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lundi 11 février 2008

Dossier spécial Carnets de Marina Tsvetaeva/2

Marina_avec_murr_19127_copie_2 La traduction française des Carnets de Marina Tsvetaeva est un événement éditorial et littéraire, auquel Poezibao s’associe par un dossier spécial, en trois volets.
Le premier a présenté le projet éditorial. Dans le second, publié ici, il s’agit de rendre compte d’une rencontre avec Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky, les traductrices qui ont travaillé à cette édition monumentale sous la houlette de Luba Jurgenson. Paraitra ensuite le troisième volet, constitué d’une note de lecture des Carnets.
Rappel important : Les Carnets paraissent seulement début mars, en même temps que le livre d’Ariadna Efron, Marina Tsvetaeva, ma mère, également publié aux Éditions des Syrtes.

 

 

 

L’unique lieu qui est le sien, le texte[1]
Une présentation de l’édition des Carnets de Marina Tsvétaïeva
Deuxième volet, rencontre avec les traductrices

 

J’ai rencontré Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux, dans les bureaux des Éditions des Syrtes. J’ai souhaité cette rencontre car j’avais été spontanément attirée par cette entreprise, que je pressentais de grande envergure, voire même un peu folle, d’une traduction en français des Carnets de Tsvetaeva. Et l’entretien m’a en effet permis de mesurer la passion et l’engagement nécessaires à un tel projet !

 

La formation d’un trio
Trois personnes se sont attelées à cette tâche, soit dans l’ordre chronologique de leur intervention, Eveline Amoursky, Nadine Dubourvieux et Luba Jurgenson.
Eveline Amoursky[2] a enseigné le russe et elle a réalisé plusieurs traductions pour Les Syrtes, Actes Sud et l’Age d’Homme. Elle a notamment traduit les Lettres à Anna[3] et Les Lettres du Grenier de Wilno[4].
Marina_page_manuscrite_carnet_4_c_2 Nadine Dubourvieux a étudié le russe à la Sorbonne
avec Véronique Lossky et Jacques Catteau. Elle a traduit pour les éditions Clémence Hiver Quinze lettres à Boris Pasternak, paru en 1991, puis Lettres à Anna Teskova (2002) et en collaboration avec Tzvetan Todorov, pour les éditions Robert Laffont, Vivre dans le feu, un choix de lettres et écrits intimes de Tsvetaeva, paru en 2005 et sorti en poche en janvier 2008.
Luba Jurgenson est maître de conférences de littérature russe à la Sorbonne - Paris IV, romancière et traductrice ; elle est l’auteur notamment de L'expérience concentrationnaire, est-elle indicible? (Éditions du Rocher, 2003), essai dans lequel elle mène une analyse comparative des plus grands récits littéraires sur l’univers des camps nazis et soviétiques. Elle a aussi été maître d’œuvre de l’édition intégrale des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (Verdier, 2003).
Lorsque les Éditions des Syrtes ont acquis les droits de traductions des Carnets, c’est Eveline Amoursky seule qui a entrepris ce travail, mais plusieurs mois plus tard elle a été rejointe par Nadine Dubourvieux, qui a pris en charge le second tome de l’édition russe. Parallèlement s’est imposée l’évidence que le texte seul des Carnets constituerait pour le lecteur français un ensemble difficile d’accès. Faire des coupes étant un choix peu satisfaisant, une autre option s’est fait jour : éclairer le texte. Tâche complexe pour laquelle Luba Jurgenson a été appelée en renfort. C’est donc sous sa direction que le travail à trois s’est mis petit à petit en place, relectures communes des traductions et surtout, pas à pas dans les Carnets, relevé puis mise en œuvre de tout ce qui pourrait aider à mieux les lire, les comprendre : notes diverses et encadrés de toutes sortes : portraits des principaux et très nombreux personnages évoqués par Marina, éclaircissements sur divers aspects de la vie en Russie, brefs extraits de la correspondance ou de certains textes de Tsvetaeva, lettres d’autres protagonistes, iconographie très développée et légendée avec soin, bref une multitude de sources complémentaires, venant enrichir et éclairer le texte même des Carnets.
Marina_avec_serguei_et_murr_pas_de_ A tous ces éléments inclus dans le fil du livre sont venues s’ajouter trois annexes importantes :
-un vaste panorama historique et littéraire de l’époque avec repères chronologiques, établi par Luba Jurgenson ;
- une chronologie de la vie de Marina Tsvetaeva, détaillée (pour les années touchées par Les Carnets) avec de menus faits parfois encore mal connus du public français.
-Un ensemble de repères biographiques permettant de resituer personnages épisodiques ou secondaires de la vie du poète
ces deux dernières annexes établies par Nadine Dubourvieux.
Sans compter l’inévitable et indispensable index général des noms.

 

Ne pas s'en tenir au biographique
Autant de clés donc pour faciliter la lecture puisque tous ces faits jouent ici un rôle fondamental et que s’il n’en connaissait rien, le lecteur pourrait avoir l’impression de lire une succession d'anecdotes plus ou moins intéressantes, croustillantes ou encore sordides.Il faut aussi rappeler l’extrême complexité de la personnalité de Marina Tsvetaeva, complexité telle que Nadine Dubourvieux constate qu’après vingt années passées en sa compagnie et dans l’intimité de son écriture, il y a des aspects qui lui échappent encore.
Les indications fournies sur le contexte historique et social sont utiles aussi pour mieux appréhender certains aspects du comportement de Marina, cette liberté dont elle fait preuve dans ses incessantes rencontres amoureuses, à mettre en regard du chamboulement des mœurs induit par la guerre et la révolution.
Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky suggèrent qu’on a jusqu’ici beaucoup trop approché Marina sous l’angle du biographique. Et qu’il serait dommage que Les Carnets soient appréhendés uniquement sous cet aspect, alors qu’ils vont bien au-delà, qu’ils sont le lieu des expériences du vivre-écrire de Tsvetaeva, que dans ces pages sont nés nombre de textes, rapportées tant de rencontres fondamentales, inscrites des lectures importantes, relatés des faits significatifs, etc. Les Carnets permettent aussi de saisir l’évolution fulgurante de Marina, depuis la toute jeune fille, souvent futile, qui commence à les tenir vers l’âge de vingt ans, en 1912, alors que sa première fille a trois mois, jusqu’à l’écrivain en pleine possession de ses moyens, traitant d’égale à égal avec Heine, Casanova, le Prince de Ligne, Goethe pour les morts mais aussi tant et tant de contemporains, parmi les plus grands.

 

Comment lire les Carnets
Pour clore cet entretien, j’ai demandé à chacune des deux traductrices de me dire comment selon elles, il fallait lire ces Carnets. Nadine Dubourvieux préconise plutôt une lecture au coup par coup, les prendre « matin et soir », dit-elle, lire une phrase « et cette phrase va ouvrir dans votre vie quelque chose d’étonnant ». Eveline Amoursky ne prône pas non plus forcément la lecture linéaire, mais elle souligne que seule celle-ci permet de voir comment une « chrysalide insouciante » devient ce qu’est devenue la vraie Tsvetaeva en un laps de temps très court et de se poser la question fondamentale de la part de l’Histoire dans son histoire.

 

A venir, une note de lecture détaillée des Carnets

Photos aimablement communiquées par les Editions des Syrtes, de haut en bas, Marina avec son fils Murr, page manuscrite du Carnet 4 et Marina avec son mari Sergueï et son fils Murr.

 

 



[1] Luba Jurgenson, in Marina Tsvetaeva, Les Carnets, Éditions des Syrtes, parution mars 2008
[2] Eveline Amoursky a réalisé un site sur Marina Tsvetaeva avec notamment une très intéressante iconographie
[3] Lettres à Anna, trad. E. Amoursky, Syrtes, 2003
[4] Lettres du Grenier de Wilno, Trad. E. Amoursky, Syrtes, 2004

 

 

vendredi 08 février 2008

Dossier spécial Carnets de Marina Tsvetaeva/1

Marina_plaquette_2 Un important événement éditorial s’annonce : la publication par les Éditions des Syrtes de l’intégrale des Carnets de Marina Tsvetaeva, travail de grande envergure qui a requis les efforts passionnés de pas moins de trois personnes, Luba Jurgenson, responsable de la publication, Nadine Dubourvieux et Eveline Amoursky, traductrices.
A cette occasion, Poezibao présente un dossier « spécial Carnets de Marina Tsvetaeva ».
Il comportera :
•une présentation des Carnets et de leur édition en français (ci-dessous)
•une interview des traductrices
•une note de lecture.
L’ensemble sera illustré de plusieurs reproductions des carnets, couvertures, ou pages du carnet et de photos.
Attention : sortie du livre début mars

 

 

L’unique lieu qui est le sien, le texte[1]
Une présentation de l’édition des Carnets de Marina Tsvetaeva

 

Marina_portrait_2 Petit à petit l’œuvre de Marina Tsvetaeva est publiée en France, permettant aux lecteurs de mieux comprendre son importance et son ampleur. Il faut signaler ici tout particulièrement les efforts de deux maisons d’édition, Clémence Hiver et Les Éditions des Syrtes[2].
Ces dernières frappent un très grand coup en mettant à la disposition de tous Les Carnets de Marina, en un très fort volume de près de 900 pages qui est aussi un modèle d’édition (je vais y revenir en détail). Pour un état des publications, en français, je renvoie à la bio-bibliographie de Marina Tsvetaeva qui est disponible sur le site et que je viens de mettre à jour.

 

Marina_carnet_rouge_2 15 carnets
C’est à Ariadna Efron[3] que l’on doit le sauvetage des archives de sa mère. De 1955 à sa mort en 1975, elle s’est consacrée à la tâche de rassembler l’héritage manuscrit, lequel sera déposé aux Archives d’État de littérature et d’art de Moscou et restera, selon la volonté d’Ariadna, incommunicable jusqu’en 2000.
A partir de cette date, archives ouvertes donc et publication par Elena Korkina et M. Kroutikova des cahiers de création, correspondances, journaux et carnets de notes. La transcription des Carnets donne lieu à l’édition en russe de deux volumes sous le titre Neizdannoe. Zapisnye knijki v dvoukh tomakh. Tom pervyï, 1913-1919. Tom vtoroï, 1919-1939.
Ce sont ces deux volumes qui sont aujourd’hui traduits et présentés en France par les Éditions des Syrtes. Publiés sous la direction de Luba Jurgenson, traduits du russe et annotés par Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux, avec un avant-propos de Luba Jurgenson, une préface de Caroline Béranger et une postface de Véronique Lossky.
Au nombre de 15, les Carnets couvrent la période 1913 à 1939 (Marina est née en 1892 et s’est pendue en 1941). Ils retracent en filigrane la genèse de l’œuvre littéraire et constituent souvent le matériau dont Marina se sert pour écrire.

 

Marina_carnet_manuscrit_2 Le livre
Ce qu’il importe sans doute de souligner tout particulièrement, c’est le parti éditorial adopté par l’équipe conduite par Luba Jurgenson. Car si l’on dispose bien ici de la traduction intégrale des Carnets de Marina, le texte en est accompagné d’un superbe ensemble de photos, de reproductions de pages de carnets, de documents de toutes sortes, grâce notamment à une belle collaboration avec les Archives russes de littérature et d’art. De plus les réalisatrices de ce très beau livre ont eu le souci d’éclairer tout le contexte de ces notes et notations de M. Tsvetaeva, dont elles démontrent à quel point il est essentiel dans la compréhension non seulement des Carnets mais de la personnalité même de Marina et de son évolution (voir leur interview, à paraître sous peu sur le site). Cela se traduit par des notes de bas de pages, mais aussi par de substantiels encadrés sur tel ou tel aspect de la vie ou des usages en Russie (où la plupart des Carnets ont été rédigés). Sont présentés aussi les principaux  et très nombreux personnages évoqués dans ces pages. En fin de livre, trois annexes importantes, une chronologie détaillée, totalement inédite en français, de la vie de Marina, une chronologie historique de l’époque et un index des personnages cités qui ne font pas l’objet d’une note plus détaillée dans le fil des pages.

 

A suivre par l’interview des traductrices et la note de lecture du livre

 

 


[1] Luba Jurgenson, in Marina Tsvetaeva, Les Carnets, Éditions des Syrtes, parution mars 2008

[2] Les Éditions des Syrtes ont déjà publié, Lettres à Anna, traduction Eveline Amoursky, Lettres du Grenier de Vilno, traduction Eveline Amoursky, Cet été-là, correspondance Marian Tsvetaeva/Nicolas Gronski, traduction Chantal Houlon Crespel et Marina Tsvetaeva/Boris Pasternak, Correspondance, traduction Eveline Amoursky et Luba Jurgenson.

[3] Les Éditions des Syrtes publient en même temps que les Carnets, un livre d’Ariadna Efron, Marina Tsvetaeva, ma mère. Ariadna Efron (1912-1975) est la fille aînée de Marina, qui aura deux autres enfants, Irina, morte en bas âge (1917-1920) et Murr, né en février 1925 et mort en 1944.

 

 

samedi 09 juin 2007

Aux éditions Arfuyen

Arfuyen

La maison d’édition alsacienne, aux choix bien arrêtés : poésie et textes de la tradition spirituelle – où trouver ailleurs Jacopone de Todi, Angelus Silesius mais aussi Cristina Campo ou Jessica Powers ? - propose à ses lecteurs des nourritures tout autant célestes que terrestres à fin de les rassasier pour longtemps, en tous cas de ne pas manquer en temps de disette …

 

Que l’on en juge !

 

Hillesum Tout d’abord et par dilection spéciale : Etty Hillesum, "histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller" ; un livre d’apparence composite, mais dont chacune des parties concourt à donner les traits d’une spirituelle pour aujourd’hui en temps de catastrophes : émouvant, le témoignage de Liliane Hillesum, discret celui de Charles Juliet, délicats les commentaires du p. Dominique Sterckx, o.c.d. (connaisseur, s’il est, d’une « formule de vie », celle du Carmel), enfin, magnifique (comme toujours) le propos de Claude Vigée, sur cette « sœur universelle » à qui échut à Westerbork d’être « le cœur pensant de la baraque » (cf. la biographie de Sylvie Germain aux éditions Pygmalion).

 

Ensuite, quelques mots infiniment trop rapides pour de bien beaux livres, en signifier les effets, en en « publiant la louange ».

 

                                                                      Avanza la cara figure d’amore
                                                                      Quei dolci tacchi battuti sul core
                                                                      E l’ombra calda sulla faccia.

 

Sinisgalli Quelques vers de Sinisgalli, pour saluer J’ai vu les Muses traduit de l’italien par Jean-Yves Masson (le poème cité : Rue Saint-Walburge, aux pp. 118-119).
J’emprunte sans sourciller quelques lignes de la recension d’Emmanuel Laugier, consonnant tout particulièrement avec celles-ci dans ma réception de l’auteur d’Oubliettes (La Feugraie)

 

Et à Sinisgalli d'ajouter à l'origine indéterminée des muses cette finale en forme de réouverture : " Le coeur émerveillé/ J'ai interrogé mon coeur émerveillé,/ J'ai dit à mon coeur la merveille. " Le métier d'écrire, véritable métier d'ignorance, est alors cette merveille ouverte sur le naturalmente cosa, un n'importe quoi... qui importe là plus que tout, qui ne dit pas l'indifférence méprisante pour les choses sans voix devant nous, mais la considération de tout ce qui existe, cyprès dans le vent, genoux crayeux d'un enfant, " éclat des phares/ Sur les massifs d'immortelles/ Ce soir ".

 

Mots du cœur ! comme ceux d’Etty Hillesum, ou encore ceux de Philippe Beck, lecteur fidèle : « La didactique a une origine, le cœur ». (En réponse à Gérard Tessier, dans Beck, l’impersonnage) ou encore ce vers résumeur du Finale des Chants populaires : « C. est le premier moteur. »

 

Carvalho_2 On a déjà rencontré ici (portait et anthologie) mention de Enquête sur les domaines mouvants de Max de Carvalho. Je souligne simplement que le poète est aussi le découvreur des textes d’une moniale dont un florilège a paru aux éditions de l’Arrière-pays tandis qu’Arfuyen en donnera prochainement l’édition définitive sous le titre Le repos inconnu. J’ajoute, relisant un propos de Marc Blanchet, que la manière des poèmes a évolué, notamment en se rapprochant parfois de l’éclat aphoristique.

 

Suied Alain Suied a vu ses ouvrages publiés à maintes reprises dans la collection les cahiers d’Arfuyen. Son site personnel donne des extraits de l’une des suites : Sortir de la fausse mort de son dernier recueil « Laisser partir ».
Chacune des huit suites : De la perte au manque – Obscur est le cœur – Le blessure la plus lointaine – Entendre, écouter, comprendre – Apnée dans le vraie vie – Sortir de la fausse mort – À l’arraché – Sous le masque de la chair, comporte une dizaine de poèmes.

 

De la huitième suite, ce huitième poème en guise de salut à Hervé Castanet, Céline Masson et leurs lecteurs …

 

          Sortir de la fausse mort : l'image
          que tu as toi-même construite.
          Voilà pourquoi tu arpentes la nuit
          commune. Voilà pourquoi tu ne peux
          t'identifier au masque fragile
          et mortifère à la fois des conventions

 

          Aller vers le soleil du visage :
          chaque reflet du temps te ramène
          à l'origine commune. Voilà pourquoi
          tu remontes, marche après marche
          du gouffre illusoire et mortel
          à la fois du vrai abandon.

 

Comme un écho du sundgovien Nathan Katz, qui a donné son nom à un prix récent . S’il est une Chine, sans aucune doute existe une « Alsace intérieure » :

 

          All dini Traim, si süeche
          I mein, i säch si um mi steh:
          Si lüege groß mi a!

 

Ce qu’Alfred Kern traduisait de l’alémanique par :
tous tes rêves vont vers moi/je crois les voir/autour de moi/qui me regardent/ils sont là/de grands yeux effarés.
(revue l’Autre, 1990)

 

©Ronald Klapka

dimanche 06 mai 2007

Dossier André du Bouchet 4 : La revendication de la prose un article d’Yves Peyré

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La Revendication de la prose

La poésie est une brutale et miraculeuse éclaircie à l’horizon du langage rendu aussitôt à l’essentiel. Pour André du Bouchet la poésie est l’autre nom de la respiration. Ce n’est pas un jeu, encore moins un calcul, c’est l’état d’un passage à même le tumulte des mots en vue d’un débordement, au gré de l’existence, du verbal lui-même, mais ce débordement, André du Bouchet se plaît à l’inscrire sur la page. La poésie est la cime de l’expression, doit-elle être le seul accès à l’être ? Certainement pas car il y a aussi la réflexion, la méditation, ce que l’on appelle l’essai qui, aussi poétique sera-t-il, ressortit de la prose. Cela serait également vrai de la notation qui s’attarde, qui échappe à la fugacité du strict poème (carnet, récit). La prose existe qui est le contraire de la poésie. Alors, dans un élan irrépressible, la poésie inclut à son propre mouvement cette différence, elle s’accapare cette altérité, elle en fait une autre de ses provinces. La poésie avec André du Bouchet contamine la prose, elle la revendique. Sa poésie est au reste la meilleure incarnation d’un excès du verbal, au plus haut, elle est suspens, éboulement, infini vibratoire. Dans le geste même de vouloir tout dire, il arrive à chacun d’éprouver la bousculade des mots au point que la parole se coupe, rentre en attente, le heurt verbal se traduisant par un bégaiement, un blanc provisoire, c’est cela la prose de Du Bouchet, un acte d’excessive parole qui au plus fort de l’emportement traduit le muet. Aussi bien l’attention portée à d’autres créations, proches et significatives, impose le trouble de la prose pour une clarté poétique convaincante. Des grandes méditations presque classiques des débuts sur Poussin ou Baudelaire réécrites pour ne pas déroger à cet impératif jusqu’à la considération frémissante de Tal Coat ou, reconnaissante, de Leiris comme à l’aveu presque anonyme d’une histoire sans histoire, André du Bouchet honore la prose, il introduit en elle cassure et suffocation, il donne à la pensée le point d’appui incertain qu’elle recherche. Se tenir en arrêt, marcher d’un bon pas, réduire la distance, telle est sa façon de tourner autour du sens qui s’évanouit aussitôt qu’il devient, qui demande à être relevé, placé loin en avant de la parole qui le découvre. Il s’agit ni plus ni moins d’un salut. A l’aune de cette ignorance du prosaïque, la prose elle-même advient à sa lumière, poésie imprévue qui refleurit dans l’épaisseur de sa nuit. André du Bouchet l’a arrachée à sa lourdeur, l’a rendue légère comme une voyelle ou un timbre d’oiseau. La prose discontinue dès lors ne s’apaise pas. Elle va à son feu, selon la rigueur de sa flamme.

 

Yves Peyré

 

Cet article paraît dans le numéro double exceptionnel que la revue l’Etrangère consacre à André du Bouchet

photo DR, Truinas, la maison d'André du Bouchet

 

Dossier André du Bouchet, 3 : une lettre inédite à Paul Celan

14 Mars 1966

 

Voici longtemps, cher Paul Celan, que je souhaitais vous écrire. Je le fais aujourd’hui pour vous dire que la revue ou cahier trimestriel projetée avec Yves Bonnefoy, Louis-René des Forêts er Gaëtan Picon, a, cette fois, pris corps (je vous avais déjà parlé de ce projet, je crois)– et doit sortir dès Octobre prochain sous le titre de « L’Ephémère ». Pour durer quelques temps, je l’espère… À tous, il nous paraît essentiel que quelque texte de vous y figure dès l’un des premiers numéros – en français. Et je songe, de nouveau, à votre admirable Méridien, auquel peut-être pourrait s’adjoindre une traduction de quelques poèmes – Nous avions presque fini, l’été dernier, d’en revoir ensemble la traduction – Les défauts de cette traduction m’apparaissent plus clairement aujourd’hui – mais aussi plus clairement la possibilité d’y remédier de façon à ce que ce texte en français ne soit pas indigne du sens qui s’y trouve attaché.

 

Je vous envoie ma pensée amicale, je vous serre la main.

 

André du Bouchet

 

Adresse de l’expéditeur : 15, rue des Grands Augustins, Paris VI
Adresse du destinataire : 78, rue de Longchamp, Paris XVI

 

Cette lettre inédite paraît dans le numéro double exceptionnel que la revue l’Etrangère consacre à André du Bouchet


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photo DR

Dossier André du Bouchet, 2 : une étude inédite sur Victor Hugo

Un texte inédit d’André du Bouchet : Vision et connaissance chez Victor Hugo
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Ce texte date sans doute du début des années 50 et se présente sous la forme de 7 pages dactylographiées sur papier fin, attachées par un trombone ( en haut à gauche) qui ne se retirait pas à cause de la rouille sauf à déchirer le haut des pages. L’ensemble se trouvait dans une chemise cartonnée d’un rouge foncé et passé sur laquelle sont inscrits de la main d’André du Bouchet : au recto : Victor Hugo ; au verso, des notations manuscrites.

 

Vision et Connaissance chez Victor Hugo

 

Un des critiques de Hugo les plus pénétrants, Léopold Mabilleau, constatant à son tour que dans son œuvre l’imagination créatrice prend toujours la forme visuelle, se trouve amené à dénoncer la « dégénérescence » qui, à l’en croire, aurait progressivement porté Hugo « à devenir de moins en moins sensible à l’apparence propre des objets » et à transformer sa perception « en une sorte de rêve intérieur », et cela, après qu’il eût passé « de la région verbale et mensongère de la rhétorique pour entrer dans le domaine de l’observation. » Cette dernière constatation, ne l’empêche pas d’affirmer que Hugo « a fini par ne plus voir que lui-même ». Fondée ou non, la thèse de Mabilleau comporte une contradiction intéressante qui lui a échappé, et qui n’est que le reflet d’un doute essentiel dont, sous ses dehors péremptoires, l’œuvre de Hugo est profondément empreinte. C’est le doute même de Hugo lui-même que, à son insu le critique invoque, sous cette forme contradictoire, contre l’œuvre qui en tire son origine. Car, loin de constituer un symptôme de dégénérescence, cette incertitude doit se placer à la source de l’effort créateur chez Hugo.

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Vue et Expression

 

L’acte de voir symbolise chez Hugo l’effort par excellence, face à la difficulté de

 

     « Chercher un pli, chercher un nœud, de faire effort
     Pour prendre l’impalpable et l’obscur par le bord »,

 

d’arriver à assurer sa prise, à prendre pied dans ce qui demeure inexprimé : l’univers, qui semble frappé de mutisme, ou la page blanche. La vue est le signe d’appropriation de l’incréé. Tel est le nom de Gilliatt sur la neige, le mot vient s’y inscrire de façon visible, pour ensuite s’effacer. L’expression « à perte de vue » prend toute sa résonance sous la plume de Hugo.

Car, aussitôt créé, le monde objectif semble frappé de nullité. Pour Hugo, création est synonyme de chute : toute expression comporte une sorte de rétrécissement, qu’il tente de parer, sur le plan verbal, par une surenchère où la vue s’égare, où sa perte se consomme. Il n’y a pas de moyen terme entre précision et diffusion. L’expression précisée, visualisée, s’identifie avec la ruine. Et la diffusion à laquelle il a recours pour lui restituer sa première énergie, précipite au contraire son effacement. Dans le cheminement poétique propre à Hugo vient chaque fois s’inscrire une cosmogonie.
Chaque chose vue devient un gage de la création, et le signe même de l’expression poétique : la mystique visionnaire ne se sépare pas d’une sorte de réalisme sommaire. L’univers se présente sous l’aspect d’un langage visible, d’un alphabet visuel qui sans cesse surgit et s’efface :

 

     « La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches. »

 

Autour des points acquis, comme autant de taches, des centres symboliques, s’organisent les lignes de force formant le réseau dont Hugo enveloppe le monde objectif.

 

Le Milieu Visible

 

Une véritable matière de la vue : selon l’hypothèse avancée dans les Travailleurs de la Mer, l’« assèchement » du jour révèlerait toute une faute spécifique à la vue, surgissant et se confondant alternativement avec la transparence. Ici la création du « voyant » coïncide avec la création tout court, les degrés de l’être étant déterminés par l’intensité de la vue. Profondeurs troubles. Linéaments avides, se cristallisant en pieuvre, en mouches, en tous les prête-noms d’une réalité innommable. Ce monde visuel protoplasmique paraît se placer à l’origine même de la vie ; c’est la vue, ou la vie dans sa forme moléculaire. Toutes les dimensions usuelles, l’échelle humaine elle-même, sont contaminées par cette perception moléculaire. La vue, continuellement contrainte de s’ajuster à ces mouvements d’expansion et de raréfaction, trouve une sorte d’objectivation dans le renvoi au microscope et au télescope qui servent à matérialiser cette démarche imaginaire, à « grossir la vision ». Entre ces deux infinis, la réalité elle-même paraît faire défaut, et c’est sur ce « milieu visuel », qui lui sert de stimulant poétique, qu’il arrive alors à Hugo de greffer une filiation prétendue réelle, et parfois non exempte d’une certaine platitude.

     « Il regarde tant la nature

     Que la nature a disparu ».

 

L’Univers de la Vue

 

L’exercice de la vue qui est pour Hugo le premier moyen de pénétration du domaine objectif a cela de particulier qu’il semble en même temps annuler le champ de son investigation. La connaissance est liée à une fragmentation de l’objet qui ne peut être compensée que par un effort de généralisation inversement proportionné, pour en lier les éléments épars et en assurer l’intelligibilité ; dans les deux cas, dans l’éclatement résultant de la tentative de mainmise comme dans la généralisation par laquelle il tâche de préserver son intégrité, l’identité même du sujet, absorbé par ce qu’il s’est efforcé de saisir, est mise en cause. Les éléments de cette dialectique visuelle peuvent être reconstitués.

 

a) taches qui se précisent et se dessinent.

 

b) objets à leur tour réduits à des points. C’est, dans mainte œuvre de Hugo, l’épilogue par l’effacement.

 

c) après l’effacement : le non-visible, ou l’indicible. Etats de flottement crépusculaire.

 

d) fonction presque gratuite de la vue dans le non-visible, conduisant, par sa propre énergie, au dégagement d’objets visibles. Thème des « linéaments livides ». S’agit-il d’une réalité ou d’une vision ?

 

e) le monde de la vision. Un univers « visionné » dont chaque élément, n’existant qu’en vertu du regard qui s’y pose, devient à son tour doué de vue, se charge de fluide visuel, et voit.

 

    « Et sur vous qui passez et l’avez réveillée ,
    Mainte chimère étrange à la gorge écaillée
     ……………………………………………
    Du fond d’un antre obscur fixe un œil lumineux »

 

Tout, n’existant qu’en vertu de cette vue, ne peut que mutuellement s’entrevoir : l’existence devient un gigantesque solipsisme visuel.

 

    « Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
    Sont l’un pour l’autre vision ».

 

C’est à ce moment de paroxysme visuel que le poète peut surprendre

 

    « l’attitude effarée et terrible

     De la création devant l’éternité »,

 

c’est-à-dire l’étonnement de ce qui voit face à ce qui ne voit pas, de voir, en dernier ressort, qu’on ne voit pas.

 

f) on existe simplement parce qu’on est vu, on a renoncé à voir. La vue cesse d’être un principe actif, le poète n’est que soumis à une vision. A cette phase correspond chez Hugo l’invention d’un œil transcendant. Du point de vue poétique, il est peut-être significatif que cet œil passif et conservateur soit à l’origine de la vision la plus conformiste chez Hugo.

 

La Vision

 

Dans sa confrontation du proche et du lointain, de l’immense et de l’infime, ses antithèses perpétuelles, le travail de réduction de ce qui voit à ce qui est vu, se confond avec le travail poétique lui-même. L’objet de la vision, avant de se confondre avec le visionnaire, semble réfléchir, réverbérer le regard qui le fixe, et, dans la mesure même de son intensité, refouler le rayon visuel à sa source, comme si la vision, consommant son cycle, rentrait en elle-même, et se résorbait dans le non-visible.

 

     « Il me toucha le front du doigt, et je mourus. »

 

L’eau recouvre la tête de Gilliatt au moment où le point qu’il fixe disparaît.
      « On voit tout, et rien. »
Le terme de la vision conduit donc au néant initial, à cette indicible carence de la réalité qui sollicite la création et engendre, une fois de plus, la vue.
C’est ainsi qu’avec Hugo, le fait même de voir, transcendant la description, commence à intervenir dans la formulation de la réalité, en cristallisant le rêve de faire corps avec la réalité extérieure. Des Contemplations aux Illuminations et aux Yeux Fertiles, à travers l’aventure de la fragmentation la poésie aura éprouvé l’unité de l’être et du monde.

voir la présentation du double numéro de la revue l'Etrangère où doit paraître ce texte

photos DR (André du Bouchet et ses carnets)

 

Dossier André du Bouchet, 1 : présentation du numéro spécial de la revue l'Etrangère

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François Rannou, qui en est un des principaux maîtres d’œuvre, a composé pour Poezibao un très beau dossier, riche en particulier de documents exceptionnels et inédits pour la plupart, autour des deux forts volumes consacrés par la revue l’Étrangère à André du Bouchet. Qu’il en soit remercié très chaleureusement.

 

Je publie séparément à la suite de cet article Vision et connaissance chez Victor Hugo, un article inédit d’André du Bouchet. Ainsi qu’une lettre à Paul Celan. Je publierai aussi à la suite, par souci de lisibilité, un des articles de la revue que François Rannou a bien voulu me communiquer, La revendication de la prose, par Yves Peyré.

 

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Pour introduire à la lecture des deux volumes de la revue L’étrangère consacrés à André du Bouchet

 

La revue L’étrangère tente, avec les deux volumes doubles qui viennent de paraître*, d’ouvrir un peu les portes de l’atelier d’André du Bouchet. Ainsi, nous le découvrons aux États-Unis où, il n’a pas vingt ans, son sens aigu de la lecture frappe d’emblée par sa justesse sans concession. Nous pouvons mieux comprendre également comment se construit ce qui est moins une poétique (ce serait même, d’une certaine manière, un contresens d’employer ce mot) qu’une ligne de conduite que la poésie, parce qu’elle est parole et silence, écoute et voix, geste et regard, sous-tend et révèle.
L’amitié y tient sa part, celle avec Reverdy, Celan, Des Forêts, notamment ― l’amitié, oui, qui n’a rien seulement de littéraire mais engage, concrètement, une responsabilité. Et le dialogue qui se noue avec les artistes (Jean Hélion, Tal-Coat, Giacometti entre autres), très tôt, le prouve. Et sans cesse interroge comment parvenir à saisir ce qui du réel s’éclipse, furtivement se laisse entr’apercevoir et se dérobe ― toucher au point muet qui fonde et troue sa propre langue ― toute langue, la sienne, alors, devenant étrangère. Cette question soutient de façon centrale la recherche d’André du Bouchet et nous l’apercevons directement dans ce pas au-delà d’elle-même qu’il fait faire à la traduction, l’amenant, par là, paradoxalement, au plus littéral de ce qui la constitue.

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La revue propose donc au lecteur de rentrer dans le vif de ce travail en donnant à lire d’André du Bouchet des textes et traductions inédits ou retrouvés, des lettres (à lui aussi adressées), des notes, des esquisses, des extraits de carnet, en permettant, grâce aux entretiens qu’il a accordés généreusement, d’entendre sa voix. J’ai voulu encore que fût présente la parole critique, à laquelle du Bouchet a toujours souscrit, même si c’était souvent en franc tireur ― il l’a suscitée, encouragée, elle éclaire, aujourd’hui, d’une lumière différente les enjeux de cette œuvre, et du Bouchet aurait été heureux de constater qu’une nouvelle génération poursuit sa lecture. Les poètes qu’il aimait ont évidemment été invités dans cet atelier ― les compagnons et amis de sa génération, et ceux, plus jeunes, dont il appréciait les textes ― il faut dire, d’ailleurs, combien cet homme, qui avait la réputation d’être hautain, inabordable, a été à l’écoute de ceux qui commençaient (pour reprendre le terme que Reverdy emploie lorsqu’il dédicace Main d’œuvre à André du Bouchet : « d’un poète qui finit à un poète qui commence »), les a encouragés, conseillés, a pris sur lui, même, de les faire éditer (c’est le cas de Philippe Denis et d’Alain Suied, par exemple).
Enfin, une chronologie permet de mieux cerner encore le parcours, de celui qui, par son exemple, indique une direction, exige d’aller encore plus loin, au devant de soi-même.

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Un aperçu de ce que le lecteur peut trouver dans chacun des volumes
 

Le volume 1 s’ouvre sur les derniers textes en cours trouvés rue des Grands-Augustins. La première partie, comme un fronton, s’ouvre avec les textes de Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Yves Bonnefoy et Anne de Staël.
Puis on rentre dans l’atelier. D’abord l’activité de lecteur : André du Bouchet écrit de nombreux textes critiques dans sa jeunesse « américaine » (sur Fénéon, Péguy, Descartes, Rimbaud). Une fois rentré en France, sa réflexion prend une autre dimension comme le confirment ses essais sur Hugo, Mallarmé, Rimbaud, puis Hölderlin comme, plus tard, sur Celan (à qui André du Bouchet rend hommage dans un texte à notre connaissance inédit).
L’œuvre du poète suscite bien sûr de nombreuses approches critiques qui permettent de mieux saisir les enjeux de l’œuvre. Ainsi de remarquables éclairages sont-ils donnés par Emmanuel Levinas, Didier Cahen, Dominique Grandmont, Salah Stétié, Denise Le Dantec, Alain Suied, Jacques Depreux, Jean-Patrice Courtois, Yves Peyré et Jean-Claude Schneider.
Une familiarité s’installe, alors, que les témoignages de ceux qui l’ont rencontré rendent plus claire, plus chaleureuse encore. Les lettres que Reverdy adresse à André du Bouchet forment, d’autre part, la preuve de ce qui se tisse « d’un poète qui finit » à un poète « qui commence ».
Enfin, après des poèmes (ceux qu’on offre à l’hôte qu’on vient visiter), et des entretiens (ici, avec Monique Petillon et Georges Piroué), le volume se clôt par une chronologie précise et un inédit d’André du Bouchet qui dit la perte d’un de ses fameux « carnets ».

 

Le volume 2 propose de mieux approcher André du Bouchet traducteur. Le lecteur peut notamment percer le cœur du mouvement de traduction grâce à une lettre que Louis-René des Forêts adresse à l’auteur d’Ou le soleil à propos de sa traduction d’une prose de Laura Riding.
Après des études critiques d’une grande justesse où de jeunes essayistes parviennent à renouveler l’approche de l’œuvre d’André du Bouchet (Thomas Augais, Clément Layet, Sylvie Decorniquet, Elke de Rijcke, Rémi Bouthonnier, Victor Martinez, Nathalie Brillant entre autres), le lecteur pourra entendre la voix du poète à travers des entretiens.
Mais il ne saurait être question d’oublier, bien entendu, le rapport étroit qu’entretenait du Bouchet avec la peinture. Une lettre de Jean Hélion, des textes sur Géricault, Masson, Miro et Tal-Coat constituent une partie riche que vient conclure une très belle étude de Jean-Claude Schneider.
Enfin, Victor Martinez donne une bibliographie documentée mise à jour…et le dernier mot reste au poète : « Raconte-moi/ma vie ».


*La revue L’étrangère propose les deux volumes sur André du Bouchet pour la somme de 45 € (chaque volume fait à peu près 500 pages).
On peut trouver ces volumes en librairie dès la fin mai. On peut aussi se les procurer en adressant son règlement à l’ordre de :
Pierre-Yves Soucy / L’étrangère
c/o La Lettre volée
20, Bd Barthélemy
B -1000 Bruxelles (Belgique)

photos DR

ajout du 30 juin 2007 : remue.net vient de publier un ensemble tout à fait complémentaire de celui de Poezibao, sur ces mêmes numéros de la revue l'Etrangère

 

samedi 05 mai 2007

Libelluler

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mercredi 13 décembre 2006

Soirée Gaston Miron, aujourd'hui, 13 décembre, au Centre Culturel Canadien de Paris

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Aujourd’hui, mercredi 13 décembre,

À 20h00 au Centre culturel canadien.
À l'occasion du dixième anniversaire de la disparition du poète québécois Gaston Miron,

regards croisés sur l'homme et l'œuvre

par des membres de l'Académie Mallarmé, de la Nouvelle Pléiade, du Pen Club français et du Cercle des Amis de Gaston Miron.

Présenté par Sylvestre Clancier.
Réservation : 01 44 43 24 90.

 

Centre Culturel Canadien, 5, rue de Constantine, 75007 Paris.

 

L’occasion pour Poezibao de célébrer la parution d’un très beau livre consacré à Gaston Miron. Livre intitulé Album Miron et composé par la compagne du poète disparu il y a dix ans, Marie-Andrée Beaudet. Le livre propose une magnifique collection de photos, accompagnées de notes manuscrites et d’extraits de poèmes, documents rares et manuscrits inédits. Il s’ouvre sur les paysages de l’enfance et se clôt sur ses funérailles en 1996, sa machine à écrire, sa bibliothèque. Les commentaires sont tirés de l’œuvre de Gaston Miron qui se fait ainsi le guide de ce livre émouvant et passionnant par la multitude des documents.

Gaston Miron était né le 8 janvier 1928 dans les Laurentides au Québec et son enfance est marquée par deux ruptures, la découverte de l’analphabétisme de son grand père et la mort de son père en mars 1940. Il sera élevé par des religieux, loin de sa famille et c’est dans ce contexte de tristesse qu’il écrira ses premiers poèmes.

En 1953 il fonde les éditions de l’Hexagone. Il fait un important séjour à Paris, en 1959 pour étudier les techniques de l’édition à l’école Estienne. En 1970 paraît son livre L’homme rapaillé qui obtient un vif succès. Atteint d’un cancer, il meurt le 14 décembre 1996.

 

[…]

 

Ceci est agonique
Ceci de père en fils jusqu’à moi

Le non-poème
c’est ma tristesse
ontologique
la souffrance d’être un autre

Le non-poème
ce sont les conditions subies sans espoir
de la quotidienne altérité

Le non-poème
c’est mon historicité
vécue par substitutions

Le non-poème
c’est ma langue que je ne sais plus reconnaître
des marécages de mon esprit brumeux
à ceux des signes aliénés de ma réalité

Le non-poème
c’est la dépolitisation maintenue

de ma permanence

Or le poème ne peut se faire
que contre le non-poème
ne peut se faire qu’en dehors du non-poème
car le poème est émergence
car le poème est transcendance
dans l’homogénéité d’un peuple qui libère
sa durée inerte tenue emmurée

[…]

Premières pages des « Notes sur le non-poème et le poème » publiées à l’été 1965 dans un numéro spécial de la revue Parti Pris,  consacré à « la difficulté d’être québécois ».

 

mardi 04 avril 2006

Marcel Moreau et James Sacré aux éditions Cadex

04_moreauHélène Boinard a repris les rênes de la belle maison d'édition Cadex (comme CADavres EXquis) et après un court temps de latence, marque son arrivée par une double publication. Deux livres singuliers, deux célébrations. Admirablement édités, l'un comme l'autre. Il suffit de songer à ces… (quel nom leur donner si ce n'est celui de produits), graines de best-sellers racoleurs qui encombrent les tables des libraires, pour mesurer toute la différence. Ici petits volumes, formats à la convenance du texte, beaux papiers, vergé et couché satiné (mais quand on découvre que les livres ont été imprimés par Le Temps qu'il fait, tout s'explique !). Luxe inutile ? Non, nécessité, vraie nécessité que l'écrit singulier, l'écrit rare puisse encore bénéficier de ce soin-là (qu'il serait terrible de voir réservé aux seuls livres de bibliophilie aux prix inaccessibles). Dire aussi, et l'on sait à quel point c'est difficile d'y parvenir, la très belle qualité de reproduction des photos en noir et blanc de Jean-David Moreau.

Jean-David Moreau, photographe qui signe en effet avec Marcel Moreau ce Tectonique des Femmes. Où il est question de plans, plans très rapprochés, à la limite de la macrophotographie, images infiniment troublantes parce si on sait ce qu'elles ne représentent pas, on ne sait pas ce qu'elles représentent. Puisqu'elles sont supposées nées d'un réel tangible et non pas d'un fantasme. Support de l'écriture de Marcel Moreau, en une même exploration fascinée d'un mystère. Avec ce paradoxe qu'ici l'image semble moins réelle que les mots qui scrutent les plis, l'anfractuosité : "ce n'est pas tout à fait le sexe / C'est l'entrée d'un pays qui commence par l'abyme".
Les mots et les photos tissent ici leur dialogue en un jeu d'échos dont l'effet, puissant, augmente le trouble et le questionnement. Un regret cependant : que le mystère des photos soit en partie levé.

04_sacrMétaphorique aussi le travail de James Sacré pour scruter la même énigme du sexe féminin. Pas de photos ici mais les images très présentes suscitées par les mots récurrents, tels violoncelle, rose, taureau pour dire l'amour, l'étreinte. Avec un charme un peu suranné, mais ne s'agit-il pas ici de Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t'aime (trois textes parus en 1966, 1970 et 1990) ?
Cadex est donc toujours bien vivant et on souhaite beaucoup de bonheur éditorial à Hélène Boinard.

Marcel Moreau, Jean-David Moreau, Tectonique des Femmes, Cadex Éditions, 2006, 17 €.
James Sacré, Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t'aime, Cadex Éditions, 2006, 11 €