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vendredi 09 mai 2008

Notes sur la poésie : Alfred de Musset

 

 

                             Impromptu
en réponse à cette question : qu’est-ce que la poésie ?

 

Chasser tout souvenir te fixer la pensée,
Sur un bel axe d’or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant ;
Éterniser peut-être un rêve d’un instant ;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écouter dans son cœur l’écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D’un sourire, d’un mot, d’un soupir, d’un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme,
         Faire une perle d’une larme ;
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie et son ambition.

 

Alfred de Musset, Poésies nouvelles, dans Poésies, Bibliothèque de la Pléiade, p. 388.

 

contribution Tristan Hordé Hordé

 

 

vendredi 02 mai 2008

Notes sur la poésie : André Suarès

 

 

« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ni comment on oppose, en poésie, le vers régulier au vers libre, l’assonance à la rime, le verset à la mesure uniforme. Parlant poétique, on n’oublie que la poésie. Il est vrai que les plus acharnés à faire la théorie du poème sont les moins poètes, ou ne le sont pas du tout. En poésie, l’âme est tout : elle seule est créatrice ; et poésie veut dire création. C’est elle, sentiment ou pensée, qui cherche à donner une forme absolue à son objet. Mais quelle forme est absolue réellement ? Celle-là seule qui communique à l’auditoire l’émotion du poète. Par auditoire, il faut entendre le lecteur, le spectateur, l’homme qui attend de l’artiste une émotion qu’il espère, mais qu’il ne saurait se donner lui-même.
Le nombre est la forme du poème. Le nombre ne dépend pas du compte plus ou moins arbitraire qu’on en fait sur ses doigts. L’alexandrin est un nombre admirable, comme l’iambe tragique des Grecs ; ce n’est pas le seul. Il en est beaucoup d’autres. Ils sont légitimes, dès qu’ils touchent à la perfection ou qu’ils en approchent. Les formes régulières sont les plus faciles : tel en est l’avantage. Mais la monotonie s’en suit, et ce tour banal qui nuit à la création originale. Ainsi, il y a une servitude réelle de la rime, qui tourne l’esclavage. […]
Oui ou non, y a-t-il une foule de vers réguliers en toute langue, qui sont déserts de toute poésie ? Y a-t-il une grande poésie, vivante et féconde, dans un certain genre de prose ? Le grand poète crée son nombre, quel qu’il soit. Il faut y être sensible, comme à la musique sans barres de mesure, et à l’encontre des accords permis par l’école. Dans les poèmes en prose de Baudelaire, la poésie n’est pas moins présente que dans Les Fleurs du Mal : elle est autre, et n’est pas du même genre, voilà tout.»

 

André Suarès, Poétique, texte établi et préfacé par Yves-Alain Favre, éditions Rougerie, 1980, p. 84-85.

 

contribution de Tristan Hordé

 

 

samedi 12 avril 2008

Notes sur la poésie : Denis Roche


 

 

Pour une nouvelle scansion
Récupérer l’idée de scansion. Celle-ci ne serait plus l’art d’évaluer la mesure des vers, dans leurs quantités (latines) ou dans leurs syllabes (françaises), mais la science par tous les moyens des modes d’alternance pulsionnels (la pulsion pouvant désigner l’unité d’énergie dans le poétique.) Certaines pages d’Éros seraient à étudier à ce seul niveau de bousculade pulsionnelle : des pans entiers tombent sous le sens quand d’autres, parallèlement, se désemplissent sans le moindre heurt, et tout peut se faire et se lire en même temps que se déroulent un certain nombre d’assises imaginées et dont on suit même le fil fort vivement.
Denis Roche, "Leçon sur la vacance poétique", in Eros énergumène, in La Poésie est inadmissible, Seuil, 1995, p. 289

 



mardi 01 avril 2008

Notes sur la poésie : Jacques Roubaud

 

 

La poésie parle et nous parle. Elle dit : mais en même temps qu’elle dit pour nous, qu’elle suscite en nous, non par la pensée réfléchie mais par la mise en mouvement de notre mémoire, par les choix de langue qui se font à mesure en nous tels que notre mémoire nous les propose en images, en émotions, en autres appels et souvenirs de langue, sous l’efficace de sa pénétration, elle transporte en nous quelque chose d’autre : elle parle pour chacun de l’être de sa langue, de la langue à travers laquelle elle parle ; elle dit quelque chose de l’histoire de la langue, de sa construction, de son vocabulaire, de sa syntaxe, de ses changements, etc. La poésie dit cela, elle peut le dire parce qu’elle traite la langue d’une manière toute particulière parmi les jeux de langage ; elle emploie la langue à sa manière, unique (et elle est la seule aussi parmi les arts de la langue à le faire de manière essentielle, inséparable d’elle-même). Je nomme rai cette manière d’être de la poésie, de son action de mémoire, le nombre et le rythme.
(…) Je ne m’y étendrai pas mais je remarquerai toutefois que, contrairement à la position de certains poéticiens (moins totalement inadéquate que la position "rhétorique", parce qu’elle s’appuie sur quelque chose qui est réellement présent dans le fonctionnement de la poésie), l’essence de la poésie ne se réduit pas au "métrico-rythmique"; nombre et rythme lui sont indispensables (et il faut d’ailleurs pour l’établir une définition beaucoup moins élémentaire que celle habituellement reçue de ces notions) mais ne suffisent pas ; et la poésie n’est pas non plus une variante de l’exercice d’une "fonction poétique du langage", que l’on trouverait ailleurs, partout ou presque (hypothèse de Jakobson). Elle représente un jeu de langage autonome, auquel aucun autre ne peut sans déperdition être substitué.

 

Jacques Roubaud, L’invention du fils de Leoprepes, poésie et mémoire, Circé, 1993, p. 142-143.

 

 

contribution de Tristan Hordé

 

 

samedi 29 mars 2008

Notes sur la poésie : Pierre Reverdy

 

 

La poésie est atteinte quand une œuvre d’art quelconque s’intègre, ne fût-ce qu’un moment, à la vie réelle de l’homme par l’émotion qu’elle provoque dans son esprit et comme dans sa chair. La poésie n’est dans rien d’autre que dans la mise en commun d’aspirations diverses auxquelles l’œuvre d’art peut donner la violente illusion de s’être rencontrées.

 

Le poète ne s’occupe pas et ne doit pas s’occuper de l’émotion que pourra provoquer son œuvre. Il ne doit et ne peut connaître ou reconnaître, dans son œuvre, que l’émotion qui lui a donné l’élan nécessaire à sa création. Mais, plus cette œuvre sera loin de cette émotion, plus elle en sera la transformation méconnaissable et plus vite elle aura atteint le plan où elle était, par définition, destinée à s’épanouir et vivre, ce plan d’émotion libérée où se transfigure, s’illumine et s’épure l’opaque et sourde réalité.

 

On ne fait pas de la poésie. On écrit des poèmes en risquant sa chance ; on peint des tableaux, on compose un morceau de musique et il s’en dégage de la poésie ou il ne s’en dégage pas, c’est-à-dire qu’on a écrit, peint, composé absolument pour rien, ou bien…

 

Le poète doit voir les choses telles qu’elles sont et les montrer ensuite aux autres telles que, sans lui, ils ne les verraient pas.

 

L’art et la poésie ne sont là que pour puiser dans la nature ce que la nature ne fait pas.

 

Je vis, d’abord — j’écris, parfois, ensuite. Mais il m’arrive de sentir davantage ce que veut dire vivre en écrivant.

 

 

Pierre Reverdy, En vrac, Flammarion, 1989, p. 33, 42-43, 78, 96, 99, 185.


contribution de Tristan Hordé

 

 

samedi 15 mars 2008

Notes sur la poésie : Jorge Luis Borges

 

 

Je me souviens d’une épigramme d’Oscar Wilde qui constate : « Si les formes classiques du vers n’existaient pas, nous serions à la merci du génie » ; ce qui arrive maintenant, puisque tout un chacun se considère génial, ce qui veut dire, irresponsable. Ici sont venus me voir des poètes, qui m’ont lu leurs poèmes, et quand je leur ai demandé une explication, ils m’ont rétorqué que non, qu’ils écrivaient ce qui leur arrivait. Loin d’eux l’idée de responsabilité ; et ce qu’ils publient ce sont les premiers brouillons — qui n’aboutissent pas à des seconds. Et ceci fait l’objet d’admiration. En plus, ils cherchent le vers libre, parce qu’ils le croient à tort plus facile que les formes classiques, et c’est tout le contraire : si vous ne prenez pas la précaution d’être, mettons, Walt Whitman ou Carl Sandburg, ce qu’on appelle vers libre est réellement de la mauvaise prose, disposée typographiquement comme vers. Néanmoins, on pourrait argumenter en faveur de ce vers libre — qui est réellement de la prose négligente ou une prose à laquelle se résigne l’auteur — qu’il convient peut-être d’imprimer comme vers, parce qu’ainsi le lecteur sait ce qu’il doit attendre de ces pages, c’est l’émotion, et non l’information et le raisonnement. Si l’on voit des lignes irrégulières, l’une au-dessous de l’autre, on sait derechef que c’est conçu pour l’émotion. En revanche, si quelque chose est ordonné comme de la prose on peut penser qu’il s’agit de convaincre ou de raconter ; ce qui signifie que le but est narratif ou polémique. (…) La forme classique donne à chacun un schéma, même illusoire, de ce que l’on va faire. Par exemple, si vous vous décidez à écrire un sonnet, vous avez déjà le plan du sonnet, qui peut être de deux tercets, de deux quatrains, ou de trois tercets et d’un distique. Finalement, vous avez déjà la structure, et plus tard cela peut vous aider ; quoique en réalité le sonnet ne dépende pas de ces deux constructions possibles, qui sont toujours identiques.

 

Jorge Luis Borges, Osvaldo Ferrari, Retrouvailles, dialogues inédits, José Corti, 2003, p. 160-161.

contribution de Tristan Hordé

 

 

lundi 10 mars 2008

Notes sur la poésie : Jean Follain

 

 

La raison de vivre du poète

 

 

Le poète demeure peut-être un de ceux qui auraient le plus tendance à dire que justement, la raison de vivre c’est la vie même. La raison de vivre d’un poète vrai consiste à vivre la poésie, à traduire l’expérience qui lui en est donnée. Je donne volontiers comme but au poète d’exprimer aussi souverainement qu’il le pourra faire cet ineffable que demeure l’existence en soi quand elle se trouve ressentie. Non seulement sa propre existence mais la totale existence, celle des êtres et des choses, celle de l’âme mystérieuse, celle de ce qu’on appelle sentiments et pensées toutes ces existences avant tout en soi et accordées à leurs multiples incidences et structures et même aux couleurs de l’utile. Exprimer la totale existence et les existences différenciées à la lumière de l’expérience poétique, hors des voies logiques et raisonnantes (raisonnées ?) devra être ce que je considère comme l’aventure du poète plutôt que ses raisons de vivre, car la raison et les raisons ne s’accordent pas directement avec poésie, avec cette réserve qu’il peut se créer une poésie des jeux mêmes de la raison.

(…)

L’expérience poétique s’élève non pas certes contre les refuges mais contre un certain esprit de fuite hagarde ; elle s’élève aussi contre la rature du passé : on aime le passé parce qu’il décante et fait mieux percevoir sous la lumière pure de la réminiscence.
Il ne s’agit pas de sacraliser la poésie, elle reste à la mesure de l’homme, mais dans tous les domaines elle fait argent comptant, sauve dans leur essence et leur vérité toutes choses données.
Non, la raison et les raisons ne vont guère avec la poésie, mais quelle est la raison de vivre du poète ? On pourrait répondre, fût-ce approximativement : tout sauver par un verbe le plus exactement pur.

 

 

Jean Follain, Le Magasin pittoresque, préface de Hugues Labrusse, dessins de Jean Follain, Amiot-Lenganey, 1991, p. 84 et 88.

 

 

contribution de Tristan Hordé

 

 

mercredi 05 mars 2008

Notes sur la poésie : Bernard Noël

 

 

Quiconque s’engage dans l’écriture sent bien que le langage n’est pas toujours la mémoire des choses, mais plus souvent la rumeur d’un monde antélangagier, que nous sommes incapables d’articuler et dont nous traduisons seulement, ici et là, quelques images. Peut-être ce monde-là est-il trop entier et le nôtre trop fragmenté par le présent pour en refléter autre chose que des éclats. Peut-être n’est-il si entier que d’être le pays des morts. D’où notre angoisse au bord d’écrire, puis l’allégresse de le faire parce que, un instant, nous avons traversé le temps.
Si toute œuvre écrite, en effet, est une machine de langage, cette machine ne serait-elle pas une sorte de corps extérieur construit pour sortir du nôtre, afin de mettre hors de nous la rumeur de la mortalité et les hantises d’avant la langue ?
Une arche de souffle…
L’écriture chasse les dieux qui, de temps à autre, prenaient notre corps pour monture. Peut-être veut-elle tout ce corps ? Peut-être le veut-elle pour capter toute l’énergie des dieux qu’elle tue et leur sang noir…
Mais le langage est aussi la monture du sens…
À moins que, par le langage, le corps n’ait trouvé le moyen de se monter lui-même et de porter le sens. Et s’il ne peut tenir la course, alors il s’affole jusqu’à perdre le souffle et la raison…

 

Bernard Noël, Qu’est-ce qu’écrire ?, éditions Paupières de terre, p. 12-13.

 

contribution de Tristan Hordé

 

 

vendredi 29 février 2008

Notes sur la poésie : Jude Stefan

 

 

Et la poésie, elle ? Elle exige une distance dans le langage – on ne poétise pas comme on élabore un roman ou rédige un pamphlet –, elle ne peut répondre à un effort direct, né de la vie même, qui s’inscrirait sitôt en des données verbales propres au scandale ou à la rage de l’être : elle requiert une forme. (À l’opposé de cet artefact D.Collobert a écrit des instants vécus, ponctués de tirets, d’enchaînements de perceptions et sensations unissant vie et écriture, parce qu’elle souffrait cette incapacité d’engagement réel, de témoignage incarné dans le poème, qui l’a menée à son propre renoncement, à ce niveau extrême la littérature étant perçue impossible parce que générale, impersonnelle, négatrice du Soi).
Ces questions ne naissent que d’une croyance naïve en un sujet. Quel est le sujet dans le poème ou le texte – le substrat personnel et fictif ? Beaucoup se croient "auteurs", comme on dit dans les manuels, alors que la littérature est une puissance anonyme de langage, où j’"engage" ma propre mort originelle, en toute perte. Même pas contemporain de moi-même, selon Mallarmé, ailleurs, quelque part dans l’espace virtuel qu’est l’écriture vaine, un simulacre de vérité.

 

Jude Stéfan, "De l’engagement (ou la poésie, elle)", dans Grains & issues, La ligne d’ombre, 2008, p. 64-65.

 

Contribution de Tristan Hordé

Rappel : note de lecture de Grains & issues

 

 

samedi 23 février 2008

Notes sur la poésie : Jules Supervielle

Chercher sa pensée

 

 

Il m’arrive souvent de me dire que le poète est celui qui cherche sa pensée et redoute de la trouver. La trouve-t-il qu’il pourrait bien cesser d’être un poète pour devenir un logicien, un prosateur, quelqu’un qui use d’abstractions pour s’exprimer.
C’est dans une image, à l’avant-garde de lui-même que le poète éprouve le besoin de fixer son esprit toujours en mouvement. Elle lui sert de relais jusqu’à ce que s’élève dans sa nuit personnelle une autre image qui se précise peu à peu. Ainsi se forme la chaîne de tout le poème.
L’image a pour le poète une autorité que n’a pas l’abstraction.Elle le rassure d’autant plus dans ses naturelles ténèbres qu’elle est une preuve d’existence et même d’invention. Par sa présence muette et inébranlable, elle affirme même son contraire et satisfait pleinement le poète, lui qui ne prétend rien démontrer mais tient simplement à se situer, à se révéler.
Alors que la pensée abstraite vieillit ou se dissipe, voyez comme les images des poètes sont restées jeunes et inépuisables. À l’abri des menaces de l’abstraction, elles se sont barricadées dans l’éternelle fraîcheur de l’évidence. Ces images peuvent fort bien avoir pour origine une pauvre réalité décrassée de sa gangue millénaire et devenue la proie d’une jeunesse toute neuve et d’autant plus convaincante qu’elle ne tend à prouver que sa présence.

Jules Supervielle, dans Prose et proses, dans Œuvres poétiques complètes, Pléiade, 1996, p. 653.

Contribution Tristan Hordé