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vendredi 18 avril 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 2

 

 

Entretien 1 avec Jean-Pascal Dubost
Sur le principe des entretiens infinis

 

 

FT, 18 janvier 2008
[À propos de ces entretiens infinis], tu dis drôle d'exercice, je sens que tu n'es pas forcément complètement à l'aise alors je vais te dire ce que moi je ressens.
Peut-être en faisant une suggestion, mais je ne suis pas sûre que cela te conviendra, donc tu la prends vraiment comme une proposition et tu en fais ce que tu sens : je pense que pour bien s'établir, il faudrait que les échanges soient un peu plus fréquents, et plus spontanés en quelque sorte [...] L’entretien infini est nourri de tout un arrière monde d’échanges spontanés qui permettent de donner vie à l’échange central, sur l’œuvre, sur la poésie, sur l’art, sur les lectures.

 

Jean Pascal Dubost, 19 janvier 2008/ Tac au tic
Chère Florence,
Alors du tac au tic sans toc je te réponds avant de me mettre au travail ce matin et plus particulièrement sur un texte bizarroïde qui est la récriture de mon « mémento » (que j'appelle ainsi au lieu de « journal ») en sautant du coq-à-l'âne, ça donne un récit aux allures fatrasiques, en tout cas je me régale là-dessus sans savoir si même c'est montrable, lisible ou publiable un jour ou l'autre ; fonce et fais, me dis-je, tu verras ensuite. Brèfle. Tu as raison, je ne suis pas assez détendu avec la formule de tes entretiens, parce que je crains, justement, plusieurs choses, comme t'envahir, comme l'anecdotique, comme le personnel, et le reste, pourtant pieu sait combien j'aime bien l'échange courriel pour ce qu'il a de plus spontané que la lettre manuscrite.
J'ai un peu tardé aussi parce que je me déplace beaucoup, (et je pars lundi pour 15 jours - résidence d'écriture une fois par mois d’octobre jusqu'en mars) et parce que la vie dans la forêt exige quelques tâches qui vous sortent dehors même les jours de tempête (ou leurs lendemains, ne serait-ce que pour en réparer les dégâts). Mercredi toute la journée je travaillais sur la programmation de la Maison de la Poésie de Nantes (nous préparons un festival l'an prochain sur trois jours) et jeudi je passais ma journée à couper du bois avec le paysan du coin, trop fourbu le soir pour courriéler, tout ça a l’air d’une revue des impossibilités. Mais les tâches de bûcheron ou de jardinier me font un grand bien, du bon air me passe dans la tête. Pour te dire, notre maison est en forêt de Paimpont. Pas de réverbères, de la vraie nuit, et du silence, fors la chouette, le faisan, toute l'oisellerie, « l'aboiement » du chevreuil, des bruits étranges la nuit, le frôlement du renard qui traverse le jardin, et parfois, le brame du cerf.
Mais j'obvie : en fait, je subis ce complexe qui parfois me fait plonger trente-six pieds sous terre, dans le doute, me disant : un entretien ? Moi ? Pequenot de chez plouc (mot breton) ! Couillon de chez couillon ! (Selon une terminologie réductrice, simpliste et discutable mise en application il n’y a guère sur un site voisin pour faire état (partial) du « terrain poétique actuel ».)
Je relève ton défi pour défendre une certaine idée du lyrisme, qui est loin d'être celle que défend Jean-Michel Maulpoix. Je défends une idée d’un lyrisme tendu, monstrueux, généreux, tourné vers l’avant et non pas vers nos arrières, et je défends surtout une certaine idée que nous sommes quelques-uns à partager d’une poésie ni lyrique, ni formaliste, ni littéraliste, mais qui, ayant assimilé les différents courants de ces dernières années, regroupe tout cela à la fois, en dépasse les esthétiques figées dans un pré carré.
Et voilà du coup tu vois, je suis vabard !
Allez, au travail Dubost !
Je t'embrasse (un troglodyte à l'instant se pose à ma fenêtre),
Jean-Pascal

 

 

FT, le 18 janvier 2008/Ping et pong
Je sens que là tu te lâches enfin, si tu me permets l'expression, avec ta langue à toi, qui est une merveille, que je découvre avec passion et bonheur et qui servira sûrement de base aux entretiens. Nos entretiens sont spécifiques, chacun entretien est particulier, c'est ça qui est formidable et pourtant j'y pensais cette nuit, je ne suis pas loin de penser qu'il y a des points de rencontre multiples entre vous trois....
Me disais aussi : une œuvre est un précipité en un point précis et très mystérieux, mais pas née de rien. Il y a l'écrivain tel qu'il naît (génétique, famille, ascendances), dans un lieu donné (géographie) à une époque déterminée et à mon sens ô combien déterminante (histoire et Histoire). Ensuite il y a les années de formation, les influences exercées sur un être malléable. Et puis l'éclosion de la conscience de soi et la construction de soi, contre ou avec tout ce qui précède.... tout ça dans l'éprouvette. Et la FIV alors ? Et bien c'est là que je porte mon regard, décidément rien à faire je ne sors pas de ma métaphore qui sans doute n'en est pas une sur « comment on fait les enfants »..... donc si je te questionne sur enfance, formation, lectures, ce n'est pas par curiosité déplacée (du moins j'espère et que tu ne le ressens pas ainsi) mais c'est parce que j'ai envie de regarder avec toi les substances mises dans l'éprouvette, comprendre un peu (je sais qu'on ne comprend pas vraiment, qu'on ne peut pas comprendre la création) l'alchimie qui fait que de toutes ces données disparates (pour une fois j'aime bien une parabole évangélique, celle des grains épars qui finissent par former le morceau de pain) va naître une œuvre à la fois singulière et avec quelque chose d'universel (sinon à mon sens ce n'est que solipsisme et pas une œuvre).....
J'aimerais bien t'entendre plus avant sur ce « mémento », ta pratique de l'écriture régulière de notes, journal, etc.

 

Jean-Pascal Dubost, le 20 janvier 2008/Pouf, soulagé
Florence, je fus très titillé de l'orgueil lorsque je découvris ton iciel dans lequel tu me reprochais, fort justement, de ne pas me lâcher assez et de manquer de naturel, c'est pourquoi je me suis dit eh bien, flûtre de fichtre, jvas lui écrire comme je pense, à Florence de Bellefeuille, c'est-à-dire à coup de bouzigues et de copeaux, avec masques lupins pour camoufler-musser le nicet que suis, voilà voilà ce qui se passa hier matin que je te répondis. Tu évoquais Patrick et Auxeméry, ce qui pouvait nous point-communer... je crois qu'il y a cette grande grande différence, cependant, il me semble (n'ayant qu'un parcours de l'œuvre du second), cette grande différence que j'ai un rapport aux mots, à la langue, il me semble (bis), plus ludique, loup-phoque, grotesque, héroï-comic-strip, ébouriffé, rude (c'est mon côté Boeuf), et, surtout, carnavalesque (là, Villon), qu'eux, et re-surtout, moins savant et érudit que le leur (de rapport) (à la langue). Que t'en semble ? Donc, si je te lis bien, tu n'éteins pas ton ordinateur interne la nuit ?
Et aussi, je me dis, encore te relisant, que tu cours après une saprée chimère en voulant remonter la source de l'acte créateur. Pour ce qui me concerne, la source s'appelle Complexe (d'infériorité) (combattu avec armes et langage). En gros, n’étant pas né avec une cueuillère en argent dans la bouche, mais avec une en bois, et les doigts de pied dans le nez, je me contorsionne et grimace.
Je me permets de te reprendre sur ceci : « une œuvre à la fois singulière et avec quelque chose d'universel », j'ai grand mal avec le mot « universel », je l'ai dit dans mon « épisode enfance » ; je lui préfère celui de Christian Prigent à propos de Jean-Pierre Verheggen, l’inouïversel. J'ai lu certain(e)s poètes déclarer tendre à l'universel, quelle prétention ! Ça tourne à l’exhibition du bien-pensant poétique. Lisons, relisons Montaigne bon sang ! La mule qui pose sa tête pleine de boue sur mon épaule ou qui me fout un coup de tête pour me signifier quelque chose que je ne comprends pas, ou qui m'exaspère parce qu'elle refuse de glisser la tête dans le licol pour que je l'amène paître dans un autre pré, ça, c'est du m'universel (mon universel quotidien) ! Oui-da, je me méfie de la fausse générosité du poète camouflant Narcisse sous la déclaration des droits de l'universel.
Cet après-midi je m'occupe du compost, j'adore ça, l'idée de fabriquer de la terre, de créer de la terre avec des déchets, je suis sûr que ça me vient de mes lectures rabelaisiennes (l'universel chemin de la merde ; la merde, ça c'est universel, Rabelais l'a génialement montré). Une couche de fumier, une couche de feuilles de chêne, saupoudrées de cendre de bois (la cheminée), déchets domestiques... J'adore quand je retourne le compost voir les vers de terre s'activer et leurs curticules enrichir le compost.
Il me semble avoir été un peu long, et pour ne pas te soûler, je te parlerai dans le prochain iciel de ma passion du carnet (j'en ai plein la malle, qui sont remplis, et plein l'étagère, qui sont à remplir). (Connais-tu l'artiste Bruno di Rosa ? Depuis vingt ans il tient ce qu'il appelle un "carnet bleu", une page par jour, dans un carnet bleu, à l'encre bleue, reprenant le dernier mot de la veille pour commencer sa page - ce qui s'appelle une concaténation, c'est-à-dire une suite d'anadiploses -... il a un site ou un blog, ne sais plus, nous l'exposerons à Nantes en octobre prochain, car il fait tout un travail où écriture et art plastique se confondent ; un écrivain plastique ?)
Bises vespérales,
Jean-Pascal

 

 

FT, Le 20 janvier 2008/Loup-foc, bon vent pour le tour du bost
[...] Deux petites remarques au vol :
Génial, il est formidable, on va bien s'amuser (d'accord pour le côte ludique et loup-phoque) s'est dit la Flore de Bellefeuille et elle en rit toute seule d'aise..... et j'aime bien le contraste entre le grave et...l'aigu.
Et l'universel versant merde, ça me va très bien aussi, c'est rien de plus ; on serait plutôt du côté cerveau reptilien dont on parlait à table ce soir ; ma fille disait que voyant les gens, souvent elle pensait que ce qu'ils faisaient, ça avait à voir avec le fait qu'on avait tous été des animaux.... (elle ne voulait pas du tout dire quelque chose de négatif, du genre se conduisent comme des porcs, etc. Non, elle pointait très exactement cet universel-là qui nous vient de l'espèce et des mammifères plus particulièrement.....)
Sur ces entrefaites, je t'embrasse chaleureusement, consciente que les choses ci-dessus ne sont pas très bien dites mais tu les comprendras, j'en suis sûre.....
Florence Jolipage

 

 

Jean-Pascal Dubost, le 23 janvier 2008/Carnet, cahier, caha
Chère Florence, je commence de t'écrire mais ne sais quand je pourrai t'envoyer cet iciel, car je l'écris depuis mon lieu de résidence dans le pays segréen (49), et ne dispose d'un poste informatique qu'à 15 kms d'où je loge.
Oui, nous sommes d'universels animaux, des animaux historiques, des animaux intelligemment merdeux. Cette histoire du cycle de la merde m'avait passionné quand j'avais lu Rabelais pour la première fois (je m'apprête à relire tout encore et encore). Je m’étais régalé à la merde rabelaisienne, de ces descriptions grotesque nous donnant une vision généreuse des besoins naturels comme topographie corporelle, plaçant le corps comme plaque tournante de l’univers, transformant la merde en forme comique et joyeuse de la naissance et de la mort, permutant le bas et le haut, pardi, brenner et compisser relevaient du cosmique ! C’est merveilleux. « Appelez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant, dejection, matiere fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, scybale, ou spyrathe ? », écrit-il pour terminer le Quart Livre, passant du vulgaire au savant pour désigner la merde. Ce mouvement perpétuel du populaire et du savant pour joindre les deux bouts injoignables me travaille beaucoup quand je me penche sur l’acte du poème.

 

Il fallait que je te parlasse de l'écriture du carnet, dont je doute du grand intérêt, mais suivons le fil de tes questions-intuitives (parallèlement ça remet en question) : l'écriture du carnet, c'est en effet la face cachée de l'iceberg, le jardin secret, la forêt derrière l'arbre, le versant non littéraire de mon activité d’écrire et une totalité inintéressante pour le lecteur autre que mézigue cependant une pratique addictive de l'écriture. Depuis longtemps je remplis des carnets de toutes sortes et de toutes sortes d'écritures ; quand je noircis, le sentiment d'une autre vie, intense, s’ouvre. Je fus fasciné dans les années 90 par la folie compulsionnelle d'écrire et de vivre (et de survécrire) de Jack Kerouac et par son incitation au carnet : « Remplis des carnets secrets et tape à la machine des pages frénétiques, pour ta seule joie » ; « carnets secrets », « pages frénétiques », « joie », ces mots résonnent continuellement pour m'intensifier la vie d'écrire.
Alors sous l’emprise de cette fascination j’ouvris des carnets : de notes de lectures, de lexiques, de textes délirants, de recensement d’objets échappés, ferroviaires, de voyage, de résidence, horticole, anthologiques, de recopiages, etc. etc., et j’ouvris mon « mémento » (« souviens-toi » en latin) (ce qu’on appelle ailleurement « journal » (intime/extime/littéraire ?)), à la date précise du 01/01/00, je l’avais décidé dans les années 90, je le tiens chaque jour depuis cette date.
Excitant que l'achat d'un nouveau carnet ; c’est un objet de rêverie ; quoi va-t-on y écrire ? C’est vivre sa vie en rêvé, probablement l’illusion d’un pied de nez au temps, adresse au lecteur idéal : cet inconnu qui n’est peut-être pas encore au monde. Aussi cet étrange sentiment d’avancer dans le trou noir du temps en noircissant le blanc de signes. Je m’en procure plus vite que je ne les remplis, qu’importe, j’en dénombre 24 à noircir sur mon étagère…
Tout ceci n’est qu’accumulation de vies et rien de tout cela n'est destiné à publication ; ça n'a aucune valeur littéraire (certains peuvent éventuellement être le support à un texte intentionnellement littéraire à écrire), ça ne fait pas œuvre, et donc allège de ce poids-là : « celui qui écrit l’œuvre est mis à part, celui qui l’a écrite est congédié » (Maurice Blanchot) : ainsi faisant, le congé est moindre, j’embrasse le vide avec le stylo.
Cependant, une autre fascination active la geste, celle pour le texte littéraire encyclopédique, macrocosmique et démesurément microcosmique, didascalique, gigantesque (du Bartas, d’Aubigné, Scève, Ronsard, Williams, Zukofsky…), et je songe encore qu’un jour il y aura chez le seigneur de Mézigue l’énergie nécessaire pour rassembler tous les carnets en une sorte de « carnet de geste », en morceaux choisis et éparpillés sans autre logique que montrer l’histoire débridée d’une écriture et dire une certaine résistance du papier ; une vaste mosaïque. C’est tout kahi-kaha, cette pensée (mais je pense en fragments, rien de continu, que de l'illogique).
C’est enfin aussi une manière de boucher les trous d’un défaut de mémoire d’un homme de nulle rétention ; carnets remplissant, une mémoire se constitue.
Je ne terminerai pas sans évoquer Peau d’ours de Henri Calet, ce non-roman posthume composé des notes destinées à l’écriture d’un roman, cet objet littéraire involontaire, je le trouvai parfait. Un carnet-roman.
En attendant le déluge épicosmobiographique, ces carnets s'entassent dans une cantine militaire achetée dans un vide-grenier, et je ne sais pourquoi cet entassement cumulatif me comble.
Du fin fond austèrement rude du Segréen je t'envoie des bises de schistes et d'ardoise, (je regagne la forêt vendredi),
Jean-Pascal

 

 

FT, le 23 janvier 2008/Élucubres vespérales sur carnets et encyclopédie
J'aime beaucoup ce que tu écris sur les carnets et je voulais, mais l'ai-je fait à haute plume, je ne le sais plus ou alors tu l'as deviné, c'est encore mieux, t'interroger de façon plus détaillée sur la pratique du carnet. Tu anticipes...
Je note cependant que toutes proportions gardées c'est une pratique assez récente. Donc pas une pratique de toujours, pas une pratique née dans la toute jeunesse ou l'adolescence, à moins que tu aies été adolescent en 00, il faudrait que je regarde les dates (et hop, bio, non en 2000 tu n'avais pas quinze ans, le double et quelque, bon...) alors d'où ça t'est venu, cette idée et comment tu faisais avant surtout ?
Et encore le contenu des carnets, tu dis de tout, mais le tout du tout, des notes de lecture, des mots ramassés, des petits crobards, des engueulades, tu dis pas littéraire... pourquoi pas littéraire, parce que non élaboré, parce que brut de décoffrage, l'écriture d'un écrivain est-elle jamais tout à fait brute de décoffrage.....Et t'entendant parler ainsi de Kerouac et de sa façon de survécrire, je me demande si tu penses que tu tiens debout (pas en tant que sujet psy fragile mais en tant qu'humain, carcasse, squelette, homo sapiens même si pas sapiens du tout, enfin pas primate à quatre pattes) par l'écrire. Si vivre n'est possible qu'en l'écrivant, le vivre et tant pis si c'est pour soi seul. Et qu'est-ce que ça a à voir in fine avec la pulsion de faire œuvre. Sont-ce vraiment deux pulsions distinctes, cette compulsion d'écrire (des pages frénétiques pour ta seule joie, oh, comme je souscris, et quelle force dans ces mots) et le désir de faire livre ?
... Parce que parce que, ce que je note aussi, c'est la visée encyclopédique, l'œuvre ville, l'œuvre monde, Paterson & Maximus en somme,  alors que tu travailles aujourd'hui plutôt dans les briques, tu fa-briques des blocs de prose, brefs en général dont certains sont un monde en eux-mêmes certes, mais un monde restreint.
Et justement je me disais, pourquoi travaille-t-il surtout comme ça, avec ces blocs de prose, est-ce qu'il aurait le goût, l'envie d'une œuvre plus longue, fut-elle, tu commences à le dire, il me semble faite d'un grand assemblage de briques.....
Ca me fait un peu penser au merz de Schwitters aussi ton idée de « carnet de geste », en morceaux choisis, l'histoire débridée d'une écriture, la résistance du papier, la pensée-fragments, le texte fragment", mais qui peut-être in fine (ce serait une visée ?) ira faire merzbau, kekpart ?
Ramasser la vie qui va, qui se jette, qui s'oublie, l'apparent déchet du temps, de son temps, de sa vie et la fourrer dans un tout. On retrouve l'aspect sentinelle, des mots, du monde.... non ? En fait je rapproche les deux thèmes principaux de ta lettre, le carnet qui recueille tant du tout et la visée encyclopédique, l'œuvre maxime, le grand Foutoir prolifique et fascinant, où l'on fait entrer le tout, ou le peu du tout qu'on a retenu... et ça fait déjà pas mal.....
sur ces élucubres vespérales, j'embrasse le Seigneur de Mézigue
Florence

On reviendra sur les œuvres fleuves, je pense pour ma part au Zibaldone de Leopardi, ou à Joubert que je connais peu, ou à Valéry en ses Cahiers...

 

 

Jean-Pascal Dubost, le 27 janvier 2008/Crahiers, crarnets, suite
Boujou Florence,
(en Normandie, on se boujoute, ou se béchouette)
(oui, dans iciel précédent tu m’avais demandé de m’exprimer sur l’écriture régulière de notes etc.)
(a.s. (ante scriptum) : tu proposes tant de pistes que plutôt que de me disperser, j’emprunterai une piste par iciel, et ainsi, plusieurs iciels vont se suivre avec chacun sa piste)
Donc : je voudrais poser un addendum correctificatif  en préalable : ma pratique addictive du carnet date des années 90, non pas des années 00. Aussitôt dès lors que des secousses intérieures menèrent ma personne à l'écrire, le carnet (ou cahier), quern ou du quaer, en tant comme objet devant consigner les aléas ou les formes définitives d'un texte s'imposa (depuis, j'ai offert la majeure partie d'iceux à la poubelle) ; puis vint le temps où je bricolivais dans cet objet des brimborions superfétatoires de basse farine (poubelle itou) (j'en ai conservé quelques-uns) ; mais depuis quelques années, je conserve tout. Date de 2000 ma pratique diariste quotidienne, de chroniqueur of myself extime etc. Cette pratique est une injonction contre l'oubli : memento !
Maintenant, je ne crois guère en cette idée de l’écrivain dont même les involontés d’écriture s’inscriraient dans l’œuvre (avec un grand Œuf). Je ne participe pas de cette mythification. Il n’y a que ce qui est posé là, proposé au regard et jugement de l’autre, et qui a été bossé. Je crois qu'il n’y a œuvre que volontaire, intentionnelle, et consciente (anthume ou posthume, peut chaut), asçavoir, l’écriture considérée comme œuvre d’art est le fruit d’un travail volontaire, de l’intention de marquer le temps présent dans une perspective future, et de la conscience de la tâche à accomplir. « La poésie est de se destiner à la poésie. Cette destination est mouvement – ce mouvement est vie », écrit Marc Cholodenko. (Il y a certes quelques exceptions, mais elles ne font pas la règle.) Notes et autres gribouillis carnétaux forment et montrent (c’est la raison pour quoi ça ne se montre pas) toute la part mièvre mienne, fleur plus-que-bleue, gentille, rude-rustre, paisanne, friche, brouillonne, enfantillageuse, cueuillère de bois, bobosse débile, et surtout, sans relief, ennuyeuse et paresseuse de la personne intérieure qui signe par ailleurs Jean-Pascal Dubost des escripts contrefaits (Jodelle) ; nul travail, rien qu’un flux et un flot qui suivent les défauts et vices et failles de l’instant relâché. Mais ces relâchements sont devenus nécessaires, sans doutes échauffements tels qu’un sportif les pratique avant la compétition. Du brut de décoffrage, oui, complètement. Je ne crois pas non plus que faire œuvre soit, comme tu dis, une pulsion. Cela tient de la réflexion, du ruminé, de la projection volontaire (j’y reviens) dans le temps et d’un sentiment flou de perfection qu’on cherche toujours à netteter (impossiblement, bien entendu… l’œuvre ne faisant que rendre encore plus visibles les imperfections de l’homme).
Mais leur principale fonction, à ces carnets, oui, c’est la compensation par laquelle je me console devant une impossibilité à fabriquer une œuvre encyclopédique et monumentale qui ferait le tour de ces imperfections humaines. (Dans notre civilisation chrétienne, le « la » n’a-t-il pas été donné par la Bible, la Bible – « Biblia » : les livres –, le Livre, or, dans un iciel précédent je faisais allusion à des empêchements dus une éducation un peu austère-rigide de ce côté-là, ce n’est pas sans liens : répulsion et attraction = tiraillements = empêchement.) (La Bible ne trace-t-elle pas le chemin de nos imperfections ?)
Je remarque que d’une certaine manière et de manière certaine, ton Poezibao participe de cette volonté intentionnelle consciente d’encyclopédisme, je dirais, sans forfanterie, que tu fais œuvre encyclopédique du poétique contemporain.
J’ai commencé de te répondre ce matin dimanche, quand tout était blanc de gel, entre temps, suis allé au marché avec ma dame, j’ai encore brouetté du fumier et de l’humus, j’ai constaté que sous le paillis de feuilles mortes pointaient les tulipes, déjà, et ce soir, après avoir rêvassé devant le feu de cheminée et entamé une relecture de l’Anthologie de la poésie baroque française de Jean Rousset, je termine, je corrige, et hop, je t’envoie !
Je repars demain pour la semaine à Segré, poursuivre ma résidence d’écriture, mais il est deux ou trois points que j’ai oublié et deux ou trois autres auxquels je voudrais répondre, j'essaierai de là-bas ; tu l’as dit, c’est infini, cette affaire,
Je t’embrasse,
Jean-Pascal

 

 

Entretien 1 avec Jean-Pascal Dubost

Sur le principe des entretiens infinis

 

 

vendredi 04 avril 2008

Les entretiens infinis : avec Auxeméry, 4

 

 

Précédents entretiens avec Auxeméry : entretiens infinis (1, 2, 3)
Principe des entretiens infinis

 

 

FT, le 6 décembre 2007
Encore une belle moisson pour moi hier soir dans Parafe. Je me suis interrogée sur votre conscience masque, je pense que la polysémie est à penser à fond. "Comment l'entendez-vous", pourrais-je dire reprenant le titre d'une belle émission de jadis sur France Musique (sans S bien sûr) ?

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
[...] ce n'est pas que je sois "inféodé" à mes maîtres, c'est que j'en sais l'importance et à mes yeux et aux yeux de ceux pour qui cela devrait être évident (or qui a lu HD ou Reznikoff avant qu'on ne les traduise...?  Pas même les spécialistes... Et qui se récite une fois par jour un Omar ou un Hafiz ou un Baudelaire etc...? Des gens comme moi ? ... oui... ça fait peu de monde....
[...] la révélation – c'est simplement le travail enfantement de soi – et mes interrogations ont été productives d'énigmes lumineuses... [et vous aussi, quant à vos auteurs favoris]

 

 

FT, le 7 décembre 2007
Je trouve formidable votre formule, la révélation : le travail, enfantement de soi. Je crois qu'à ma place, je vis les choses aussi ainsi, animée par une double énergie, celle d'une immense curiosité du monde et de ses habitants (avec une prédilection il est vrai pour les créateurs et les êtres de culture) et celle de la recherche d'un peu de "sens".

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
[...] Je reviens à Olson : depuis hier je suis encore en train de faire les notes concernant un poème de 9 pages – bourré de références historiques et géographiques –

 

 

FT, le 7 décembre 2007
Toujours ce côtoiement de vos travaux et de ces auteurs qui sont en quelque sorte vos compagnons (c'est vrai qu'il me semble nécessaire de plus en plus de les connaître aussi un peu pour comprendre votre démarche, votre travail).
J'étais justement en train de recopier quelques notes du carnet et ce mot de transsubstantiations que vous employez à la page 63 de Parafe et sur lequel je vous interrogerai sans doute, d'autant que vous dîtes

"à apprendre de l'œil du peintre ou de la main de Maximus, le comment des transsubstantiations"

J'ai relevé aussi le magnifique exergue olsonien : there is no world except one that we are the picturers of it :

J’ai noté : sans doute une clé très importante ; il s'agit dans les grands poèmes d'être le picturer du monde "the world of creation [the wor(l)d(s) of creation], imago mundi". Il s'agit de créer sinon le monde, du moins un monde et il me semble que l'accomplissement de cette vocation-là s'affirme et s'épanouit de livre en livre (je remonte l'œuvre à l'envers, parcours étrange)

 

 

Auxeméry, le 7 décembre 2007
(fichier Word joint)
Quant aux transsubstantiations, il faut en passer par Charles Olson, et une lettre fameuse du premier livre de Maximus….
C’est évidemment un mot du vocabulaire chrétien et même essentiellement catholique, comme vous le savez… ou du moins Olson l’entendait-il ainsi, puisqu’il avait reçu de sa mère, Irlandaise impénitente, tout ce qui fait que le vin et le pain de ces gens-là ont un goût particulier, puisqu’ils ont des vertus qui touchent à l’essence du divin, sur l’autel où le prêtre officie, mais Olson l’emploie surtout pour désigner une certaine attention accordée aux choses qui font la vie riche de ses possibles, une certaine ferveur appliquée aux infimes ou formidables détails du réel…
Par exemple, son père – une sorte de roi-pêcheur, blessé au flanc par les aléas terribles de l’existence, avait ce don, pour lui, de magnifier les choses, par son comportement plein de gêne et de grâce mêlées ;
et Olson vise aussi la peinture d’un célèbre peintre de sa cité favorite, Marsden Hartley, une manière de Cézanne américain, amoureux des roches et des végétaux de Gloucester, Massachusetts…
Il s’agit par le verbe efficient, chez Olson, de magnifier le réel en le transformant. Par la main de Maximus, qui construit le bateau – Olson parle dans son poème d’un charpentier de navires qui a eu une importance capitale dans l’histoire de la pêche au large et de la navigation de plaisance – c’est en fait l’inventeur de la goélette, et donc par là, un créateur de richesse, l’epos d’Olson étant le poème où l’économique, le poétique et le politique se rejoignent –  et il le nomme le « premier Maximus », en quelque sorte son ancêtre – et bâtit le poème, comme par les yeux habiles du peintre doué de la vue qui transforme le banal des choses en choses regardables.

 

Souhaiter en apprendre le comment, c’est dans le poème de Parafe, faire le vœu de me mettre au même étiage que ceux-là.

 

Je revenais de Gloucester, quand j’ai écrit ça, et le poème suivant décrit par le hublot de l’avion, le retour sur ma terre, vers l’est, contre le mouvement du soleil et à l’inverse de la migration qui a mené l’humanité vers le Nouveau Monde (c’est un thème olsonien dans le canevas de son epos); le poème entier est bourré de références à Maximus, avec quelque allusion à l’Inerte de Melville, aussi ; et il est dédié à un des derniers amis d’Olson, à Gloucester, que je venais de quitter, et avec lequel j’avais révisé les lieux de l’accomplissement…

 

Imago mundi : c’est la désignation des représentations qu’on a données du monde lorsque les connaissances scientifiques ont permis d’établir les cartes où la rotondité de la planète n’était plus discutable ; mais l’expression a également un sens qu’il faut aller chercher du côté de Jung, quand il parle alchimie et transformation de soi, et réalisation de l’individu…

 

A Gloucester (je raconte aux amis cette aventure, sans aucune modestie), lorsque j’ai fait la première fois le tour de la presqu’île en compagnie de ma femme et de Gerrit Lansing (et de Mickael Gizzi, un autre poète, qui m’avait amené là : j’étais d’abord passé chez lui dans les Berkshires[1], car j’avais un de ses livres à traduire pour Royaumont), je récitais le poème d’Olson en reconnaissant les lieux sans les avoir jamais vus…
C’était déjà une ébauche de transformation essentielle, dans ma façon de me regarder regardant le monde…

 

Prochain exercice à faire pour vous : conscience masque[2]

 

 

FT le 8 décembre 2007
Cher Aux, je ne sais pas si vous vous souvenez que l'extrait de poésie moderne ou contemporaine choisie chaque jour dans le cadre de "l'anthologie permanente" de Poezibao est aussi envoyé, via le mail, à environ 300 personnes.
Aujourd'hui c'est vous. J'avais en fait recopié hier soir dans mon carnet/flotoir, l'extrait qui va de "foyers de sens" à "chambre d'échos" (p. 86 de Parafe) et je me suis dit, tiens je vais choisir ce texte pour l'anthologie aujourd'hui, puis me suis aperçue que l'extraire ainsi serait le dénaturer, donc j'ai recopié tout le poème.
Il y a bien des questions à poser sur ce texte qui me semble très emblématique (et la dédicace à Yves di Manno[3] confirme, il me semble, cette intuition), nous y reviendrons.

 

 

FT le 9 décembre 2007
Deux questions à vous poser :
1. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? Et est-ce que c'est ce que vous appelez souvent "vous chercher, vous trouver, vous retrouver".... dans vos poèmes ? Est-ce que les directions prises par le travail en cours, à un moment donné, sont finalement influencées par ce réseau de sens et signes ?
2. Quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec..., voyages) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poètes américains ou persans, préhistoire, civilisations anciennes, domaine latin, Afrique, masques, etc.)

 

 

FT le 16 décembre 2007
Je crois que je vais prendre « le livre que personne n'a lu[4] » maintenant.... puisque j'ai achevé ma première lecture de Parafe.
Un petit extrait de mes notes, mais juste un, car vous avez déjà pas mal de questions en soute il me semble... et que je ne veux pas vous accabler...
•Auxeméry, la question de la métamorphose
Dans "Le livre de mes morts" (Parafe), une dimension métamorphique. N’y a-t-il pas dans son œuvre un jeu de métamorphoses oscillantes, réversibles [comme dans un hologramme et ces images qui changent selon l’angle sous lequel on les regarde]
et puis quand même une autre question,  parce que vous y trouverez la source de mes questions sur la polysémie
•Auxemery/éclairage

Répéter la formule, et se transformer – réellement
Frotter le corps avec toutes les formules ; et circuler à tout moment, partout – réellement.
Puis se jeter dans la lumière.
Et repousser. (p. 133)

Cette formule dans l’instant-éclair de sa saisie par la lecture a suscité une levée d’images à la fois contradictoires et cohérentes. Il n’y a pas tant polysémie que poly-images ( ? poly-icônie ? terme à trouver)

 

 

Auxeméry, 16 décembre 2007
fichier Word joint au mail
Le réseau de significations et de signes…
Complexité.
Y a-t-il réseau avant, ou est-ce qu’il noue ses mailles au fur et à mesure, le filet… ?

 

L’autre jour en vous envoyant le paquet, je regardais la 4ème de couverture de le feu l’ombre et je me disais que j’avais peut-être formulé là un jour le programme que j’allais suivre, autant que je forçais sur le sens (l’intention de sens) à donner à ce livre-là au moment de sa publication…
Je « forçais », parce que bien sûr j’avais donné à l’ensemble du livre une forme, une structure particulière qui engageait à aller y chercher ce réseau…
D’autre part, et cependant, je ne savais pas encore que j’allais faire une suite à ce livre… A vrai dire, je me pensais alors comme ayant été « complet »… Par exemple, le dernier poème, le jardin, ajouté après coup, après bouclage de l’ensemble, me semblait une conclusion : l’espace était clos, ce jardin-là venait fermer la parenthèse d’une partie de ma vie et voilà tout… J’avais bouclé cette boucle, tissé une trame, épuisé un terrain et moissonné ce que j’avais à en moissonner… (2 métaphores : celles du terrain et celle du tissu – il n’y a pas de hasard).

 

Une remarque avant de continuer : quand ce livre est paru, il a eu deux lecteurs (les autres, je ne les connais pas vraiment !! Ou quelques rares, dont, comme toujours, des correspondants d’occasion qui vous envoient des signaux de détresse ou de reconnaissance de loin, dans des provinces, et qui se perdent…) :
1/ Dominique Bedou, l’éditeur, qui tirait une sorte de fierté du fait que la subvention du CNL fût une des plus élevées… Mais il avait remarqué ceci : (qui n’existait pas dans Le Centre de gravité, lequel livre était une sorte de bouteille à la mer, sans plus… Où, certes, il y avait une ébauche de mise en forme qui se voulait orientée, mais vers quoi ???), à savoir que le feu l’ombre est un livre construit, que tous les éléments sont en rapport les uns avec les autres et que la structure du tout ainsi façonné a quelque chose de jazzé, et qu’en effet le livre est fait à la manière d’une suite ellingtonienne (raison pour laquelle je ne pouvais que vous conseiller de commencer par le Duke, évidemment … mais encore une fois j’insiste sur les vertus dionysiaques de Johnny Hodges, en particulier, dans la constellation ellingtonienne[5]).
2 / Yves di Manno a jugé que ce livre était inférieur au précédent, Le Centre, dans lequel il voyait un foisonnement plus… naturel, moins démonstratif (plus à la façon de son idole Bob Dylan, je le soupçonne !), alors que le feu l’ombre manifestait, ou voulait manifester, trop d’intentions par sa construction, précisément (et il est vrai qu’il y a de l’artifice, et du déchet, dans ce livre…). Raison peut-être intériorisée, qui a amené (toujours peut-être) Yves à me proposer d’être le premier publié dans sa collection, en 94, en reprenant des éléments des 2 livres pour faire quelque chose de plus convaincant, enfin… d’où Parafe, signature (de signes sensés).[6]

 

En faisant le feu l’ombre, en mettant l’ordre nécessaire, je pensais à Baudelaire aussi : les Fleurs sont un livre qui est composé de parties distinctes et enchaînées, et qui doit fonctionner comme l’exposition d’une … doctrine sous-jacente… je dis doctrine, car le titre même implique une intention, celle qui a été développée au procès, que le mal n’est pas ici chanté pour lui-même, mais contre... il y a du gospel chez Baudelaire : le péché n’y est jamais décrit avec complaisance (humour sans doute, mais pas complaisance), c’est la condition humaine qui est le sujet, avec ses terribles beautés et ses insignes faiblesses… Pas question de dire que les Fleurs portent une thèse, bien sûr… mais une ligne de vie, oui, et qui doit induire un retour sur soi du lecteur… voilà…
Avec le feu l’ombre, c’était dans cette 4ème de couverture si aiguisée, dire… (mais mes « deux pôles opposés », je m’en rends compte, c’est clairement le Baudelaire de Mon cœur mis à nu ! Qui fut une lecture d’adolescence, tout à fait déterminante. Baudelaire parle explicitement des deux déterminations contradictoires qui se partagent l’être humain, et se situe dans la sphère morale ; moi, évidemment, mes deux « pôles » sont d’un ordre différent)

 

… dire ceci :
Le livre qui s’est ici donné à lire est le résultat d’une opération qui suit deux « axes » (le mot y est, et il sera repris dans X / Y, des Animaux) : celui de la marche sur cet espace qui s’appelle la terre (notre planète, peuplée d’êtres divers et concordants uniquement là, dans ce livre fait par un seul exemplaire individuel…), et celui de la construction du « chant » sur la page qui s’imprime sous les doigts du typiste (= le type qui fait de la typographie, qui tape à la machine et enroule sa parole sur la feuille appliquée sur le tambour) à la table de travail…
Axe de l’horizon qui se déplace : les lieux habités de figures sensibles et sensées (peuples, paysages, voix d’êtres remarquables – dans le feu l’ombre, Pessoa, Olson, Breton, Ibn Battuta, Parménide, Borges… – dans Parafe, j’ai choisi de leur consacrer des passages ; dans Codex, il y a les musiciens ; dans les Animaux, ils sont là aussi, pour qui sait lire : Nietzsche, Pound, HD, Rimbaud, Segalen (celui-là est partout, dans tous les livres), Michaux (Volumen a des intentions formelles, respiratoires, à la façon de la Ralentie), Lautréamont (Sortir sortir… plagie la manière de Ducasse des Poésies, en sur-plagiant des maximes de Vauvenargues, par exemple…)…, sous forme de citations explicites, ou évidentes, mais non-déclarées…[7]; axe de la profondeur à creuser (mythes, alchimies diverses, signes – dont aussi bien une peau de serpent sur une marche à Tikal (dans le Centre, c’était le feu qui se met au véhicule à Copán, et déclenche le canto), qu’une formule mathématique mystique dans la construction des pyramides (on a tout lu de Schwaller de Lubicz, par exemple, et en relation avec Pound, dont le gendre était un spécialiste de ces choses aussi, sur un autre plan).
Je remarque (maintenant !) que le poème programmatique de la page 9 de le feu l’ombre reprend la formule alchimique grecque mise en épigraphe au Centre : « Car tu es moi, et moi toi ; ton nom est le mien et le mien le tien ; car moi je suis ton "idole" » (le terme eidelon en grec a la valeur de image, c’est-à-dire ici de double, de reflet de soi dans lequel se lit l’identité etc., mais ailleurs il peut se traduire par « poupée » – comme dans l’Hélène de H.D….)
Résumons : dès l’origine il y a recherche du double qui fait signe, et signe – de l’altérité dont le sens fait sens pour soi, et accomplit. (Je ne sais pas si cela, exprimé ainsi, est clair pour vous… Je développerai autrement, si vous voulez…)

 

Il y a réseau en ceci que
•les répons de poème à poème sont tout à fait calculés, et ce que l’un traite sous son angle est dit sous un éclairage différent et complémentaire par tel autre ;
•ces mailles à l’endroit à l’envers se tissent dans le travail lui-même, mais évidemment le travail sur le métier ne se ferait pas s’il n’y avait en effet des relations préexistantes entre les points sur lesquels se focalise l’intérêt : les poèmes des cavernes du Périgord dans le centre trouvent leur écho dans les figures inscrites sur la paroi du Brandberg (la Dame Blanche, le berger des antilopes) ou les caractères chinois qui se lisent sur les rochers des montagnes sacrées ;
•ces relations de signes à signes, de tel lieu à tel lieu, concordant avec telle ou telle figure ou thème, ne sont opposables qu’à moi-même, et ce sont des choses et/ou des êtres qui n’ont de valeur que sous mon regard, c’est certain, et il serait difficile qu’il en soit autrement ;
•au bout du compte, le réseau est sous-jacent, parce que je ne vais pas m’amuser à faire de la citation pédante pour épater le bigleux ; si je cite je cite et cela entre dans l’économie du poème et de ce que j’ai à dire de façon générale ; si je cite sans le dire, c’est que je suis heureux de ma traduction (généralement c’est une traduction), et cela veut dire que le loup a assimilé le mouton, comme dirait Valéry, autrement dit que la voix de celui ou celle qui est là incluse est devenue mienne ;
•et le réseau se construit dans le travail lui-même, il est difficile de dire qu’il « préexiste » : cela veut dire que l’acte poétique reste toujours pour moi un acte de condensation (je fais souvent référence au sens du mot allemand Dichtung) ; la parole poétique est quelque chose qui doit posséder une sorte spécifique de densité, où la personne de celui qui signe sur la couverture se dissout entièrement : Auxeméry, c’est un nom propre qui efface le type qui vous écrit ces commentaires en ce moment. L’autre jour j’ai employé, en faisant le malin un peu, la formule qui disait qu’« Auxeméry » est un mythe en formation, et c’est ainsi qu’il faut le prendre : quand l’auteur disparaît derrière sa propre voix, c’est que cette voix a acquis suffisamment de présence par elle-même et que ce qu’elle dit se reconnaît, et donc, l’auteur n’est plus rien… Et tant mieux. Le « je » là-dedans est peut-être, pour ceux qui en jugent vite, un facteur de « lyrisme » : ils disent ça pour les Animaux ; pour Parafe, j’étais « atypique » … Le lyrisme n’est pas dans l’affirmation de cette fanfreluche, l’ego ; s’il existe, il est seulement dans la qualité de la voix, et cette voix est d’outre-mots (je ne sais pas bien ce qu’il faut penser du dernier grand poème de Codex, Ultima Thulé, mais c’est qu’il faut y voir : la persistance d’une voix singulière au-delà des désastres par lesquels l’humanité se façonne ! Et si c’est atypique pour certains, c’est que je leur aurai un peu appris à lire autre chose que de la convention…

 

Les expériences fondatrices…
Chacun de nous fait les rencontres qu’il doit faire, au moment voulu (et si l’on ne sait pas les exploiter, par des coups de poker, ou de génie inconscient souvent, on ne devient rien, voilà ; il faut avoir du fatum en soi, dirait le philosophe à moustaches dionysiaques ; mais on peut choisir aussi de faire du commerce au Harrar, c’est bien aussi comme destin, ça fait parler les crétins pour des siècles[8]) et lire les livres qui lui deviennent essentiels (et dans l’adolescence des choses issues des livres se dessinent, se vérifient dans le réel, et viennent à maturité avec l’âge et les détours multiples de la déambulation).

 

Préhistoire, poètes persans, civilisations… je suis votre liste. On y reviendra.
Et les déclics venus de l’enfance…, oui, il y en a eu.

 

Deux ou trois exemples qui sont de l’ordre de la méthode de travail, plutôt.
•La série : lisant Denis Roche il y a 40 ans, je ne voyais pas bien ce qu’il entendait par nécessité de faire dans la série ; mais j’ai appris à voir les choses grâce à cette discipline… Finalement c’est de la discipline, oui. C’est une condition de l’opération de condensation, précisément. Ce que je fais n’a plus rien à voir avec Roche, mais il y a des traces de l’influence de Roche en trois occasions au moins dans ce que j’ai écrit : mon opuscule de Dakar, des bribes allusives dans les Actes, un article dans un numéro spécial de la revue d’Espitallier, Java ; et mes balades au Yucatan (et le poème liminaire du Centre, donc) sont sur les traces de Roche ; il n’est pas jusqu’à cette célèbre photo de Roche par Borer, dans le sanctuaire du temple d’Aménophis à Louqsor, qui n’ait son doublon dans ma biographie… Et même j’ai découvert une autre signature de rimbaud à Karnak… que Borer n’a pas relevée (en fait, ce Rimbaud graffitiste des temples d’Égypte a dû être un grognard napoléonien, ou un plaisantin, qui ignorait sans doute tout d’Arthur). Pour en revenir à la série : quand il y a série, il y a développement, même si on a l’impression de patiner, de faire du sur-place, et qui dit développement dit révélation, en fin de parcours, tous les photographes le savent ! Révélation, entendue comme dévoilement du réel, et réalisation concomitante de soi, affirmation de la voix dans l’effacement du je même qui énonce.

 

•Un type de série systématisée : celle des figures, dans Codex.
Chaque poème de la série est pourvu d’un titre explicite, qui désigne une figure de rhétorique, et illustre par un type de masque cette figure : ces masques sont cités en fin de page, et il ne faut être grand clerc pour savoir que je ne fais que reprendre une classification qui se trouve aisément dans un des ouvrages régulièrement publiés par le musée Dapper, pour leurs expositions (des livres épatants, toujours) ; mais bien entendu cela ne serait pas assimilé s’il n’y avait eu auparavant tout Leiris par exemple et d’autres personnages de même acabit et d’égale importance ; il s’agit seulement de pénétrer dans le double animal, dans la fibre de la matière qui porte le sens ; il s’agit d’entrer dans la métamorphose, et de se retrouver de l’autre côté de soi… De regarder la face qui se cache dans le dedans de soi.
La poésie est une activité de connaissance (de soi, du monde : c’est pareil).
La vulgarité poétique se voit au fait qu’elle s’admire parlant en énigmes banales : il ne faut pas gratter beaucoup dans des tas de poèmes pour débusquer le Narcisse sans reflet lisible, qui patauge dans le tain du miroir, pathétique.
Connaître, c’est rythmer l’énonciation de façon que le mot fasse nœud dans la trame, et de façon indiscutable. Énoncer les mots dans le rythme qui leur est dû pour que le monde ait un sens, voilà le but, le seul. Et qui dit qu’on est enfin certain de savoir ce qui est.
Comme ce livre Codex comporte des séries de diverses sortes, vous pouvez me poser les questions que vous désirez.
Les Animaux, c’est une série minée de l’intérieur : chaque poème éclate sur sa propre page, en lançant ou non des appels à d’autres faces du réel, et selon des modulations singulières (pour écrire un poème des Animaux, il faut des mois, car sa clé détermine sa tonalité, et tout le travail est de conserver sur l’ensemble de la page cette tonalité : pas de dispersion donc, pas de je-m’en-foutisme poétique, le doigt sur la tempe, en attendant l’inspiration ; pas de pose…) ; on pénètre dans chaque poème par sa porte, on y accède en s’accordant avec le ton qu’il impose ; si l’on va chercher les échos, les motifs repris dans la trame, on tombera sur autre chose qui méritera une lecture séparée…

•Travailler : cela se fait de deux façons, et qui se recoupent, se complètent : dans le mouvement même de la marche, du déplacement, et sur la table de dissection, où l’on tape le texte, qui s’inscrit sur l’écran (avant c’était le tambour chamanique de la machine), et prend des formes diverses avant de se fixer : une mécanique organisée comme "Paroles d’Herbe" dans Codex toujours a été gribouillée sur un carnet, au crayon, dans les cahots du camion, dans la sueur et la poussière, les pieds sur le tableau de bord à côté du chauffeur, en traversant le désert namibien, et il y était question (dans l’impuissance à penser réellement ce rapport humain engageant des options poétiques précises, et donc dans la confusion et la souffrance) de Di Manno (encore ! c’est que je parle beaucoup aux amis, même loin d’eux, je poursuis des conversations engagées sous d'autres latitudes…) et de Hocquard et de mes contradictions personnelles touchant à la lecture comparée de leurs ouvrages et de l’amitié partagée (je veux dire écartelée entre ces deux êtres) et de la douleur de parvenir ou non à formuler quoi que ce soit de pertinent sur ce double sujet, qui n’en était qu’un, dans l’équipée d’alors : dire, me dire, quelque chose qui dissipe l’ennui, car on s’ennuie à être pleinement heureux ainsi, la lassitude de ces paysages magnifiques traversés en sachant que chaque kilomètre parcouru signifie un moment de plus vers sa propre mort, dans l’immensité du temps solidifié dans les structures géologiques, et immobilisé dans les tableaux, les visions des animaux et des plantes et des minéraux, fixées là par le souvenir en train de se fabriquer. On étouffe dans cette densité-là, et le poème terminal n’évoque plus rien de cette discussion intérieure avec deux amis éloignés : on entre, dès la première ligne, de plain pied dans l’autre monde avec Eurydice… On a donc atteint la nécessaire condensation.

 

Voilà pour aujourd’hui, ma chère Florence.
Reprenez la liste supra et visez tel ou tel point, ce sera plus facile et pour la questionneuse et pour le répondeur : c’est ainsi qu’on s’enrichit.
Et il me faut le petit coup de starter pour démarrer, souvent.
Une remarque même apparemment à contresens, ou exprimée dans la peur du contresens, fait se dérouler le rouleau de papyrus, et les figures s’animent. Et les dieux se taisent pour écouter la voix qui les fait vivre.
A vous

 

 


[1] Non loin de Stockbridge, où il y a un festival de musique classique…
[2] L’avantage de rencontres telle que la vôtre est que je remets à remonter moi aussi le courant… Je reviens aux sources et fais le bilan, pour la Xème fois, bien sûr, mais en sachant maintenant qu’il y aura une suite… D’ailleurs, je l’ai dit à Di Manno lundi dernier : je venais d’ouvrir La Musique et la Transe de Gilbert Rouget – livre acheté dans l’après-midi au musée Dapper – et j’avais lu la préface extraordinaire de Leiris… Deux ou trois phrases m’avaient dit que je tenais là quelque chose qui porterait ses fruits… J’ignore absolument quoi, pour l’instant, mais ce sera à partir de là que se construira quelque chose de nouveau, s’il doit se construire quelque chose !! A vrai dire, un bouquin s’échappe, dès lors qu’il est dans le monde, et il vit sa vie ; et on a un vide sous les pieds quand la chose part trouver ses lecteurs (j’ai failli écrire « lectueurs »)… Je n’ai rien en magasin (à part quelques divagations sur Lucrèce) ; mais Leiris m’a ouvert une porte dans le labyrinthe… et je vais aller voir ce qu’il y a derrière, ou sur le mur aveugle qu’elle imite ! Dans les chambres mortuaires des Égyptiens, il y a des fausses portes ainsi, qui mènent vers la lumière, exprès closes, pour ouvrir les yeux… C’est une gageure de faire un livre : je ne m’en remets jamais… Chacun est une étape vers le réel, une étape nécessaire – dont les nécessités m’apparaissent parfois après coup – où je suis remis en cause par ce qui m’a accompli et épuisé.
[3] (NDLR) Yves Di Manno dirige la collection Poésie de Flammarion et est donc l’éditeur d’Auxeméry.
[4] Auxeméry, Les Actes d’Hélène, Ulysse fin de siècle, 2000
[5] (NDLR) Allusion à de nombreux conseils sur le jazz donnés à la destinataire des lettres et qui ne sont pas repris ici.
[6] Mais il faut que j’explique les titres…
Le centre de gravité ? Où est-il, ce centre, sinon dans l’équilibre enfin atteint entre le désir et la raison – mais la raison de celui qui sait bâtir sa barque (bien entendu, pas la raison des raisonneurs déraisonnables), et le désir jamais épuisé de réalisation de soi. Il y a dans la décision de publier un livre à 35 ans passés, des déterminations qui ont été alors reconnues comme des nécessités intérieures : lecture d’Olson évidemment indiquée comme celle qui donne le la de la quête, dès le poème liminaire, mais toujours en arrière-fond toutes les strates accumulées de la pérégrination, et dans l’ordre amoureux (autant qu’intellectuel, ou banalement poétique) : ceci n’est jamais entièrement dit, mais si vous lisez les Actes d’Hélène (qui est la clé de tout – et n’est sous sa forme donnée à lire qu’une partie de ce qui fut écrit) vous aurez quelques indications… Je dis « banalement poétique », car tout ce que j’ai fait durant les années d’Afrique, dans cette sorte d’exil volontaire, a été de faire mûrir la bête poétique : lecture, par exemple, de Denis Roche, comme destructeur du discours poétique convenu. Lecture de Reverdy, un peu… De Cendrars, un peu. Ou Ginsberg (cité dans le livre – dans le désert mauritanien) Plus, tous ces gens : les Senghor etc. (la négritude humaniste façon mi-cicéron mi-catéchisme, en 1978, j’en avais soupé, et c’est un voyage au Mexique qui m’a sauvé…) Bref, ce livre est une… délivrance.
le feu l’ombre : le jeu des mots est celui-ci : pas de majuscule, car il y a indétermination volontaire, le feu est un « élément » (le dieu qui vit dans le cœur des choses et de l’être), mais aussi un « mort » (celui qui est parti se chercher de l’autre côté de soi), et l’ombre est à entendre, à la façon chinoise, autant en substantif apposé (le feu étant l’ombre, le double de soi , mais le verbe être n’existe pas en chinois) mais aussi comme verbe, ce feu ombrant le l’ = l’indéterminé, l’objet, le soi, i-e ce qui réclame réalisation, précisément.
Parafe : signature, gauchie par cette orthographe peu usitée… Signature, donc. Achèvement.
Codex : c’est le livre de la trace, qui va vers le lieu qui accomplit . (Si vous lisez les 4èmes de couverture, vous verrez la continuité ; elles ont été conçues comme des condensés, des précipités de sens…Il n’y a que pour le dernier que j’ai laissé faire Yves Di Manno à son idée, car j’avais tout dit, quant à moi). Un codex est un livre où l’on lit des marques de pas, qui désignent un itinéraire à valeur symbolique/historique, chez les Indiens…
Les Animaux industrieux : le titre est issu d’un paragraphe, dans une lecture dont j’ai oublié le titre – un livre d’histoire trouvé chez Gibert… Un soir de boisson avec YDM, place d’Italie, j’ai simplement dit que le prochain livre porterait ce titre… Il s’est révélé qu’un fabuliste du XVIIIème l’avait déjà utilisé : aucun intérêt. Il s’agissait de relever ce défi : des incipits donnés, à faire aboutir à des choses indiscutables, et où l’animal humain se trouverait dans son propre double, ce regard des profondeurs qui le hante…

[7] C’est un fait que je me mets à hauteur de mes admirations, et que tous ces personnages de mon théâtre mental sont là présents en permanence. Il en est un qui a été déterminant, c’est Artaud : la forme prise par la section d’entrée de Parafe, "conscience masque" lui doit tout : je ne sais plus si je vous ai déjà dit ça, ces poèmes ont été d’abord dictés au magnétophone en conduisant, pour une grande partie d’entre eux, et souvent à toute allure ; et dans leur forme initiale, ils avaient un air artaldien prononcé (respiration, tics de coupes de lignes et de syntaxe bravache, etc.) ; et après travail, ils ont donné ce que l’on a, une séquence découpée de façon à énoncer une vérité qui me soit propre, dans un souffle particulier, où c’est plutôt les leçons d’Olson quant au phrasé de la ligne et à l’accentuation des mots forts… L’aboutissement, c’est le corps même des Animaux : les imbéciles prennent ça pour un long poème (j’ai entendu déjà ça cent fois)… Non, non, c’est une suite de poèmes qui trament leurs échos sonores et leurs motifs visuels dans un certain ordre. Il y a des répétitions voulues, bien sûr ; des allusions claires aux désastres divers, ou aux merveilles, qui occupent le quotidien de la planète, et qui se renvoient d’un continent à l’autre (on passe dans une strophe, de la paroi du Brandberg à Oraibi, chez les Hopis…). Et la distribution par aires de signification (les continents eux-mêmes, avec ce que j’en sais par expérience de baladeur nez au vent de l’éventuel et de piocheur de bouquins multiples) n’a pas varié depuis Parafe
[8] Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud, disait Char, dans un opuscule… C’est sans doute son meilleur titre. Le curieux de mon itinéraire, c’est, aux yeux de l’autre (qui ne s’appelle pas Auxeméry comme celui qui signe –Auxeméry, c’est le nom de la mère !), que j’ai toujours eu l’impression d’être allé me paumer dans des déserts pour oublier tout ça, la poésie, ce merdier aux vanités, et que j’en suis revenu : en 68, je composais un vaste poème pour cracher et partir ; et puis 15 ans après, il se trouve que j’avais digéré les serpents et les grains de sable, et que je pouvais signer… mais la tentation reste : se fermer, faire la coquille, exorciser, jouer le fils de l’air, et souffler à contre-vent… Se taire.

 
 
 
 
 
 
 

mercredi 20 février 2008

Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 4

 

 

Je publie ici le quatrième épisode de l'entretien infini avec Patrick Beurard Valdoye. Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2, épisode 3

 

 

9 décembre 2007, de FT
cher Patrick, je viens de vous lire et je suis et bien disons-le puisque c'est le mot bouleversée et aussi passionnée. Il y a là déjà tant de pistes et je vais certainement repartir de certaines choses que vous dites pour vous interroger plus avant.
Je dois réfléchir aussi au devenir de cet échange, le laisser peut-être s'épanouir un peu en dehors d'une visée particulière, voir sur quel rythme et à quelle profondeur il s'établit, si cela vous convient, pour ensuite trouver une forme adaptée. Qui serve votre travail, car je le répète, je pense que c'est un travail important et tout ce que vous dites ne fait que confirmer cette idée.
Cela dit, je me rends compte que me manque la lecture des autres livres (manque pour mieux comprendre & manque comme frustration aussi), je vais y remédier dès que possible.
En fait une idée consisterait à publier quasiment en temps réel cet échange, je pense que ce serait passionnant pour les lecteurs et aussi que ça irait dans le sens d'une recherche que je fais autour de l’usage des ressources internet ou plutôt autour de ce qu'on peut inventer autour de cet outil.
Je vous propose de nouvelles questions dès que possible.
Et je vous donne raison pour le mot pluridisciplinaire !
Et puis quel bienfait pour moi de vous voir parler  de l'Allemagne, des musiciens contemporains et de la physique nucléaire. Je n'ai aucune formation scientifique mais je me suis toujours intéressée à ce domaine de la matière, de sa structure, je lis ce que je peux (mais pas la thèse de Louis de Broglie !), plutôt certains livres de vulgarisation (encore un mot affreux n'est-ce pas) publiés chez Odile Jacob, ou en Champs Flammarion et puis des revues, bon, disons-le Science et Vie, j'ai un peu essayé la Recherche aussi, auteurs lus Hawking, Klein... et quelques autres. Ecouté aussi souvent les émissions scientifiques de France Culture. L'astrophysique m'intéresse énormément. Mais aussi la botanique, les insectes, les papillons, les instruments de musique...... etc. etc.
J'aimerais aussi  que vous me disiez ceux dont l'œuvre compte pour vous, parmi les poètes (pris dans le très beau sens que vous donnez à ce mot et qui en quelque sorte me permet de résoudre sinon une difficulté, du moins une question) et aussi parmi les musiciens contemporains, ne serait-ce que ceux que vous lisez et écoutez ces dernières années et en ce moment. Je vous dis merci, du fond du coeur, Patrick. Aussi parce que cet échange et ce qu'il inaugure m'aident à avancer dans ma réflexion sur mon travail poezibaesque, sa conception, la question cruciale et affreusement difficile des choix, etc.
je vous embrasse et vous dis à très vite
florence

 

 

9 décembre 2007, de P.B.-V.
Je suis content d'avoir su apporter ce que vous attendiez, ce n'est pas simple, évoquer un parcours à vous, lectrice, sachant que cela se destine a priori à des non-lecteurs...
Tout à fait d'accord pour être un cobaye de vos expériences poezibaesques
[...]
Pour les poètes que j'apprécie, vivants c'est cela ? il y en a tant.
Je voudrais simplement citer ceux d’entre eux qui m’ont ouvert des portes lorsque j’étais jeune auteur. J’aimerais mentionner plusieurs noms mais hélas deux seulement me viennent : Bernard Heidsieck et Jacques Roubaud. Il n’y a pas foule n’est ce pas ? C’est ainsi. Les autres poètes de ma génération vous confirmeront pour la plupart cet état de fait : la génération précédente ne nous a guère aidés.
J’ai envie aussi de saluer les femmes poètes de la «relève», dans un milieu si longtemps misogyne (il en reste parfois des traces). Elles font un travail qui m’inspire un grand respect. Celles avec qui je dialogue m’apportent beaucoup. Parfois un raz de marée. Tiens, Caroline Sagot Duvauroux, c’est épatant non ? Elke de Rijcke, remarquable. Tant d’autres, formidables, Fabienne Courtade, Isabelle Garron, Sophie Loizeau, Véronique Pittolo, Isabelle Balladine-Howald. Beaucoup d’autres, et leur aînée, Michelle Grangaud. Ou encore, une qui arrive juste : Anne Kawala.

J'en reste là. A suivre, de votre côté...

 

 

9 décembre 2007, de FT
Ce que vous dites être "insister sur les balbutiements" me parait très important parce qu'on sent bien qu'il y a comme un réseau sous-jacent dans votre travail et je pense qu'éclairer la formation de ce réseau ou l'accession (vous verrez dans mes questions pourquoi je parle ainsi) à ce réseau me parait tout à fait déterminant. Pas besoin d'être nobelisé/nobelisable pour que la question de la genèse soit abordée, c'est une des plus passionnantes, genèse et mutations successives à partir de ces données de départ....

Est-ce que je peux vous dire tout simplement que je pose les questions que je me pose, moi, votre lectrice ? Qui a la chance de pouvoir dialoguer avec l'auteur, intéressée qu'elle est par la genèse de cette œuvre-là mais aussi au-delà par la genèse de tout travail de nature artistique et son inscription (important ce mot il me semble) dans une vie et dans un contexte, des contextes plutôt.

quelques nouvelles questions dont certaines sont sans doute immenses.... si vous y répondez dans le détail.... on est toujours dans la genèse des choses ici.

1. Développer si possible cette notion très intéressante, le poète, un artiste de l'écriture employant toute forme si nécessaire

2. Un peu plus sur votre rapport à la langue allemande. Parlée dans le cadre familial (des ascendances ?), apprentissage scolaire ou personnel ? Choix de votre part ou choix des parents puis investissement personnel ? Vous la pratiquez couramment aujourd'hui, parlée, lue, écrite (oh zut, on dirait un CV ! mais c'est important, pour comprendre de l'intérieur)

3. Revenir sur la question des antécédents familiaux : coupure, division dites-vous, au fond pour des questions d'opinion. Or vous me semblez souvent "hors", horsain en quelque sorte, de votre famille, des cénacles littéraires, de votre culture en partie, de votre pays.... Un peu comme si aucun statut, aucune "installation" ne vous convenaient (deux expériences cruciales, Cork et Berlin se font ailleurs), comme si vous étiez vous-mêmes dans l'espèce d'errance spatiale et même peut-être temporelle d'un Kurt Schwitters et sans doute d'autres de ceux dont vous suivez les traces....Et là encore on peut se poser la question, ne serait-ce pas le statut des plus fins et des plus sensibles d'entre nous qui ne se trouvent pas, ne se retrouvent pas dans une appartenance ?

4. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? En les modifiant par votre seule présence (je pense au statut de l'observateur en physique, pour ce que j'en ai ((très peu et sans doute très mal)) compris ?)  Et est-ce que ces orientations/réorientations du travail en cours sont finalement informées par ce réseau de sens et signes, comme si vous suiviez des lignes de faille en quelque sorte ?

5. Quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec...) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poésie, Allemagne, musique, guerres, exils, histoire de l'art, intérêt pour les langues, etc.)

 

 

10 décembre 2007, de P.B.-V.
Florence, je vais réfléchir à toutes ces questions.
Il ne faudrait pas oublier que je souhaiterais un vrai dialogue, où vous êtes aussi intervenante à partir de votre expérience personnelle, pas seulement en questionnement de lectrice... En réinvestissant dans vos questions ce que vous énoncez dans le préambule, cette question des réseaux, déterminante, par exemple, je trouve que la question devient votre question...

 

 

10 décembre 2007, de FT
merci pour cette précision sur la façon dont vous entendez l'échange : cela me touche et bien sûr m'intéresse beaucoup.
Sans doute nous faut-il un petit temps d'observation et comme une sorte de réglage des attentes mutuelles, le but étant d'arriver à faire en sorte une création commune, dans l'échange.

 

 

16 décembre 2007, de P.B.-V.

[Note de FT : la réponse aux questions du 9 décembre me parvient sous forme d’un fichier texte joint au courriel. J’ai retranscrit les questions pour plus de facilité de lecture]

 

[1. Développer si possible cette notion très intéressante, le poète, un artiste de l'écriture employant toute forme si nécessaire]

Au préalable de mes livres, il y a un projet. C’est lui qui détermine ensuite la forme littéraire, et non l’inverse. Se construit alors ce que nous nommons un dispositif. Toutes les formes – ou mediums – peuvent être explorées si elles contribuent à élaborer ce projet : le poème en vers, le poème en prose cadencée, le poème visuel, le poème-liste (j’appelle cela des « théories »), la prose documentaire, ainsi que toute forme à inventer si aucune d’elles n’est adéquate. Le « narré » en est une, me semble-t-il.
A quoi s’ajoute le dispositif de performance (je préfère parler de « récital »), qui agit ou réagit sur l’écriture.
Cet ensemble constitue ce que j’appelle arts poétiques.
Je rejette bien entendu, et comme nombre de mes collègues, l’habituelle et rétrograde classification en genres littéraires, qui est l’expression d’une volonté mercantile. Je m’étonne toujours d’observer comment les anciens continuent à mettre un signe d’équivalence entre poète et vers. Je les crois légèrement de mauvaise foi. Il est vrai que presque tous ne se disent pas poète mais : écrivain. Mot qui ne signifie au fond plus rien. Qui n’est pas écrivain ? Qu’avons-nous à voir avec nos ministres, nos présidents ou nos administrateurs de biens, qui sont, et surtout eux, écrivains ?
On avait fait dire à Ponge dans un entretien ancien qu’il était scripteur. Mais Francis Ponge à Stuttgart, devant les étudiants de Max Bense, a dit, naturellement, qu’il était poète. Il n’y a pas d’autre mot pour définir cette qualité d’artiste de l’écriture. On me dit parfois : « ce n’est pas à toi de dire que tu es poète ». Mais pourquoi les artistes plasticiens, eux, pourraient dire ce qu’ils sont, ou bien les compositeurs ? Il faut cependant rester modeste : « Nur Narr, nur Dichter » écrit Nietzsche. Seulement poète. C’est déjà quelque chose. Lorsque un policier me demande ma profession, et que je dis : poète, il m’arrive qu’on me réponde : « C’est un beau métier que vous avez ».

[2. Un peu plus sur votre rapport à la langue allemande. Parlée dans le cadre familial (des ascendances ?), apprentissage scolaire ou personnel ? Choix de votre part ou choix des parents puis investissement personnel ? Vous la pratiquez couramment aujourd'hui, parlée, lue, écrite]

J’ai vécu les premières années de ma vie dans le territoire de Belfort, où l’allemand est un refoulé. Zone romane longtemps sous la tutelle alsacienne. A dix kilomètres de là, Montbéliard, il y a le spectre du pays souabe, qui comptera dans mon parcours.
Personne ne parle l’allemand dans le premier cercle familial. En arrière-fond, on parle parfois l’alsacien. Je ne l’entends que rarement. Mais lors de voyages familiaux, j’entends, enfant, le suisse-allemand ou l’allemand. Et je commence à bredouiller quelques mots allemands à neuf ans en vacances. Au collège l’allemand est ma première langue, rien de surprenant vue la proximité de la frontière allemande.
Il y a au collège, un professeur d’allemand d’origine alsacienne, dont je sens la puissante immersion dans cette langue. Étrangement, son bilinguisme l’amène à faire des lapsus lorsqu’il se met en colère contre nous. Cette fragilité paradoxale me touche.
Le livre d’apprentissage de l’allemand est archaïque. Une chance : au lieu de lire les histoires de madame Schmidt qui va au supermarché pendant que monsieur Schmidt fume la pipe en lisant son journal, nous apprenons les aventures de Siegfried, de Brunhilde, de Wotan. Cela me fascine.
Toutefois c’est lors de mon séjour à Berlin, puis de mes nombreux déplacements professionnels en Allemagne (ouest et est) que je me perfectionne, avec l’espoir de lire Hölderlin ou Celan dans le texte. J’ai aussi vécu à Stuttgart par la suite.

 

[3. Revenir sur la question des antécédents familiaux : coupure, division dites-vous, au fond pour des questions d'opinion. Or vous me semblez souvent "hors", horsain en quelque sorte, de votre famille, des cénacles littéraires, de votre culture en partie, de votre pays.... Un peu comme si aucun statut, aucune "installation" ne vous convenaient (deux expériences cruciales, Cork et Berlin se font ailleurs), comme si vous étiez vous-mêmes dans l'espèce d'errance spatiale et même peut-être temporelle d'un Kurt Schwitters et sans doute d'autres de ceux dont vous suivez les traces....Et là encore on peut se poser la question, ne serait-ce pas le statut des plus fins et des plus sensibles d'entre nous qui ne se trouvent pas, ne se retrouvent pas dans une appartenance ? ]

Une des préoccupations qui structure mon livre en chantier est la question tsigane : les Rom. C’est un enjeu culturel dont l’Europe en devenir – autant les structures que les citoyens – a la responsabilité. Je suis venu aux tsiganes progressivement : les nomades, rares aujourd’hui, dont le rapport au monde reste énigmatique. Mon prochain livre du cycle devrait s’appeler « Gadjo-migrant ».
J’oserais dire qu’il y a quelque chose de leurs usages, de leur désir de mobilité, de leur refus de la propriété, et cette volonté de n’être jamais installés, qui me fascine. Ma valise à roulettes, je l’appelle ma roulotte. Un ailleurs primordial charpente mes projets littéraires. Pourtant je ne suis pas instable. Ce n’est pas une fuite en avant : chaque déplacement préparé, ingéré, digéré jusqu’à épuiser l’exotisme, engendre une trace – le texte – avant la station suivante.
Peu à peu l’image de « l’explorateur du dehors et du dedans » qui caractériserait mon modèle du poète (Rimbaud ou Hölderlin par exemple), a laissé place au voyageur nomade.
A moins que l’on revienne au coup génial de l’explorateur Fridtjof Nansen. Comment a-t-il exploré l’Arctique ? En inversant le processus d’exploration, l’habituelle conquête de territoire, la colonisation par un ample mouvement de pénétration. Son parti pris, et je trouve cela fascinant, fut de construire un bateau destiné à rester prisonnier des glaces des mois durant. C’est donc par l’immobilité, celle de son Fram, que l’exploration vers le Nord est conçue. Nansen fait le pari iconoclaste que la banquise elle, se déplace, et qu’il suffit de s’armer de patience, et d’un matériel rigoureusement adapté, pour atteindre l’objectif, une fois préalablement parvenu aux portes de l’Arctique. Je me retrouve dans ce schéma. Il y a là peut-être une métaphore de ma démarche. De toute démarche artistique en fin de compte, dont le déplacement est la condition pour atteindre les strates de connaissance mises au secret par les directeurs généraux de l’abrutissement.
Les choses ne me sont pas préalablement tombées dessus. J’ai dû aller les chercher, j’ai dû explorer en aveugle, animé d’une méfiance à l’égard des vérités qui m’avaient domestiqué. Peut-être un critère pour devenir poète est-il cette suspicion envers la transmission des savoirs dogmatiques. Si nous savons que la vérité n’est pas dans l’achèvement, il faut parfois admettre qu’elle n’est pas non plus dans le commencement. Il faut s’inventer une géographie mentale aux frontières des croyances.
Je suis par exemple entré dans l’art contemporain quand j’avais quinze ans. On disait dans mon entourage (famille, lycée) que la Chapelle de Ronchamp (du Corbusier) était une horreur. J’ai voulu vérifier par moi-même, parcourant les quelques quinze kilomètres en mobylette. Le soleil éclairait les murs blancs du grand coquillage abstrait, rien d’aussi mystérieusement beau ne m’était apparu. Ma voie était à coup sûr de ce côté-là, et j’allais devoir certainement errer longtemps, sans appui.
Je ne tire cependant de cet arrachement aucune vanité. Il n’y a aucun mérite à faire ce qu’on sent que l’on doit faire.

 

[4. Est-ce qu'il serait juste de dire qu'il y a une sorte de réseau de sens et de signes sous-jacent, préexistant en partie et dont vous activez ou révélez des nœuds par le regard que vous portez sur ces points-là et que ce regard révèle ? en les modifiant par votre seule présence (je pense au statut de l'observateur en physique, pour ce que j'en ai ((très peu et sans doute très mal)) compris ?)  Et est-ce que ces orientations/réorientations du travail en cours sont finalement informées par ce réseau de sens et signes, comme si vous suiviez des lignes de faille en quelque sorte ? ]

Je voudrais vous dire qu’un poème est la traduction d’un livre caché.
Par ailleurs, si vous êtes sur un pont regardant un fleuve, vous êtes empli de ce sentiment du présent mêlé d’évidence, vous contemplez l’homogène et le continu, dont vous ne savez pourtant rendre compte (par exemple vous ne pouvez définir la couleur de l’eau). Si maintenant vous nagiez dans l’eau, sous le pont, et de votre plein gré, il se peut que vous ressentiez l’hétérogénéité du flux. Par exemple, sur différents points de votre corps, les différences de températures, entre une eau qui provient d’un affluent d’une vallée ensoleillée, et celle d’un torrent montagneux. Enfin, si vous êtes à 15000 pieds au-dessus, vous observez cette fois tout le bassin, les tracés infinis des rus et rivières, dont certaines parfois disparaissent dans le sol pour réapparaître plus loin. Le point de vue vous conforte dans cette réalité, complexe, mais que vous croyez pourtant comprendre dans son ensemble.
Mais quel raisonnement va-t-il vous permettre de saisir comment ce fleuve porte un même nom de sa source à son embouchure, y compris - à quelques lettres près - après avoir traversé plusieurs langues ?
Il faut passer du raisonnement à la résonance.

[5. quelles furent les expériences (lectures, rencontres, mises en contact avec...) fondatrices pour vous quand vous étiez tout jeune homme, ou autrement dit, comment sont nés vos différents tropismes (poésie, Allemagne, musique, guerres, exils, histoire de l'art, intérêt pour les langues, etc.)]

Je viens de la musique, d’une oreille musicale, dès l’enfance. Adolescent j’écoute autant le rock et la pop musique, que Beethoven. Je commémorais la date de sa mort avec quelques camarades, et ce jour-là, je n’allais pas au lycée. Je l’ai ensuite perdu de vue, et l’ai retrouvé par Kurt Schwitters qui pleurait dès qu’il entendait une de ses sonates pour piano. Par Beethoven je suis arrivé naturellement à Goethe et aux romantiques, à la culture allemande, aux folles guerres franco-allemandes. Puis à l’amitié franco-allemande dont je suis un modeste acteur depuis 25 ans (je dois beaucoup au programme artistique de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse et à son directeur Horst Wegmann).
Deux moments importants associés au livre : le premier est un « prix d’excellence » offert par l’institutrice qui m’a appris à lire et à écrire. Un livre au format et au poids hors du commun. Je n’avais jamais vu un si gros livre. Il n’y a presque pas de livres à la maison. Le livre y inspire un grand respect, mais il n’y a pas assez d’argent pour en acheter. Je suis sûr que l’institutrice a payé de sa poche ce cadeau de fin d’année, qu’elle m’a dédicacé. Il est toujours religieusement rangé dans ma bibliothèque. C’est « L’île mystérieuse ».
Le second, alors qu’adolescent je perds peu à peu le goût de la lecture. Je m’adresse à un prof qui fait un remplacement de deux mois. « Lisez Gide », me propose-t-il. A la bibliothèque municipale, où ma mère m’avait inscrit dès l’enfance, j’emprunte le seul Gide disponible : Les nourritures terrestres. Je n’y comprends rien. Par chance, au lieu de le reposer, de me dire « ce Gide quel con » (attitude normale à quinze ans), je le reprends. Je ne comprends rien aux divagations de Nathanaël, mais je sens qu’il se passe là quelque chose d’un autre ordre ; et que c’est à moi d’aller vers le livre, pas l’inverse. J’entre ainsi dans la poésie moderne. Ce qui me saisit peu à peu, c’est cette alternance de poème en vers et de poème en prose. J’ai compris bien plus tard quel rôle ce livre a joué dans l’écriture de mes livres, au moment où j’ai découvert Le fou d’Elsa pour les mêmes raisons ou, dans un autre axe, cet autre livre-projet, Le turbot de Günter Grass. Ces livres, et bien d’autres, m’ont conforté dans ma démarche. Ils m’ont encouragé à affirmer la nécessité de sortir de la classique monoforme, unitaire au plan de tout un livre, qu’il s’agisse de vers ou de prose. Dans le « Cycle des exils », les livres sont construits selon une complexité formelle qui est envisagée sur l’ensemble du livre.
C’est évidemment aussi cela que l’industrie du livre ne peut tolérer.

 

 

à suivre

Principe des entretiens infinis, épisode 1, épisode 2, épisode 3

 

 

lundi 11 février 2008

Les entretiens infinis : avec Jean-Pascal Dubost, 1

 

Je débute ici la publication d’une troisième série d’entretiens infinis, cette fois-ci avec Jean-Pascal Dubost. Tristan Hordé a récemment consacré une note de lecture, à laquelle je renvoie, du dernier livre de Jean-Pascal, Vers à vif. On peut aussi consulter sur le site sa bio-bibliographie, lire une autre fiche de lecture sur Monstres Morts et une présentation de Nerfs

 

Sur le principe des entretiens infinis de Poezibao, lire ici.

 

 

 

Le 7 janvier 2007, de Florence Trocmé (FT)
Me traverse une pensée […] peut-être que nous nous acheminons en douceur vers un entretien infini... mais pour ça il faudrait que je te lise plus à fond... mais ton rapport aux auteurs et à la langue me passionne et en plus je pense que c'est une pensée très féconde.
On peut essayer de démarrer les choses en douceur, sans but précis, pour l'instant... il me semble d'ailleurs que c'est déjà en route.

florence

 

 

 

9 janvier 2007 de Jean-Pascal Dubost (J.-P.D.)
Florence, à aucun moment l'idée d'un "entretien infini" ne m’aurait effleuré. J'en apprécie beaucoup l'idée de progression, tâtonnement (tant d'interviewers sont sûrs de leur fait).Et ta proposition m'a, comment dire, à la fois touché et intimidé et honoré. Touché parce qu'elle me joint à un moment de découragement et de doutes, et intimidé parce que les deux premiers que tu interroges sont de sacré bon sang de pointures.
Ma relation à la langue est moins savante que la leur, elle est plus rustique, rude, brute, échevelée, ébouriffée, hétérogène, autrement dit... moins savante. Honoré enfin parce que je suis impressionné par ta capacité de travail et son résultat. Je crois percevoir chez toi une gourmandise, une curiosité, un appétit.
Je n'ai pas lu encore les suites des entretiens. Par manque de temps depuis quelques jours, et par fatigue des yeux. Mais je le ferai tout bientôt.
Ta proposition m'a aussi surpris.
Et j'en accepte le pari. Allez !
Je t'embrasse,
Jean-Pascal

 

 

 

Le 9 janvier 2008, de FT
Bonsoir Jean-Pascal et merci de ton mail,
Pour l'instant, j'ai lu, et je vais rapidement t'en parler, Vers à vif... et j'ai ici Nerfs et Fatrassier.... et Dame 1/1 et Monstres morts, donc tu vois je suis bien lotie déjà, c'est plus à toi de voir si d'autres titres te paraissent importants.....
Au fond je me dis que pour amorcer la réflexion, la discussion, plutôt que de te poser des questions, je vais t'envoyer mes notes. Je t'explique : quand je lis, je note : recopiage de citations, mais aussi impressions, associations, ce qui monte à fleur de conscience à la lecture, ce que me fait le texte (tiens ça on pourrait en parler, ce que fait un texte), intuitions (peu importe si elles sont justes ou pas), etc. Je me sers de ces bribes ensuite pour écrire mes notes de lecture. Donc voi