Syndications pour Poezibao

mercredi 28 novembre 2007

Adhérer à une absence (à propos de Guillevic)

En cette année anniversaire de la naissance de Guillevic, je suis heureuse de publier cet article d’une jeune universitaire russe, âgée de 23 ans, article transmis par Marc Fontana qui travaille lui-même actuellement au Centre culturel français de Moscou. Cet article a été écrit directement en français par Saténik Bagdassarova. 

 

 

adhérer à une absence

 

 

« La poésie est certes pour Guillevic une adhésion au monde. Mais cette adhésion, elle ne peut sans doute l’effectuer qu’à travers un recul, un retrait sur elle-même, que par la recherche, en elle, de quelque chose de "plus lointain", de "plus central". »
Jean-Pierre Richard

 

 

La poésie est un lien entre l’homme et son origine ontologique, elle est révélation de ce qui le fonde. C’est ainsi que l’exprime Octavio Paz dans son ouvrage L’Arc et la Lyre : « Le poème transcende le langage. (…) Le poème est langage – et langage originel, antérieur à sa mutilation dans la prose ou la conversation – mais il est aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est inexplicable par le langage, quoiqu’il ne puisse être atteint que par lui. Né de la parole, le poème débouche sur quelque chose qui le dépasse. Le poème révèle ce que nous sommes et nous invite à être ce que nous sommes. »

 

Chez Guillevic, cette source ontologique première gît au fond de toute image. Appréhendés comme des situations spatiales, les poèmes forment une structure ouverte par excellence, rendent perceptible la présence de l’air dans l’intervalle entre les mots. Celui-ci n’est plus un élément conventionnel, mais un milieu où s’ébauchent des propositions de sens. L’insistance des lacunes dans les rapports entre les mots que Maurice Blanchot désigne par le terme d’«entre-dire», constitue effectivement la tonalité de sa parole, son essence même. Chez Guillevic, les mots finissent toujours par se taire, se dissoudre dans la blancheur de la page, comme s’ils avaient pour seul but de nous faire adhérer à une absence.

 

 

Cette évanescence progressive des mots est indissociable de la nature transitoire et fugitive de l’espace poétique lui-même. Il s’agit donc d’une subversion du code habituel de la langue qui enferme et limite. En mettant le sens ailleurs que dans la signification, Guillevic réduit la part de la langue au profit de la lucidité du dire poétique, appelle dans l’ouvert :

 

Il y a des silences
Gros de silence
Ils s’écoutent.

 

 

La dépossession de la parole n’est pourtant qu’une première étape vers la figuration d’un espace ontologique. Ainsi, chaque mot reprend son sens originel, instaure des relations nouvelles avec l’espace qui le pénètre. Comme l’a bien démontré Gaston Bachelard, la présence d’un espace tremblant et insaisissable est une matière qui coule dans tous les vers, elle n’est pas un temps matérialisé, pas davantage une durée vivante. Elle a la même valeur concrète que l’air que nous respirons. Le vers est une réalité pneumatique. Il est une création du bonheur de respirer.» L’espacement des poèmes est rendu possible essentiellement par le retour perpétuel du blanc qui est le signe graphique du silence.

 

Le blanc en tant que véhicule ordinaire du silence en poésie est donc susceptible de prendre une signification symbolique bien précise : il apparaît comme le symbole et l’instrument d’une révélation :

 

On peut toujours se dire
Que le blanc va brûler.

 

Le fait d’inscrire en marge du visible la part la plus précieuse du message poétique rend plus qu’évidente la solidarité du sensible et de l’intelligible. La perception visuelle de la spatialité inhérente au langage constitue une activité symbolique par excellence: «à la contingence naturelle des perceptions ne s’oppose plus un système artificiel de signes, mais, au contraire, la perception contient déjà elle-même, en vertu de sa spécificité spirituelle, un moment formel qui lui est propre, qui, au stade ultime de son développement, se manifeste dans la forme du mot et du langage[i]. »

 

Le blanc est donc une concentration de l’effacement, une libération du tourbillon des images, des désirs, des émotions, «la mémoire de l’oubli» pour reprendre l’expression de Jabès. Le poème constitue un carrefour épiphanique où l’être du langage tend toujours vers son disparaître : à travers la transcription visuelle de l’effondrement du langage qu’est le blanc s’effectue une échappée hors de l’ordre du temps. Si l’exploration de l’espace est indissociable de celle du temps, c’est que les consciences perceptive et temporelle sont généralement définies par la même structure d’horizon : il faut passer par le regard qui embrasse la page du poème pour ressentir la profondeur du temps. Cela n’est possible que dans un espace vide entaillé de blanc, que l’on considère comme la part de l’absence dans le présent immanent du poème[ii]. Par l’entrée dans la zone de l’ouvert (qu’on appelle généralement spaciosité) qui échappe à toute mesure spatiale et temporelle, le lecteur s’affranchit quoique momentanément des contingences de l’étendue, espace objectivé et maîtrisable. Le passage d’une dimension spatiale à une autre recouvre celui de l’imaginaire à l’imagination poétique dont le contenu affectif est radicalement différent : si l’étendue détruit tout rapport à autrui en instaurant le moi dans sa volonté de possession, la spaciosité dépouille le moi de toute préférence narcissique à force de le reconstruire et de l’effacer[iii].

 

L’ouverture d’un espace dans l’espace permet donc de rejoindre des situations premières, mais aussi détient un pouvoir de résurrection : la surface du dire des poèmes avec ses marges et ses blancs mime un perpétuel cheminement du sujet vers les étapes périmées de son existence, sa fuite dans un espace atemporel , devient le lieu de la métaphorisation des perspectives spatio-temporelles, mais surtout celui de l’épiphanie de l’oubli pour le poète lui-même.

 

Saténik Bagdassarova

 

 


[i] E. Cassirer, Philosophie des formes symboliques, cité par Michel Collot, La poésie moderne et la structure d’horizon, PUF, 1989, p.214.

[ii] Voir Michel Collot, La poésie moderne et la structure d’horizon, PUF, 1989.

[iii] Voir Janine Holman, «Lecture de l’air in extremis», in Espace et poésie, Paris, Presses de l’ENS, 1987, pp.57-62.

 

dimanche 10 juin 2007

Un atelier d'écriture d'Ariane Dreyfus

Dans le cadre de PoeziLABO, je publie un long document qui est la relation d'un atelier d'écriture par Ariane Dreyfus.
Je publie le début de ce texte de 75 pages, puis je propose à ceux qui le désirent de télécharger le fichier pdf. complet. L'impression éventuelle du document et sa lecture m'ont semblé devoir en être ainsi facilitées. Je remercie vivement Ariane pour cette nouvelle contribution à cette rubrique.

 

 

JOURNAL DE BORD D’ATELIERS D’ECRITURE
(Ariane Dreyfus)

 

 

 

Sur invitation de son professeur, Mr Jacquelin, j’ai été amenée à rencontrer durant huit séances une classe de terminale BEP comptabilité du Lycée professionnel Blaise Pascal à Brie-Comte-Robert. Notre objectif était de faire réagir poétiquement les élèves à une rencontre avec le cirque. L’année précédente, les élèves avaient déjà été mis en contact avec cet univers, mais le travail en écriture, mené avec leur professeur, avait alors porté sur l’argumentation.

 

Ces séances ont été menées dans le cadre d’une classe à PAC (« classe à projet artistique et culturel »). Deux séances ont été réalisées grâce à l’un des Programmes de la Maison des Écrivains : L’ami littéraire, à destination des classes du primaire et du secondaire et dont Marjolaine Noiret est la chargée de mission. Ce programme est soutenu financièrement par la Direction du Livre et l’Éducation Nationale.

 

Après chaque séance, je rédigeais ce journal pour garder souvenir de ce que nous avions vécu, y réfléchir.

 

 

« Qui est ce poète qu’ils ont attendu ? Eux en même temps que moi »
(séance du 8 décembre 2006)

 

Depuis la veille de la Toussaint, l’attente de cette classe était active. En effet, tous les élèves avaient répondu à ce questionnaire proposé par leur professeur : comment vous imaginez-vous un poète aujourd’hui ? Qu’attendez-vous de cette rencontre ? Avec quoi et pourquoi écrit-on ? Quel rapport imaginez-vous entre le cirque et la poésie ? J’ai reçu toutes ces réponses, j’ai pu construire notre rencontre sur elles.

Télécharger le document complet (75 pages).pdf

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mercredi 28 mars 2007

Un texte inédit d'Alain Suied

Alain Suied a envoyé à Poezibao ce texte inédit. Il fera paraître en juin 2007 un nouveau livre chez Arfuyen, Laisser Partir

 

 

LE DOUTE FAVORABLE

          La masse infinie des fantasmes et des illusions qui constitue le rapport humain au monde et dérive du Narcissisme pré-natal ne suffit pas tout-à-fait à combler l'angoisse qu'elle est censée colmater.

          Le Savoir - ou du moins ses institutions ? - ne porte parfois que l'auto-fictionnel érigé en "Progrès." Le Culturel n'est parfois que la reproduction du Système socio-politico-économique qu'il est pourtant censé transformer ou améliorer. Les constructions péremptoires de la Science ...comme...de la Finance.... sont déterminantes du "réel" ou du rapport au réel. Le religieux et l'idéologique en seraient-ils les "fondations"? La psychologie profonde de l'individu puise à chacune de  ces sources et traverse bien des plans, bien des dimensions - l'Inconscient, le ça mais aussi les déterminations historiques, familiales, médiatiques - pour évoluer dans des directions à la fois aliénées et incertaines.

          A l'infini du rêve correspond un infini de la vie matérielle. L'infiniment petit et l'infini ne se croisent peut-être qu'à l'instant insaisissable que nous croyons vivre et qui nous traverse?

          Le paradoxe ultime du Narcissisme humain réside dans cette contradiction irréductible : c'est l'illusion même qui nous ouvre au questionnement de la réalité ; c’est notre réalité corporelle, matérielle qui nous pousse à interroger notre propension fatale à l'Illusion.

          Le "Paradis" prénatal est perdu à tout jamais et pourtant les sociétés dites humaines et les individus les plus imbus de leur propre suffisance (qui n'est qu'un signe "social") prétendront toujours en retrouver le "charme" (sans doute, lui aussi, imaginaire), en recomposer la formule, en  promettre le retour...

          ...sans entendre, sans voir, sans ressentir, sans deviner le silence infini, la vision infinie, l’indifférencié infini du monde et des diverses dimensions de tous les univers.

          Sans entendre, sans voir, sans ressentir, sans deviner, au coeur de la masse infinie des fantasmes et des illusions qui nous éloigne de l'instant vivant et foudroyant, la simple et nécessaire humanité du doute favorable.

©Alain Suied

mardi 06 mars 2007

"En regard du travail de Jacques Dupin", des extraits inédits d'un essai de Jean-Gabriel Cosculluela

Le livre est, mais qu’est-ce qu’il n’est pas encore ?

ces extraits inédits d’un essai à paraître, sont en regard du travail de Jacques Dupin, lequel, avec ses amis peintres et éditeurs, invente sans cesse l’espace même du livre, dans ses contraintes et ses ouvertures

A Jacques Dupin

Il y aurait donc, pour commencer, une absence de noms ou une pluralité de noms, comme pour accentuer l’abrupt de tout espace originel ; il y aurait, de toute façon, un doute pour préciser et pour nommer, aujourd’hui, ce qu’après les premiers peintres des grottes ou les peintres du premier art roman, ont initié Charles Cros et Edouard Manet autour de « Le Fleuve » en 1874, puis Stéphane Mallarmé et Edouard Manet autour du « Corbeau » d’Edgar Poe en 1875 :
livre de peintre, livre illustré, livre de bibliophilie, livre simultané, livre d’artiste, artist’s book, livre-objet, livre peint, livre manuscrit-peint, livre singulier, livre exemplaire, présence artiste, poésure et peintrie, livre de dialogue, livre pauvre

Pour notre part, nous nous en tenons pour l’instant à livre singulier, c’est ce nom, ce sont ces mots qui nous semblent le plus s’exposer, donner lieu aujourd’hui à une confrontation, à des présences singulières et extrêmes et qui reprennent, un tant soit peu, cette pluralité de noms.
Le livre singulier a de fait un nom problématique ; ses créateurs, ses opérateurs (l’écrivain, l’artiste, l’éditeur et le lecteur) touchent, creusent les matières, le secret du livre, des yeux et des mains, sans que celui-ci soit dévoilé, livré tout à fait.


Le livre singulier requiert, pour nous, l’espace du livre, ses matières, requiert l’espace de l’écriture, des mots, de la langue et requiert l’espace des gestes, des graphismes, des lignes, des interlignes, du blanc, des couleurs, des odeurs, un espace pluriel, parfois littéralement insupportable, où se tiennent les solitudes et les singularités, à un moment donné conjuguées, de l’écrivain, de l’artiste, de l’éditeur et du lecteur, pour vivre « le véritable usage de la parole » qu’évoque René Daumal.

…/…

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dimanche 04 mars 2007

Khalil El Ghrib de James Sacré, une note de lecture de Tristan Hordé

04_khalil_el_ghrib001 Si l’on écarte les peintres écrivains, d’Eugène Fromentin hier, à Michaux ou Calaferte plus près de nous, ou Novarina aujourd’hui, on peinerait à rassembler le nom de tous les écrivains qui se soucièrent d’écrire à propos d’un peintre. Pratique réellement inaugurée en France par les Salons de Diderot, poursuivie par Baudelaire, et c’est ensuite un mouvement ininterrompu, d’Apollinaire à nos jours. Éluard rassembla des écrits sur l’art, Paulhan a écrit sur la peinture de Fautrier, Leiris sur celle d’André Masson, Samuel Beckett sur celle d’Avigdor Arikha, etc., et la réflexion sur la peinture est partie importante de l’œuvre de Jacques Dupin ou d’Yves Bonnefoy. Un éditeur (Catherine Flohic) invita des écrivains à rêver autour d’une œuvre de leur choix – ce furent Pascal Quignard et Georges de La Tour, Ludovic Janvier et Bonnard, Marie N’Diaye et Turner, Jacques Serena et Klimt, Pierre Bergounioux et les masques d’Afrique, et quinze autres. Les éditions Virgile sur des bases analogues proposent les Carnets d’Atelier avec, par exemple, Butor (sur Matisse), Paul-Louis Rossi (sur Arp) ou Jouffroy (Yves Klein) – et James Sacré.

Comment James Sacré conduit-il vers le travail de Khalil El Ghrib, peintre et sculpteur marocain ? Par une démarche complexe qui mêle les notes prises pendant une dizaine d’années, au cours de ses visites à Asilah où vit Khalil El Ghrib, les réflexions à propos de ces notes, des travaux du peintre et de son atelier, quelques poèmes, des notes sur la ville et sur des rencontres. S’associent à cet ensemble des souvenirs d’enfance et un parallèle entre le travail du peintre et celui du poète, puis pour (provisoirement) clore un long poème en prose autour des pierres ramassées ça et là et de leur place dans l’écriture.

Cette description sommaire dit bien peu du caractère foisonnant du livre. On voudrait au moins insister sur la relation qui lie les deux activités, peindre et écrire. La peinture (ou la sculpture) de Khalil El Ghrib se construit à partir de ses rencontres avec les choses : morceaux de métal, algues, pain rassis, bouts de laine, cailloux..., qu’il entasse dans son atelier, pour un jour les marier sur la toile ou le papier, accompagnées de couleurs. Il ne réunit pas ces objets dans l’esprit de l’"art pauvre" : Khalil El Ghrib ne fait pas de l’art à partir de déchets pour s’opposer à l’institution – et d’une autre manière y trouver sa place : il ne date pas et ne signe pas ses travaux ni ne les vend. Comme le souligne James Sacré, il « a la capacité de saisir en n’importe lequel d’entre [ces objets] une intensité de vie (et de mort possible aussi bien), et la capacité de passer par une infinie patience qui permettra à l’objet de continuer sa vie, le faisant rentrer chez lui par une sorte d’hospitalité incroyable » (p. 33-34). Il s’agit donc pour le peintre d’une manière de vivre dans le monde, à la rencontre des choses (comme des gens), pour restituer leur « énigmatique simplicité ». Pour marquer le caractère décisif de l’expérience du réel dans le travail de Khalil El Ghrib, James Sacré compare le « nouage rapide » des éléments choisis par le peintre et le travail de son père qui « nouait sans y penser mais avec une grande dextérité, les sarments verts de la vigne à l’aide de brins d’osier, ou un fil de fer sur un sabot cassé » (p. 44).

 
C’est bien par la manière de vivre au milieu des choses qu’un parallèle est esquissé entre l’activité du peintre et celle de l’écrivain. L’écriture naît à partir de l’émotion provoquée par les choses vues, parce que vivre implique de pouvoir être attentif, regard neuf pour « se nourrir de tout ». Une marche dans la ville et le carnet s’emplit – « Vieil homme, burnous sombre marron rayé finement de blanc : le capuchon relevé dans lequel disparaît son visage » ; plus loin : « Me voilà dans la vieille ville : annonces sur les murs, brouettes de métal cabossé près de l’entrée d’une boulangerie : porte et fenêtre ouvertes, noir, et par ce noir, on ne voit pour ainsi dire rien à l’intérieur ». Mais la comparaison ne s’applique qu’aux attitudes devant les choses, et les gestes sont bien différents. L’écrivain peut, sans doute, écrire quelque chose du travail de Khalil El Ghrib : « J’ai lu à Khalil ce que j’ai écrit dans le silence des formes nues ou peintes de ses « choses ». Il écoute très concentré, attentif, il aime bien » ; cependant, lui-même ne peut assembler, donner une nouvelle forme aux objets. Les trois petits cailloux que le peintre lui a offerts resteront à l’écart de tout dispositif d’écriture : « De toutes façons je ne peux pas mettre ces cailloux directement dans mon poème. Même si je pense les envelopper de mots et de formulations diverses, je n’enveloppe ainsi que la vague idée que j’ai d’eux. » Et, insistant, ce rêve d’introduire quelque chose de la matière dans le texte, de « pouvoir écrire en mixant véritablement un peu de cette pierre dans le volume de mes phrases. » Les mots manquent-ils de restituer l’expérience du réel ? C’est une interrogation constante dans les recueils de James Sacré et l’on comprend sa fascination pour le travail de Khalil El Ghrib, qui choisit des fragments du réel pour fabriquer, dans une autre ordonnance, un morceau de réel. Les mots lui semblent toujours être des cailloux qui roulent mal, et le poème des « tas de mots qui vont s’ébouler ». C’est cette difficulté de la représentation, et le souci de la vaincre, qui sont intensément explorés dans les dernières pages, et le livre d’hommage à un peintre est en même temps mise en mots d’une rencontre, d’une expérience.

©Tristan Hordé

James Sacré, Khalil El Ghrib, éditions Virgile, 2007.

dimanche 25 février 2007

double lecture, par Maryse Hache

Dans le cadre de PoeziLABO, je publie ce texte que m’a envoyé mon amie Maryse Hache après la lecture Bénézet / Di Manno à laquelle nous avons assisté ensemble. Autre vision du même événement, et qui sait, peut-être une incitation à se rendre dans les lectures de poésie, en ce Printemps des poètes qui annonce de multiples évènements.
Bonheur d’une lecture :

 
l'ordre moral
je l'emmerde
rue de bercy
à l'hôtel claret
en ce lundi des poètes

présentation de Jean-Pierre Siméon

lecture
autour d'un lierre hypothétique
faces devant
Mathieu Bénézet
Yves di Manno
et l'absence de Ludovic Janvier

jonchée de

blanches les pages avec signes devinés
devant elles en première ligne
lunettes
players dans leur bleu et blanc
jaune de bière dans un verre
et verte dans une bouteille de la dite à col chiffré en notes rouge
échotées sur une bouteille plus grande d'eau
petit fume-cigare
deux verres un retourné



veste foncée noire - ou marron - ouverte sur chemise claire à lignes fines en carreaux - quelle couleur
chemise bleu lavande à petites taches claire de bouton lunettes sur le nez


di Manno
son dire fait entendre ses sauts à la ligne
dans un petit sursaut de silence respiré

il parle de tableaux
d'outils du peintre

que ne puis-je aller au texte
    que je n'ai qu'entendu

 

ses mains
jouent imperceptiblement avec le bord de la page

(tendre voix assourdie)
de
c'est beau
à di Manno
qui sourit


tendre voix assourdie

de
c'est beau
à di Manno

 
légère
moue
des lèvres
quelque chose de l'enfance

 
première fois
d'entendre (cette voix-Bénézet)
réponse du corps : un frisson
une voix nue
qui a dû enlever [ses] manteaux pour vivre

 
les mains de Bénézet
au-dessus du visage
à côté du visage
une poignée de monde
scandant le sien
deux clés de sa musique


les silences


silence où s'engouffre l'écoute
silence où se pose la vie qui passe dans ses mots
silence où volète toute la retenue de l'indicible

 
silence qui m'offre
la vérité
de ce qui s'est dit


le taureau mort


l'hortensia

il se penche

buste plié au-dessus de ses feuilles
soutenant quelquefois sa tête
(la voix presque exténuée)
mais souple
étonnamment tendre et fraternelle

 

elle dit une manière d'accablement
sans le commenter
(et c'est une confidence
presque chuchotée)



elle dit
un abandon
au vivre



une vie soulevée autant que j'ai pu

 

 orsay
mercredi 7 février 07
©Maryse Hache

vendredi 16 février 2007

Sidérothérapie de Pierre Bergounioux, une recension de Tristan Hordé

Sidrothrapie001 Comment affronter la difficulté de vivre, la mélancolie, l’obscurité de ce que l’on est ? Peut-être en cherchant quelque réponse dans la lecture de Shakespeare et de Beckett, de Sterne et de Proust, en interrogeant sans cesse les toiles de Bacon et de Poussin, en observant chaque jour le vol des oiseaux et le mouvement des feuilles des arbres. Et l’on sait bien que rien de tout cela n’apaisera complètement notre trouble. Il faudra y revenir, on aura quelques lueurs mais rien de net, rien qui puisse satisfaire. C’est cela vivre. Pierre Bergounioux se soucie de comprendre « les étranges agissements auxquels on sacrifie aveuglément depuis toujours ». Tâche pénible, indéfiniment à recommencer. Mais depuis l’enfance, il est attiré par les ouvrages en fer, les machines, et aussi par les débris, les rebuts de l’industrie, les machines abandonnées d’une agriculture archaïque. Il fouille dans les dépôts pour ces déchets, les emporte, les transforme – ou non –, soude, fixe sur des supports en pin… Sidérothérapie. « On glanait, jadis, les simples, dans la campagne, pour lutter contre les maux petits et grands qui frappent nos corps. Je ramasse des débris métalliques dont certains, avec ou sans retouches, sont un antidote aux affections de l’âme. Il en est d’autres, sans doute. La ferraille me suffit. »
On lira le texte écrit à l’occasion d’une exposition de quelques sculptures au Musée de la Vallée de la Creuse, à Éguzon, l’automne dernier ; il est précédé d’une brève entrée en matière de Jean-Paul Michel, l’ami de toujours, et suivi d’un récit inspiré de Gabriel Bergounioux, le frère, sur les livres déjà publiés. Les sculptures sont magnifiquement reproduites, le livre est lui-même un travail d’artisan.
©Tristan Hordé

Pierre Bergounioux,
Sidérothérapie
Tarabuste, 2006

mardi 06 février 2007

Un chantier de poème par Ariane Dreyfus

Poezilabo est l’espace-revue de Poezibao. Il est consacré à des contributions originales.
Voici une proposition d’Ariane Dreyfus, qui donne à voir son travail sur la création d’un poème.

 

 un chantier de poeme (Ariane Dreyfus)

Un dimanche de janvier 2007, enthousiasmée par le film Hors-jeu de Panahi, je me sens une admiration et connivence pleines d’énergie qui sont un état propice au poème. Mais curieusement, alors que j’ai été surtout touchée par la jeune fille en casquette, très vite je réalise que le mot « casquette » ne donnera rien ou que des fausses pistes. Je le remplace par « tchador », qui correspond d’ailleurs a un effet visuel saisissant, celui où l’une des jeunes filles remet son tchador pour être reconnue par un homme de sa connaissance. Paradoxalement, elle en devenait très belle. Elle l’a gardé tout le reste du film, sans rien perdre de son ouverture momentanée au monde (toutes ces jeunes filles s’étaient déguisées pour assister clandestinement à un match de foot).
J’ai voulu communiquer à mon poème cet espoir fou, mais vital, ce dynamisme aussi des personnages et de la mise en scène, qui associe extraordinairement art de la comédie toujours surprenante et sens de la fable.

 

1° partie 1° brouillon :

à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

     La petite au front barré par la casquette
     Vigoureuse, la petite au front barré par le tchador passe de la maison à la rue sort
     Elle respire en marchant vite en marchant et vite
     Le noir est puissant et tranchant, mais qui peut croire qu’elle ne vit pas ?
     Ce qui est difficile
     Tend le cœur en balle dure
     Qui rebondit sur les parois

Commentaire : 

J’étais satisfaite de cette sensation de combat sans répit et acharné donné par la vision du front (impression d’une enfant butée malgré l’obéissance) contre le noir transformé en arme pourtant. L’image du cœur transformé en balle est elle aussi ambiguë et batailleuse : la balle semble se cogner car enfermée, mais le rebondissement répété lui ouvre une victoire d’une certaine façon. De plus, ce poème devant s’insérer dans un recueil ayant le cirque pour unité thématique, la balle me convenait très bien. Toutefois, j’ai ensuite hésité entre le verbe « tend » et le verbe « forme », pour finalement résoudre mon hésitation en « tord », qui ajoute de l’amertume. On verra aussi dans la dernière version que le verbe « sortir », le verbe qui m’obsède et m’a souvent fait réécrire Le petit Poucet, dont ce poème est encore une version, sera finalement remplacé par son antonyme : « rentre », qui m’a semblé plus vraisemblable vu le geste que j’attribue à mon personnage ensuite. Disparaîtra tout à fait le passage « mais qui peut croire qu’elle ne vit pas ? / Ce qui est difficile » pour contrer ma tendance moralisatrice. D’ailleurs il ne s’agissait pas de préconiser explicitement l’énergie de la résistance, mais de la faire sentir, de la communiquer au cœur du lecteur. J’ai transformé les deux premiers vers, courts, en un seul vers qui s’étire, pour casser un moule trop carré, trop « petit poème bien léché », le casser par le prosaïsme, en hémorragie vers le réel. Et on sent par cet étirement la persévérance qu’il lui faut pour continuer, y compris les gestes les plus élémentaires. Je voulais même intituler ce poème « Mon héroïne », mais l’homophonie avec le nom d’une drogue y colle trop.

1° partie dernier brouillon :

à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

 

     Le front barré par le tchador elle rentre en respirant, en marchant même vite.
     Le noir est puissant et tranchant
     Mais le cœur peut se tordre
     En balle dure
     Qui rebondit contre les parois
     Qui rebondit.

 

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Poezilabo, le nouvel espace revue de Poezibao

Depuis un moment, je pensais ouvrir un nouvel espace dans le site Poezibao, un espace où publier des textes qui seraient moins directement centrés sur la poésie stricto sensu, des essais, des improvisations. En fait, je me suis aperçue que cette idée consistait à créer un espace Revue, au sens revue de création, revue littéraire, ouverte à des recensions de livres de philosophie, à des essais ou textes sur l’art, sur la musique, mais aussi à des projets inclassables……
J’avais trouvé le titre, rapidement, Poezilabo, il me manquait la contribution inaugurale, forte, qui donnerait d’emblée son poids et son originalité à ce nouvel espace.
C’est dans ce contexte que j’ai reçu il y a quelques jours ce mot d’Ariane Dreyfus
« Il m'arrive parfois, en vue de parler avec certains publics que je rencontre, de montrer et de commenter des brouillons de mes poèmes. C'est ce que j'ai fait dernièrement avec un poème inspiré par le dernier film de ce cinéaste iranien [Hors-jeu de Jafar Panahi]. L'avez-vous vu? C'est une grande réussite!
Comme ce film est encore à l'affiche, je me disais que cela pourrait faire une contribution plaisante à votre site, enfin, vous verrez. »
J’ai tout de suite compris que je tenais là la première contribution de Poezilabo  ! Et c’est avec un grand bonheur que je la publie à la suite de cette annonce ! En remerciant doublement Ariane Dreyfus, pour ce bel article et pour l’occasion qu’elle me donne d’ouvrir ce nouvel espace dans le site.
Florence Trocmé