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vendredi 16 juin 2006

Vous avez dit césure, diérèse, rimes embrassées ?

A signaler, un excellent répertoire de termes littéraires. On y trouve notamment maintes définitions concernant la poésie. Par exemple, sonnet, blason, césure, dizain, etc.
http://www.lettres.net/lexique/

mardi 17 mai 2005

Le ghazal

Le ghazal est une forme poétique fixe

Origine du mot
C’est un terme arabe qui signifie "conversation avec une femme"

Histoire du ghazal
Le ghazal est une forme persane ancienne (souvent à connotation érotique) apparue vers le dixième siècle et elle-même issue d’une forme arabe appelée qasida. Le ghazal a été introduit en Inde par l’invasion mongole au douzième siècle. Il se pratique aujourd’hui non seulement en Iran (farsi), au Pakistan (ourdou) et en Inde (ourdou et hindi)

En Europe, le ghazal persan a d’abord été connu par des traductions en latin, en allemand, en anglais et en français à la fin du XVIIe. Goethe fut le premier à employer le ghazal dans son Divan occidental-oriental (1819), inspiré de la traduction par Joseph Von Hammer du Divan de Hāfiz (le célèbre poète persan du XIVe siècle). Friedrich Rückert (1788-1866) a aussi donné des ghazals tant dans sa traduction de Hāfiz que dans sa propre poésie. Roses d’Orient (1822) est ainsi une libre adaptation de la poésie de Hāfiz, qui démontre la maîtrise que le poète allemand avait de cette forme.

L’influence des ghazals d’Hāfiz sur la littérature anglaise a été moins spectaculaire peut-être que sur la poésie allemande mais attestée dès le XIXe chez des poètes comme Shelley (1792-1822), Byron (1788-1824), ou Thomas Moore (1779-1852).

A l’époque moderne et contemporaine, le ghazal a été repris par plusieurs poètes occidentaux, notamment anglo-saxons, parmi lesquels on peut citer les américains Robert Bly, Adrienne Rich, W.S. Merwin, Jim Harrison, Galway Kinnell (notamment quand la poésie de Mirza Ghalib ((1797?-1869)) a été traduite et a rencontré un grand succès aux États-Unis), ainsi que chez Marilyn Hacker (qui est une des rares à suivre vraiment la règle du ghazal dans les deux ghazals qu’elle a donnés dans son dernier livre Desesperanto) ; le canadien John Thompson a également écrit des ghazals.
Toutefois l’un des poètes qui a le plus contribué à la renaissance du ghazal sur la "scène" anglophone fut Agha Shahid Ali, originaire de Cachemire (et de langue maternelle ourdou), décédé longtemps avant l'heure d'un cancer du cerveau à l’âge de 52 ans en 2002. Il en a écrit de très beaux notamment dans son recueil paru en 2003 A book of ghazals et dans cet autre recueil composé uniquement de ghazals Call me Ishmael tonight (W.W. Norton, 2003) ; il a également édité une anthologie de 107 poètes ayant utilisé cette forme : Ravishing disunities: the real Ghazal in english (2000). Sans oublier le travail de la poète anglo-iranienne Mimi Khalvati

Il faut noter enfin que dans les cultures indiennes et pakistanaises le ghazal est aussi une forme musicale utilisée dans des chansons et dans des films.

Les règles du ghazal

1. Le ghazal comporte en général de 5 à 15 couplets de deux vers chacun (ces distiques sont appelés sher). Chacun de ces couplets est considéré comme une entité indépendante au point de vue du sens. Il n’y pas d’enjambements entre les couplets. Le ghazal est donc une collection de shers et chaque couplet doit être un poème en lui-même. Il arrive qu’on les compare aux perles d’un même collier.

2. Le premier couplet ou sher est appelé matla. Chaque ligne se termine par le même refrain ou radif qui peut être un mot ou un court segment de phrase. Ce refrain apparaît ensuite à la deuxième ligne de chacun des couplets suivants (c’est la règle dite du radif). Le schéma est donc 1/1, 2/1, 3/1, 4/1, 5/1 et ainsi de suite.

3. Deux autres règles s’appliquent à la forme stricte du ghazal. Les vers doivent être de longueur équivalente (règle du beher ou mètre). Le ghazal est donc une collection de shers de même mètre.
L’autre règle enfin est plus difficile à expliquer, elle a le nom de kaafiyaa et consiste à introduire une rime intérieure qui doit se retrouver avant chaque radif ou refrain !

4. Enfin le ghazal se termine par un couplet appelé maqta et qui inclut souvent sous une forme ou une autre la signature du poète (ce peut-être son pseudonyme ou quelque chose qui le symbolise).

Résumé : le ghazal est une collection de shers de métrique identique se terminant par le(s) même(s) mot(s) refrain précédé du même motif rimé.

Exemples

Et bien comme toujours, difficulté à trouver un ghazal exemplaire surtout en français.
Je propose cet exemple qui est en fait une chanson populaire afghane et qui ne suit pas, loin de là, toutes les règles énoncées ci-dessus

Je propose ici également, toujours à titre de démonstration, un ghazal que j’ai composé en tentant de suivre les règles

GHAZAL DU SILENCE
longue en mémoire une blessure celle du silence
lente comme absence une morsure celle du silence

mémoire affleurant une caresse celle d’un regard
absence et oubli comme à la jointure du silence

mémoire cicatrice lancinante rengaine flux et reflux
souvenir du désir désir de rupture du silence

regard perdu suis ce papillon jaune qui volète
dans le cœur qui papillonne une fêlure celle du silence

butine et abandonne prends et chasse recueille et étouffe
sur la peau dans la paume la froidure celle du silence

dans la flore du jardin l’abeille n’a pu faire son miel
réminiscences absence boutures du silence
®florence trocmé

Plus sérieusement, voici un très beau ghazal, totalement respectueux des règles, de Marilyn Hacker. Je ne dispose pas pour l’instant de sa traduction mais je pense que même si l’on n’en comprend pas tout le sens et tous les sens, il constitue une très belle démonstration des principes du ghazal. Je proposerai la traduction ultérieurement

GHAZAL
She took what wasn’t hers to take : the desire
for all that’s not her, for what might awake desire.

With it, the day’s a quest, a question, answered where-
ever eye, mind lights. Desire seeks, but one can’t seek desire.

A frayed wire, a proof, a flame, a drop of globed hot wax,
a riddle solved or not by William Blake : desire.

Erase the film with light, delete the files,
re-reel the story, will all that unmake desire ?

For peace or cash, lovers and whores feign lust or climaxes.
A solitar can evoke, but cannot fake desire.

Crave nothing, accept the morning’s washed and proffered air
brushing blued eyelids with an oblique desire.

There was an other, an answer, there was a Thou
or there were mutilations suffered for your sake, desire.

Without you, there is no poet, only some nameless hack*
lacking a voice without your voice to speak desire.
Marilyn Hacker, Desesperanto, W.W. Norton & Cie, 2003, p. 98.

 *signature cachée du nom de MH

© Florence Trocmé

Cet article a été revu et considérablement enrichi pour la partie anglo-saxonne par Marilyn Hacker

jeudi 12 mai 2005

Un article de Marilyn Hacker sur la sextine

Marilyn Hacker qui pratique avec une immense virtuosité un certain nombre de formes fixes a bien voulu me confier quelques précisions sur la sextine. Je donne aussi, à titre d’exemple, la sextine d’Elizabeth Bishop dont elle parle. Je disposerai sous peu de la traduction française que je publierai dès qu’elle sera en ma possession.
FT

La forme de la sextine donnée par Angèle est bien celle que je connais moi-même - les six repetons* reviennent dans chaque strophe dans un ordre qui est peut-être plus clair si on l'indique avec des chiffres: 123456 / 615243/ 364125 et ainsi de suite, jusqu'à l'envoi de 3 vers chacun comportant 2 des mots-clés. J'ai l'impression que cette forme est aujourd'hui beaucoup plus répandue en anglais (surtout chez les Américains) qu'en français, peut-être à cause de l'intérêt manifesté par le grand poète moderniste américain Ezra Pound pour la poésie provençale : son "Sestina: Altaforte" - dont la voix est celle du poète-guerrier en Bertrans de Born - en est un bel exemple (écrit vers 1912). W.H. Auden et Elizabeth Bishop en ont chacun écrit plusieurs. Une très belle sextine de Bishop, avec comme seul titre "Sestina," existe en traduction française de Claire Malroux. Chez les contemporains (anglophones) qui ont écrit des sextines, je pourrais citer John Ashbery, Marie Ponsot, Julia Alvarez, Patience Agbabe (une jeune Anglaise d'origine nigerienne) , Edward Hirsch entre autres. Il y a même un poète américain, James Cummins , qui a construit un polar entièrement de sextines!
Marilyn Hacker

*j’ai cherché ce mot en vain dans les dictionnaires. Mais je le trouve si beau, si approprié à cette forme de la sextine, que je n’ai pu me résoudre à le transformer en « répététion » qui me semblait soudain affreusement plat. (NDLR)

Sestina
September rain fa
lls on the house.
In the failing light, the old grandmother
sits in the kitchen with the child
beside the Little Marvel Stove,
reading the jokes from the almanac,
laughing and talking to hide her tears.

She thinks that her equinoctial tears
and the rain that beats on the roof of the house
were both foretold by the almanac,
but only known to a grandmother.
The iron kettle sings on the stove.
She cuts some bread and says to the child,

It's time for tea now; but the child
is watching the teakettle's small hard tears
dance like mad on the hot black stove,
the way the rain must dance on the house.
Tidying up, the old grandmother
hangs up the clever almanac

on its string. Birdlike, the almanac
hovers half open above the child,
hovers above the old grandmother
and her teacup full of dark brown tears.
She shivers and says she thinks the house
feels chilly, and puts more wood in the stove.

It was to be, says the Marvel Stove.
I know what I know, says the almanac.
With crayons the child draws a rigid house
and a winding pathway. Then the child
puts in a man with buttons like tears
and shows it proudly to the grandmother.

But secretly, while the grandmother
busies herself about the stove,
the little moons fall down like tears
from between the pages of the almanac
into the flower bed the child
has carefully placed in the front of the house.

Time to plant tears, says the almanac.
The grandmother sings to the marvelous stove
and the child draws another inscrutable house.

Elizabeth Bishop

vendredi 22 avril 2005

La sextine

La sextine est une forme poétique fixe, complexe, dont l’invention est attribuée au troubadour Arnaut Daniel (1180-1210). La technique en a également été développée en Italie (Pétrarque).
C’est un poème sur deux rimes seulement, composé de 6 sizains (coblas) suivis d’un envoi (ou tornada) de trois vers, avec reprise des mêmes mots à la rime dans toutes les strophes, mais dans un ordre différent, la dernière rime étant reprise comme première de la strophe suivante. L’envoi de trois vers reprend deux rimes dans chaque vers (les six rimes sont répétées à la fin de chaque hémistiche, dans l’ordre où elles se présentent à la première strophe).
Il y a donc une triple construction, par rimes, par mots et par hémistiches dans le tercet conclusif.
Jacques Réda a écrit une très belle Sextine du fleuve dans La Course, page 86 (mais il ne suit pas toutes les règles très contraignantes, notamment en ce qui concerne la rime) 
Raymond Queneau a généralisé la sextine, et défini la n-ine ou quenine de n.

Sextine du fleuve (extraits)
Je pensais que jamais dans les branchages morts
Ne s'éteindrait le soir en hiver cette lampe
Qui semblait allumée aussi dans le cœur noir
Et bousculé. J'étais assis au bord du fleuve
imposant au silence un silence plus fort
Et dans l'air en cristal son haleine de vase.

Mais pourquoi remuer de nouveau cette vase
Au fond de la mémoire où les souvenirs morts
Remontent, vieux noyés dont les dents serrent fort
Un secret misérable ? Ils flottent sous ma lampe
Un instant et s'en vont au fil du même fleuve
En route maintenant vers l'estuaire noir.
[...]
Sextine du fleuve , La Course : nouvelles poésies itinérantes et familières (1993-1998). Gallimard, 1999., page 86.

Notice composée à partir du Dictionnaire de rhétorique et de poétique de Michèle Aquien et Georges Molinié, La Pochothèque et du Vocabulaire de la stylistique de Jean Mazaleyrat et Georges Molinié, PUF.
On pourra aussi consulter ce petit traité de la versification
©florence trocmé

dimanche 17 avril 2005

La villanelle

La villanelle est un poème à forme fixe, fixée à la fin du XVIe siècle. Elle est fondée, comme le virelai, la ballade, le rondel ou le triolet sur la reprise de certains vers en refrain.
A l'origine, chanson, danse ou poème d'inspiration pastorale et populaire, la villanelle ne fut soumise à une règle fixe qu'après la célèbre villanelle de Passerat :
J'ay perdu ma tourterelle.
Est-ce point elle que j'oy?
Je veux aller après elle.

[...] Lire la suite

Dans sa forme stricte, elle est construite en tercets d’heptasyllabes sur deux rimes. Les premier et troisième vers du premier tercet sont repris comme refrain des tercets suivants et ensemble à la fin de la dernière strophe qui a ainsi quatre vers.

J’emprunte l’exemple contemporain qui suit au tout récent recueil de Valérie Rouzeau, Récipients d’air

(Villanelle d’un vieux papa)

J’avais fini mes haricots
L’écuelle sous l’ampoule grillée
J’attendais de vivre bientôt

Mes ancêtres dans leurs sabots
Trépignaient depuis le passé
J’avais fini mes haricots

Et je buvais un noir pinot
A leur mémoire à ma santé
Espérant de vivre bientôt

J’étais le dernier des idiots
Ou le premier si vous voulez
J’avais fini mes haricots

Le front collé sur le carreau
enfin de ma nuit relevé
J’attendais de vivre bientôt

Ici s’arrête ce lamento
Ou les enfants vont me siffler
J’avais fini mes haricots
J’attendais de vivre bientôt

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le temps qu’il fait, 2005, p. 11.

A savoir : Max Jacob a écrit une Villonelle dont le titre fait allusion à la fois à Villon et à la villanelle. On peut en retrouver le texte sur ce blog


Cette fiche a été établie à l’aide notamment du Vocabulaire de la stylistique de Jean Malazeyrat et de Georges Molinié et du Dictionnaire de poétique de Michèle Aquien. 
©Florence Trocmé

dimanche 10 avril 2005

Le pantoum

J'ouvre ici une nouvelle rubrique de Poezibao. Ce petit lexique de poétique tentera de donner quelques définitions. Idéalement j'aimerais que ceux qui fréquentent ce site enrichissent les notions présentées d'autres exemples.

Le pantoum
Pour écrire cet article, je me suis inspirée de différentes sources, le Dictionnaire de poétique de Michèle Aquien, (Livre de poche, LGF, 1995),  Le Larousse du XIXe siècle, le dictionnaire de poétique et de rhétorique de Michèle Aquien et de Geroges Molinié (La pochothèque, LGF 1996), ainsi que du site Poésie sur la toile, qui propose une excellente synthèse sur le sujet et donne plusieurs exemples

« Elle s’exprimait dans l’arabe le plus pur et n’avait conservé de sa langue primitive que le souvenir de quelques chansons ou pantouns que je me promis de lui faire répéter » (Gérard de Nerval).
Le pantoum est un poème originaire de Malaisie, à forme fixe, composé de quatrains.
Le principe de base est un système d’alternances et de reprises aussi bien formelles que thématiques : le deuxième et le quatrième vers du premier quatrain sont repris comme premier et troisième vers du deuxième quatrain et ainsi de suite. Et le dernier vers du poème doit reprendre le premier. Dans le vrai pantoum, les vers sont en octosyllabes ou en décasyllabes, à rimes croisées. De plus, en principe, deux sens doivent se tresser, le premier exposé dans le premier et le deuxième vers de chaque quatrain, le second dans les deux vers suivants.
Ce qui est le plus intéressant dans cette forme, acclimatée par les romantiques mais que des contemporains, telle l’américaine Marilyn Hacker reprennent volontiers, est l’impression de piétinement, de ressassement. En fait on pense qu’à l’origine il s’agissait d’un poème érotique.
Historiquement le pantoum aurait été introduit en France par Victor Hugo (avec une coquille non corrigée qui a transformé pantoun en pantoum) qui n’en a toutefois pas écrit.

Théodore de Banville et Leconte de Lisle l’ont adopté, mais le plus célèbre des pantoums est sans aucun doute Harmonie du soir, le poème de Baudelaire. On évoque aussi souvent le Pantoum négligé de Verlaine.
Ecouter Marilyn Hacker dire Iva’s pantoum (pour sa fille). Elle dit le poème en anglais mais transcription et traduction sont disponibles sur cette page.

©florence trocmé