus de toutes sortes). Cette façon que nous avons marchant, lisant, parfois réfléchissant, écoutant aussi de faire lever devant nous les images, les idées, les chemins à emprunter (qu’en général nous n’empruntons pas).

• Les poèmes encadrés par le double portique des réflexions, livre d’images-poèmes comme les plaines d’Afrique, immobiles dans leur mobilité, à perte de vue. Je pense parfois Les Animaux industrieux comme un atlas d’autrefois, un atlas pour enfants, où les cartes, mystérieuses, vibrent de ce mystère, sur la page, comme un Rothko vibre et où la cartographie est accompagnée d’une iconographie souvent tout aussi étrange.

• Il y aurait deux moi, le moi d’avant, toujours d’avant, d’avant le poème, l’avant de l’enfance, celui de l’in-expérience [non expérience] et un moi latent, à ad-venir, à rencontrer [passe le double dans Codex ; « là où votre double croise » (C.22) avec un côté bateau fantôme]. Peut-être que l’un des ces moi marche depuis la naissance et que l’autre arrive de la mort, les deux puncti de la vie et qu’en attendant de coïncider, ils se retrouvent dans l’instant(ané) de chaque poème qui est aussi construction d’un monde, d’une image, d’un tout, à l’aide de fils de couleurs pris dans un écheveau passablement embrouillé de voyages, de lectures, de références, de pensées, d’allusions.

• Toujours cette idée de la forme inversée, « es-tu l’autre forme de moi, forme inversée de mon visage », dit-il (C.29). Il y a traque (omniprésence des fauves, des animaux sauvages) puis l’assimilation du « corps mort du désir ». Quelle force en une seule phrase, quel monde dans ce seul tercet : la traque, le fauve, l’assimilation de ce qui est mort. Le désir : faut-il tuer le désir pour l’assimiler, pour l’éteindre ? Le fauve, le prédateur sexuel, mais aussi le terroriste [je viens de lire un diptyque de Jean Birnbaum, dans Le Monde, construit sur les deux figures de René Girard et Peter Sloterdijk, sur la colère, le ressentiment].
Il y a une pratique très intense de l’allitération. 

•Ce qui m’attire aussi dans cette œuvre, c’est que la plupart des poèmes me semblent, sinon inépuisables, du moins difficiles à épuiser en une seule lecture, on a envie d’y revenir, on a envie d’ouvrir telle ou telle porte, de suivre telle ou telle piste…. il semble y avoir de multiples dimensions, ramifications, embranchements, références, allusions, solidement cousus ensemble par le texte, de toute évidence travaillé fil à fil, si je reste dans la métaphore couturière.

Le 25 novembre 2008, d’Auxeméry

Pour poursuivre la discussion selon le même mode, prenons les choses au fur et à mesure…

 

Et d’abord, cela…. La navigation électronique n’est jamais que le naufrage permanent dans la confusion : on « communique », et on est … « niqué », selon le vocabulaire en usage dans ces temps de misère…
On ne se lira jamais qu’en usant d’un support concret : si l’espèce croit lire quoi que ce soit sur un écran, elle vit dans l’illusion, et c’est bien plutôt l’écran qui la lit, elle – ou la lie, c’est pareil (le lien est une astuce de la bête aux circuits pour ingérer la substance du vivant) : dès que nous allumons cette bestiole sans organes animaux/animés, à laquelle nous faisons nos confidences du bout des doigts, en ajoutant foi à ses impératifs de contrôle (le principe de la cybernétique est de se vérifier en boucle – mais évidemment rien de la vérification de soi du voyageur qui part là-bas se voir et se lire monde vivant sur les lieux où l’autre a ses usages : l’internaute est une créature handicapée, elle est vissée à son siège et ne voyage jamais, ni dans le monde, ni dans soi-même, c’est l’autisme en personne), nous sommes piégés… Nous entrons dans l’horrible gargouillis du google universel qui nous met en dossier, sous la domination des normes qu’il a inventées pour se repaître (normes – ou nornes, pour faire mythologique1, de réduction de tête pensante, bien plus assassines que celles des humoristes Jivaros), nous sommes dévorés et digérés…
D’où ma décision de faire ces petits commentaires à des commentaires sous la forme du document joint, plutôt que celle du message, qui ne communique donc rien que son pauvre soi, et non une substance…

 

Le serpent : c’est l’intermédiaire habituel pour la communication avec les puissances chthoniennes, le pourvoyeur des rêves terrestres (Bachelard a dû le voir passer dans sa librairie, j’irai voir…). Pensez aux couleuvres d’Esculape, à Épidaure : les clients venaient dormir dans des chambres pourvues d’ophidiens, qui leur permettaient, le lendemain, de se faire soutirer les vers de l’âme par les thérapeutes plus aisément… Évidemment les serpents d’Auxeméry sont plus violents : il y a les crotales invoqués pour la pluie, en les prenant en bouche dans la transe collective dansée, sur les mesas du Sud-Ouest, ou les venimeux mambas d’Afrique, qui sont des gens avec qui on ne discute pas, mais qui parfois ont des bienveillances… Le serpent, c’est la langue qui tue et qui nourrit, en même temps.

 

« L’animation par la nomination » : je ne suis tout de même pas le premier à dire que les mots confèrent aux êtres et aux objets leur essence vivante…
Vous avez raison, « sens » et « conscience » sont là, dans l’usage de la langue, qui nomme… Je ne vous suis pas très bien dans votre paragraphe, ce sont des développements qui vous sont personnels, et que vous n’avez pas achevés ; laissez donc mûrir… En tout cas, oui, une parle poétique qui n’accouche pas, et de celui qui la profère, et de celui qui l’entend, n’est pas grand chose… (Dans cette affaire, c’est X /Y qui apporte les clés…. J’ai fait un poème (ou quelque chose qui y ressemble), là, d’un texte qui, à l’origine, avait été écrit pour une revue universitaire belge… Tout est dit de la méthode et des fins…)
Mais vous avez une expression curieuse, qui mérite analyse de votre part… L’énigme y est inscrite : « nécessité de se couper etc… »… Précisément, n’est-ce pas « au bord » de cette « ouverture » sur l’ « indéfini » où vous êtes, que commence la résolution ? Que l’accouchement va avoir lieu ? Un gouffre est là, il faut sauter (paraphrasons Hegel : Hic rhodus, hic salta). Il faut mettre le pas dans le vide… et tâter de cette apesanteur.

(Disant cela, je fais du pur chamanisme… Invitation à plonger dans la faille ! – La Pythie délirait assise au bord de la fente sulfureuse, et sa voix portait raison de tout. Le dieu est cruel, il vit caché, et c’est ainsi qu’il est visible… Sa flèche arrache la vie, mais c’est aussi lui qui connaît les onguents qui guérissent. Et la corde de l’arc est aussi celle de la lyre.)

 

« Livres d’images-poèmes comme les plaines d’Afrique, immobiles dans leur mobilité, à perte de vue » : là, vous êtes gentille, vous avez tout vu… Et surtout, cette idée de plaquer un Rothko par-dessus, oui : un tableau de Rothko, c’est un miroir fascinant, où un monde vous sort de la tête et vient vous regarder… La sérénité ! Par delà toute souffrance…
(J’étais à Sils-Maria, cet été, quelques jours, je faisais mon petit pèlerinage au bord du lac, avant d’aller à Turin, croiser l’Ombre folle du Voyageur – et visiter le musée égyptien – je me remettais de mes opérations – marcher, parler, ensemencer le monde de mots de ferveur (n’hésitons pas à faire le pédant, ici, en allant trouver une formule formulante !!)

 

(Votre idée du mobile/immobile, elle est pratiquement dans Jung… un chapitre de son autobiographie, où il décrit ses impressions devant le spectacle des bestiaux affairés à vivre et survivre – il parle aussi de ses conversations avec une sorcière/prophétesse africaine… bref, il découvre, ou se confirme à lui-même, que le monde objectif des vivants et celui de la matière intérieure rêveuse sont à l’identique…Que ça remue dans les profondeurs, et que c’est là pour l’éternité, inchangé. Et en effet, on a, nous autres humains, toujours l’image de l’araignée eshlemanienne – celle qui tisse la substance des cauchemars que nous nous appliquons à rendre effectifs : Auschwitz, Hiroshima – dans le coin de la caboche ; ou la bête gravide qui nous allaitera, la vache céleste Hathor ; ou le défilé des ventres et des cornes qui correspondent aux constellations du ciel, et nous gouvernent – nous sommes ce «  on », l’humain collectif, dont les parcelles individuelles combattent pour une image – eidolon, une idole, une « poupée » magique, dit HD dans Hélène en Egypte… la poupée de l’enfance, si vous voulez, en effet… : HD fait dire à Hélène qu’elle avait caché la poupée dans le creux de l’arbre…)
Ceci dit, ce ne sont pas, je pense, mes « cartographie » et « iconographie » qui sont « étranges » : je ne fais que dire ce que j’ai fait et vu et senti dans des lieux connus. N’importe quel touriste peut prendre son billet pour le Brandberg, ou Copán, ou faire sa croisière sur le Yang-tsé… et apporter avec soi son petit volume de vers à se lire le soir après la visite, et son petit carnet de notes… on en fait de très jolis… et ils doivent, de par le monde, être bien emplis d’âneries subtiles, n’est-ce pas ?, au retour des périples modernes… 2

 

Les deux moi.
Celui d’avant et celui qui est latent.
Oui, si on veut, on peut le dire ainsi.
Celui d’avant n’est pas nécessairement celui de l’enfance, quoique, bien entendu, les circonstances, et en particulier les antécédents de l’enfance, viennent imposer leurs angles de vue : l’oncle instituteur en Algérie, les lectures de Bibi Fricotin, la collection de timbres en 6ème, l’aura d’un professeur… Rimbaud lisait le Magasin Pittoresque… Et moi, je lis encore Elisée Reclus et Humboldt (Cosmos est le beau livre de l’intelligence patiente et tournée vers la résolution de l’énigme de la beauté du monde).
Le moi d’avant est celui qui sait qu’il va revenir mais ne sait pas comment ni sous quel visage.
Le moi d’avant est celui qui (se) dissout dans un réel qu’il n’a pas encore réalisé. Et qui ne l’a pas encore réalisé, lui.
Le moi d’après est devenu objectif, il a perdu toute prétention à être seulement moi, il s’est atteint, et s’est coagulé.
J’emploie les termes de l’alchimie. Ils sont inscrits dans les lignes des textes achevés.
Le poème est sans aucun doute le lieu de cette résolution.
L’écheveau, comme vous dites, n’est pas si « embrouillé » : il ne vous apparaît tel que parce que vous êtes sous le coup de la surprise, mais bon, Auxeméry n’est qu’un mythe en formation… Il se déchiffre avec le temps. On s’habitue, j’y arrive.
Concentration, épuisement, disparition – de tout moi.
Le poète a tous les noms. Il désigne, il assigne, il signe.

Le « double » : il « croise avec son côté vaisseau-fantôme »… Je n’y avais pas pensé.
Le côté « vaisseau », oui, à mon avis ; le côté « fantôme » ?
Pas de mysticisme. Cependant un aspect satori, indéniable… Je parle quelque part de cet instant particulier dans une ville chinoise : ma femme et les amis étaient entrés dans une boutique ; ces amis venaient de me faire signe 10 minutes avant du haut du rempart rouge où nous avions grimpé, j’étais redescendu avant eux ; la boutique m’ennuyait ; je m’étais assis sur le bord du trottoir, des gamins alentour. Les joueurs d’échecs étaient plus loin, derrière le mur, sur le bord du fleuve, sous les saules. Soleil, lumière. Eblouissement ? Ou, rien. Mais rien du tout ! Plénitude vide. Là, le double, oui. Qui croise. D’autres lieux, ainsi, identiques en essence : un condensé -- le Canto d’Assouan (c’est dans le feu l’ombre – un titre chinois, ça aussi, parataxe, verbe = nom), le lézard de Delphes, etc.

 

Le croisement du double, c’est le moment précis en son lieu déterminé de la condensation du réel. C’est la définition de toute poésie possible. S’explorer. Condenser. Se reconnaître.

J’en écoute un exemple ce matin : Thelonius Monk, Rhythm-A-Ning, concert de l’Olympia, samedi 7 mars 1965.

 

L’ « écheveau ».
Il est ce qu’il est : une vie comme une autre…
La méthode, par contre : plutôt la « chambre d’échos »… La correspondance constante et universelle.
Il n’y a pas plus de complication dans les barbouillages d’Auxeméry que dans Pound, ou Olson, ou Hésiode, ou Omar Khayam. Ou Ronsard, ou Valéry. Il faut simplement avoir quelques dictionnaires dans la tête (ou sur les tables, ou dessous… Dans mon cas… on marche dessus…)

 

La « forme inversée », le « corps mort du désir » : l’appétit vient en mangeant, ou en baillant… C’est dans Hésiode.
C’est la faille originelle, qui s’appelle chaos…
Une grande gueule s’ouvre, le monde naît. Les dieux dévorent, ils sont tués par des dieux plus … humains, qui rejettent les ombres des géants dans le fond des fonds. La bouche d’ombre continue cependant à hanter. La mort est la vie qui se perpétue. Ce sont là les lieux communs.
Il ne faut pas « tuer le désir pour l’assimiler » : ce qu’on assimile c’est du soi pris sur l’autre, qui est soi, aussi… Tuer est aimer vite. Ivresse.
Le fauve, le prédateur sexuel, le terroriste… ?
N’assimilons pas trop, toutefois !!!
J’hésiterais à parler de « colère » ou de « ressentiment » à propos des ouvrages d’Auxeméry – je veux dire : je ne sais pas si le parallèle avec Girard/Sloterdijk est pertinent…
Du moins je n’ai pas les éléments pour juger de cette pertinence ou non.
Mais en effet peut-être… sauf que dans mes livres je ne veux parler que de beauté… terrible, sans doute, mais beauté.

 

L’Allitération.
Discrète, non constitutionnelle.

 

Les poèmes « inépuisables »…
Que dire ?
C’est bien le moins…
Si un poème ne procure pas une émotion renouvelable, où est le sens du jeu qui met en œuvre ?
« Envie d’ouvrir telle ou telle porte, de suivre telle ou telle piste… » : ils ont été composés dans cette intention-là.
Chacun est autonome, et chacun renvoie à une parcelle du terrain exploré ailleurs, qui fait écho. Cela est dit explicitement à un moment donné, lorsqu’on saute d’un lieu à l’autre (du Brandberg à Oraibi). A vrai dire, qu’un Auxeméry, mythe en formation permanente aille se balader pour son plaisir des plateaux indiens aux abris sous roche dans les montagnes (pourries de crétins entouristés, et de types en 4X4 à fusils automatiques) de Namibie, de la boucle du Niger au sommet du Tai-shan, ça n’a à peu près aucune espèce d’importance…
La bibliothèque et la table de travail sont les véritables lieux de l’accomplissement : la patience, le retour sur soi, la destruction de toute parole fausse, et la construction des pages selon des règles, qui s’inventent à la fois dans l’urgence (la mort est au cœur) et dans l’attente (la vie est autour). Et qui sont de l’algèbre rythmée.
Le tout (le rien du tout) est de parvenir à en faire une parole humaine audible, et résonnante.
Travail fil à fil, dites-vous, pour employer une « métaphore couturière ».
Voilà bien le tout, aussi : un « rhapsode » est un tisseur de mot, dit l’étymologie ; et l’aède (le chanteur, celui qui a pénétré dans la bouche d’ombre, qui est allé voir dans le puits de la grotte l’animal qui rend fou l’humain – le sorcier de Lascaux est mort et en érection, près des excréments d’un animal sauvage qui fonce vers quoi ? -- dans l’obscurité des tréfonds, sous la voûte céleste !) écrit des chants qui sont des « rhapsodies ». 3


1 Les Nornes sont les Parques de la mythologie norroise qui, sous le feuillage du chêne Ygdrasill, l’arbre du monde, tissent le destin des jours des hommes – passé, présent & futur. J’en parle parce qu’en olsonien constant, je les fréquente tous les jours moi-même ! Et parce qu’elles tissent, nous verrons pourquoi plus bas… quand nous parlerons couture…

2 J’ai mes carnets, mes appareils d’enregistrement photographique, mes bouquins… ma bibliothèque ne me quitte jamais, c’est elle qui nous permet de subsister, non ? Tenez, Jung – Psychologie et Alchimie, ou un autre – je le lisais dans une tente située sous un acacia déplumé où venaient pisser et déféquer toute la nuit les cynocéphales, au bord de la rivière Mara ; la journée c’était la contemplation des plaines homériques, la nuit la douche odorante et sous la lampe la prose de l’herméneute… A Olympie, j’ai acheté les œuvres complètes de Séféris, que je traduisais au fur et à mesure des journées, et que j’ai lu pour les camarades un soir dans le petit théâtre de Gythion, là où Paris et Hélène se sont connus bibliquement la première fois dans leur fuite ; en Grèce – autre tour – je refaisais des poèmes chinois du précédent voyage ; et en Chine, je me suis posé une après-midi dans les jardins de Tu Fu, pour une lecture à haute voix, une fois de plus : j’avais mon Demiéville dans la poche, et je l’ai filé au guide après (le pauvre gars était en manque : on ne trouve rien dans les librairies de l’Empire) – généralement j’ameute très bien les compagnons ou les auditrices complaisant(e)s, je les repère dès la montée dans l’avion et les suborne facilement ; en Iran, dans le désert, je pondais régulièrement mes versions de Saadi ou Hafiz et les récitais devant leur tombeaux – pas de mal à ça, le Iraniens eux-mêmes connaissent des kilomètres de leurs poètes et les récitent pour la foule assemblée, quand l’envie leur en prend, c’est-à-dire tout le temps… Si les compagnons intérieurs ne sont pas là, à me parler, je ne vois pas à quoi sert le voyage… Le double que croise Segalen en revenant du Thibet où il n’est pas allé, c’est lui-même.

3 Une anthropologue vient de montrer que les animaux inscrits sur la voûte de Lascaux et des autres grottes ornées de la même façon, sont en fait les signes zodiacaux de nos parents éloignés… Des calendriers symboliques, des livres de consultation du destin… Et je pense à mon ami Eshleman, encore lui, qui remarque qu’on a découvert Lascaux au moment où l’on inventait la mort atomique en grand… Il aurait pu rajouter qu’on inventait aussi le moyen de contrôle cybernétique, l’espionnage universel, et la manipulation des consciences, et la fascination de l’espèce pour la fin de l’espèce – l’exhumation des civilisations disparues pour les mettre aux musées, l’antichambre de la disparition définitive… – Les traducteurs disent « chants » pour Homère : je ne connais que Leconte de Lisle qui dise, comme l’Aveugle, « rhapsodie »… Il a raison.

jeudi 17 janvier 2008

Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 3

Je publie ici le troisième épisode de l'entretien infini avec Patrick Beurard Valdoye. Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2.

 

17.11.07, de P. B.-V.

Mais qui êtes-vous donc chère Florence pour viser si juste dans mes préoccupations et mes "prétentions" ? D'où détenez-vous cette capacité de mise à nu des auteurs que vous lisez ? Oui, vous me comblez en parlant de féminité dans mon travail. Les femmes m'ont tant appris et j'admire leur faculté de transmettre autrement. Leur secret... Oui, j'ai l'ambition, si c'est possible, de poursuivre. Si je ne prends pas la grosse tête, à vous lire, à lire Pierre [Le Pillouër], ou bien quelqu'un pour qui j'ai une très grande estime : Elke de Rijcke. Et je crois que je vais vous faire plaisir (car si je ne sais presque rien de vous, j'ai cependant lu votre bio sur cipm) : Le prochain livre du "cycle des exils" sera en grande partie consacré à des musiciens que j'admire et me font vivre (j'écris tout le temps en musique) : Mahler, dont j'ai visité les recoins. Janacek; Bartok. Wolpe, etc.
An die Musik ! Patrick.

 

Juste encore une précision pour confirmer la féminité du Narré : j'ai commencé le livre par les pages sur le bombardement de Hanovre que vous avez saluées. Je voulais tellement rendre hommage (femmage) à l'admirable Helma, à son sacrifice. Elle m'a tellement émue dans les archives... confraternellement,

 

 

 

18.11.07, de FT

Savez vous qu'il est très rare, et ce n'est pas sans me surprendre, compte tenu de la plutôt bonne mémoire qui est la mienne, en tous cas pour les noms propres, que je retienne les titres des livres, or le Narré des îles Schwitters s'est imposé à moi immédiatement, j'aimerais bien d'ailleurs que nous en parlions de ce titre, un poème en soi à mon avis même s'il est aussi tout à fait programmatique (peut-on dire ainsi ?), en tous cas c'est un titre qui a pour moi quelque chose d'obsédant (voyez là s'il vous plait un compliment), il me trotte dans la tête, il revient, il refait surface, c'est très étrange).
Qui je suis pour.... ?   : la seule chose que je peux peut-être dire, c'est que je suis une lectrice que je qualifierais de "naïve" si vous comprenez par là que je suis à l'écart des us et coutumes du métier et en particulier de cette propension de beaucoup de critiques littéraires à user des procédés de l'étude littéraire ou de l'analyse textuelle. Pour moi un livre n'est pas une chose morte à disséquer mais un corps vivant à sentir, à humer, à percevoir et je pratique d'ailleurs souvent une lecture flottante, un peu à l'instar de l'écoute flottante des analystes. Ne me fixant pas forcément sur le détail, ou sur certains (mes soulignés sont à ce titre assez révélateurs, et ces courts extraits autour desquels nous avons partagé quelques points de vue). Je note aussi, pratiquant beaucoup le "en lisant en écrivant" : j'écris à partir de ce que je lis, bref, je vis avec ce livre-là, le temps de cette lecture (et parfois au-delà comme c'est le cas, indéniablement avec le Narré, parce que sa lecture est pour moi aussi de l'ordre de l'expérience).
Quand vous me parlez de vos projets de Narré et du cycle des exils avec ou autour des musiciens, je suis dans un grand bonheur. Mais je n'avais encore jamais entendu parler de Wolpe. Or hier soir fouinant pour chercher de nouveaux disques de Morton Feldman (ma grande écoute, passionnée, du moment) je découvre qu'il a écrit non seulement une œuvre autour de Rothko mais aussi une qui s'appelle pour Stefan Wolpe et cela deux heures après que le nom me soit tombé pour la première fois sous les yeux, grâce à vous. Ces coïncidences sont toujours très curieuses et passionnantes.
bonsoir Patrick et à bientôt
Florence
et je découvre à l'instant, que Feldman fut un élève de Wolpe !

 

 

de P. B.-V.

….. Wolpe, rassurez-vous, très peu de gens, même dans la composition musicale contemporaine, connaissent. J'ai hésité à vous le mettre sous les yeux. Mais un besoin me l'a fait écrire malgré tout. C'était donc pour que cela déclenche cette coïncidence - cette concomitance spatiale - que vous avez remarquée. Si vous regardez sous cet angle mon Narré, vous allez voir à quel point presque tout fonctionne sur ce principe de coïncidences inexpliquées, ces rencontres improbables. A très bientôt, amicalement, Patrick

 

 

 

3 décembre 2007, de FT

Ce matin, j'ai lu l'article que vous m'avez envoyé [« Entretien Patrick Beurard-Valdoye et Philippe Boisnard » à Tanger, le 18 mars 2007, que l’on peut aussi visionner sur le site Libr-critique]. Des pistes en vue pour notre futur entretien. Pour l'heure je  voulais vous dire que les "coïncidences" continuent : j'avais consacré un grand article à Portrait d'une dame d'Alain Frontier, dont vous parlez Vous parlez aussi dans cet article de J.-P. Bobillot qui m'a contactée spontanément (mais il y a très peu) pour me proposer divers articles, dont j'ai accepté le principe avec bonheur.... nous en sommes là pour l'instant.
je pense à mes futures questions. Et à vous, et à vos musiciens et à la Mitteleuropa....
amitiés, cher Patrick
florence

 

 

 

7 décembre 2007, de FT

Je vous propose de commencer notre entretien de façon un peu informelle, je pose les questions comme elles me viennent à l'esprit, sans trop faire le tri. Je vous propose aussi de me répondre de la même façon, c'est-à-dire librement, au fil des idées et de la plume, afin que nous rassemblions un matériau que nous pourrons toujours ensuite structurer. Il est aussi vraisemblable que dans vos réponses, je vais trouver d'autres pistes, d'autres questions.
Je commence un peu large, avant de me centrer sur toutes les questions autour du Narré, de la collecte des matériaux, de la construction, du lexique, etc.
Voici donc, ci-dessous,  trois premières questions, pour amorcer l'échange....
à très bientôt
florence

 

• 1. D’où venez vous, Patrick ?
Autrement dit s’il est besoin de préciser la question, quel cheminement vous a amené à concevoir le cycle des exils et quelles en furent les étapes ?  Si je reprends la note biographique publiée dans Poezibao, je lis : Patrick Beurard-Valdoye est né dans le Territoire de Belfort (France) et vit à Paris. Lors d'un séjour à Cork (Irlande) en 1974, il décide de se consacrer aux arts poétiques. Et un peu plus loin, à la suite d'un séjour à Berlin en 1982, il entreprend « le cycle des exils » en cinq volets.
Deux questions donc, que s’est-il passé dans ce séjour à Cork (une île) qui vous décide de « vous consacrer aux arts poétiques ». Et à Berlin pour que vous entrepreniez le cycle des exils. Et ce cycle a-t-il été pensé d’emblée, dans toutes ses étapes et tous ses personnages ou bien était-ce un projet général soumis ensuite à des recherches ?

 

• 2. Il y a un aspect extraordinairement pluridisciplinaire dans votre approche. Est-ce que cette pluridisciplinarité est présente dès vos années de formation. ? Que furent ces années de formation, sachant que j’entends formation aussi bien par les éventuelles études que par la lecture, la réflexion, tout ce qui peut amener un artiste progressivement à trouver sa voix, sa voie et à la maturité artistique ?

• 3. Pouvez-nous parler de ce pôle de l’exil ? Dans quelle circonstance avez-vous pris conscience que ce thème serait la structure de votre œuvre à venir ?
Je me suis demandé notamment si au travers de l’errance forcé d’un artiste en exil, Schwitters en l’occurrence, vous ne vouliez pas embrasser plus largement la destinée humaine dans le contexte d’aujourd’hui ? 

 

 

 

8 décembre 2007, de P. B.-V.

 

Voici un début (fichier Word joint)

 

• Réponse 1
Cork : c’est la sortie d’une crise typique de l’adolescence, c’est une extraction du gouffre, où l’écriture joue un rôle salvateur. Je suis seul, loin, mon exil est apaisant, je baigne dans une langue étrangère, traversé de paysages fascinants, par surcroît dans un pays de poètes. Et voyant que l’écriture me reconstruit, je crois, avec une naïveté teintée d’arrogance, qu’elle peut en aider d’autres. Ma voie est là. Je serai un jour poète.
Deux remarques : poète. Pas écrivain, et dès le départ. Ça provient sans doute des usages allemands, où Goethe, Robert Musil, Thomas Mann et Günter Grass sont des Dichter ; mais aussi de l’Irlande, où Joyce est un poète fêté au point que son effigie fut reproduite sur des billets de banque. Un poète n’est pas cantonné au vers. C’est un artiste de l’écriture, exploitant toute forme si nécessaire, sauf les formes mortes.
D’autre part : un jour je serai poète. Futur. Ce sera un travail autant qu’un combat. « Poète ? Patrick tu seras un raté ».
Berlin c’est autre chose. Une île aussi. Berlin, le clitoris de la « DDR ». Je m’y rends pour un projet littéraire. Écrire un livre qui rend compte de mon attirance pour la culture allemande, essayer d’en dégager les enjeux, les origines. L’un des fils conducteurs est l’exil des huguenots français, l’influence de leur langue dans l’allemand ; les « fremdwörter », ces mots qui souvent sont des déformations superbes issues du français. Je commence à cette occasion une relecture des guerres de religion. Et je découvre qu’elles ont divisé ma famille jusqu’au milieu du XXe siècle.
D’où je viens ?
C’est en s’éloignant du foyer que l’on en prend conscience.
À Berlin, et par la suite, s’élabore Allemandes. Il n’y a pas volonté d’un cycle à ce moment. Mais l’exil est posé comme paradigme de ce qui suivra. Sauf que l’idée est de poursuivre l’itinéraire charpentant Allemandes, en gros des îles Rügen à l’Alsace. Diaire devient l’étrange relation de l’exil dans ce pays « étranger » qu’est la France. L’archétype épique en est Jeanne d’Arc, qui apparaissait dès Allemandes, interprétée sur scène par une actrice prussienne.
Au début de l’écriture de Diaire, je conçois un cycle de trois livres avec Mossa, j’en trace les itinéraires, mais dès le début de Mossa, je comprends qu’un quatrième livre devra suivre (La fugue inachevée) me ramenant en Allemagne, pour éclaircir ce qu’Allemandes n’a pu ou su résoudre. Car entre temps j’ai été confronté à de l’inattendu : à mesure que je m’intéresse aux histoires et aux souvenirs des autres, traversant des zones étrangères, des pans de mon histoire enfouie remontent à la surface. Une réalité qui concerne des milliers de personnes en France autant qu’en Allemagne, et sur laquelle les historiens n’ont jusqu’ici que très peu travaillé : les prisonniers de la « grande guerre », ces revenants des limbes.
Vous voyez, il n’y a donc pas de programme préétabli du cycle — un peu comme Zola avait listé l’ensemble des Rougon-Macquart d’un jet — mais une méthode tâtonnante, où chaque livre naît de la côte du précédent. La rigueur se voit torpillée par l’intuition, ou l’inverse. J’ai du reste à plusieurs reprises envisagé de clore le cycle, mais chaque fois s’imposait une nouvelle nécessité inattendue de continuité. Ce fut le cas pour le Narré des îles Schwitters prévu d’abord en dehors du cycle, quand j’ai été rattrapé par des coïncidences qui ont créé du lien, de la cohérence, du sens. Je travaille en ce moment au sixième livre du « Cycle des exils ».

 

• Réponse 2
Il ne faut pas compter sur moi pour vous parler de la formation scolaire ou universitaire. C’était dans un autre monde. Jamais ne m’a été offerte la perspective de montrer mon travail d’auteur à un enseignant. Cela aurait été tout simplement de l’inconvenance. L’enseignement supérieur a simplement été un cadre, un rail qui a prévenu de la déroute. L’essentiel se passait ailleurs, comme pour beaucoup de collègues de ma génération. Je n’ai eu ni maître, ni père. Des rencontres furtives ont semé, naturellement. Celle de Joseph Beuys à Berlin.
Ce mot de pluridisciplinarité relève à mes yeux du monstrueux et du vulgaire. La poésie — les arts poétiques — est une interrogation sur les savoirs, et au-delà, sur l’organisation des savoirs, leurs liens. Elle est par son histoire et son exigence même, un refus de la spécialisation. C’est politique, tout ça. Je fais mienne cette phrase audacieuse de l’ancêtre Philip Sidney : « la poésie est la plus ancienne des sciences humaines et les contient toutes ». Je pourrais évoquer mon émotion de jeune homme plongé dans la thèse de Louis de Broglie montrant que la lumière est corpusculaire autant qu’ondulatoire.
Cette conception élargie de la poésie a sans doute germé dans mon esprit d’adolescent en lisant Goethe, puis Novalis. L’œuvre complète traduite par Armel Guerne à peine parue, je m’en suis délecté. La même année paraissait le premier tome des œuvres de Tzara, et je me préoccupais depuis quelques mois de Hans Arp et Sophie Taeuber, deux fantômes strasbourgeois. Dada a eu une grande résonance, parce que j’y retrouvais l’esprit de mes jeux poétiques du lycée, à l’époque où j’ignorais tout des avant-gardes. Et je suis venu de la sorte à Schwitters, l’ami de Arp. Je fréquentais des étudiants artistes plasticiens. Parallèlement il y avait la musique contemporaine : Kagel, Stockhausen, Berio, Parmegiani, Feldman, pour ne citer que les stars, que j’allais découvrir au festival de Metz. J’y ai surtout rencontré John Cage. Toujours du furtif, mais quelle énergie, quelle foi transmises…

 

• Réponse 3
Très tôt dans mon projet, j’ai pris conscience du fait que l’exil était un pôle inhérent à la poésie. Que la posture poétique participait de l’exil dans sa langue maternelle. Et que partant, les arts poétiques pouvaient rendre compte de l’exil, en particulier par la forme. Qu’il fallait rechercher l’adéquation entre cette volonté de rendre compte d’exils, et une tentative de forme poétique, fût-elle à inventer.
Il ne s’agit donc pas tout à fait d’un thème, mais d’une nécessité générée aussi par les arts poétiques. J’ajoute que, appartenant à une génération ouest-européenne qui a la chance de ne pas avoir subi des exodes et des internements destructeurs, comme les générations qui me précèdent, je suis malgré tout, marqué, traumatisé. Nous portons sur les épaules cette horreur et cette culpabilité que les anciens nous ont transmises. Notre travail consiste alors à construire du sens libérateur, avec les témoignages, au-delà des témoignages, au présent, pour le présent, par des outils formels du présent. Notre travail consiste à inventer des formes artistiques rendant compte du témoignage des anciens, et rendant compte de la complexité des points de vue, de la douleur impossible à dire autrement que par un cri. Du reste la plupart des témoins ont préféré se taire, et ce silence, ces nœuds de souffrance transmis de génération en génération, il faut si possible les métamorphoser dans l’œuvre.
Schwitters en effet n’est pas seulement un cas singulier d’une époque particulière. Il a valeur de modèle et d’archétype. Il m’a notamment éclairé sur toute conduite à adopter face à une époque artistophobe.

 

à suivre

Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2