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lundi 22 octobre 2007

Spécial Prix des Découvreurs : autour de En un seul souffle de Francis Ricard

Spécial Prix des Découvreurs : autour de En un seul souffle de Francis Ricard

Image0 Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et a déjà publié) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008*. Il est d'usage de fournir ces ressources pour chacun des sept ouvrages sélectionnés
Je publie aujourd'hui la note que Jean-Pierre Siméon a consacrée à En un seul souffle de Francis Ricard, suivie d’un texte de l’auteur.

 

 

« Faut se méfier des mots qu'on déterre ça peut vous sauter à la gueule» dit Francis Ricard. Son texte en effet est l'explosion d'une colère trop longtemps tenue en dedans, cette sorte de colère muette que nourrit, jour après jour, notre sentiment d'impuissance et d'impatience face au monde comme il va. Il arrive qu'un jour, c'est trop: trop de bêtise, de violence, d'hypocrisie, trop d'espoirs bafoués, trop de vie trahie.

Alors, dans une langue soudain brutale, allégée des précautions rhétoriques, surgit « en un seul souffle » une protestation radicale, objection nécessaire à l'absurde obstination des hommes à s'interdire le simple bonheur d'exister ensemble.

Bref et virulent, ce livre est un accumulateur d'énergie.

 

Jean-Pierre Siméon


La poésie m'emmerde.
Je n'aime pas la poésie.
J'entends par là toute la jolie poésie, celle qui croit qu'est poétique ce qui est joli, type poème pour la fête des mères. Bonne fête Maman.
J'attends d'un poème qu'il me mette K.O.
Le premier vers d'un poème doit mettre en demeure, imposer silence.
La forme est indissociable du sens, première même.
C'est la forme qui donne le sens parce que la forme, même invisible, s'adresse au corps du lecteur/écouteur. D’abord le rythme.
C'est la forme qui le travaille, le met en joie ou en désir, en colère ou en impatience.
C'est la forme seule qui fait partager ce que tente de dire le poème. Trop de poèmes démentent ce que le poème prétend dire.
La relation au poème est d'ordre érotique: le poème me fait quelque chose ou me laisse indifférent. Il suscite mon désir, voire mon excitation, ou il ne suscite que ma déception. Il se produit en moi quelque chose ou il ne se produit rien. Mais je ne sais jamais pour quelles raisons il me charme, pour quelles raisons il me trouble. Ce n'est pas par ce qu'il dit. Comme lorsque je tombe sous le charme de quelqu'un ce ne sont pas seulement ses déclarations qui me séduisent, il y a tant de baratineurs! C'est autre chose. Mais qui peut clairement expliquer comment ce charme agit? Est-ce son corps? Sa voix? Son parfum? Son sourire? Ses vêtements? Je ne sais que le lendemain ou le surlendemain ou quelques jours plus tard ou beaucoup plus tard si je suis tombé en amour. Je ne le sais que si j'y repense. Et si j'y repense j'ignore ce qui agit en moi, quel philtre s'est inoculé en moi. Je ne sais pas ce que c'est ni comment ni pourquoi mais ça me fait des trucs géniaux dans la tête et dans le ventre, c'est bizarre comme ça s'agite un peu partout, on dirait comme un volcan ou un tremblement de terre, le friselis d'une plume, presque rien mais tout, comme un baiser à la commissure des lèvres. Alors là je sais. Je ne sais pas pourquoi et je ne tiens pas forcément à le savoir, mais je sais. Je sais que j'aime et j'en redemande. Ah si l'autre voulait à nouveau me parler! C'est plus facile avec les livres, ils sont là, à ma disposition, ils m'attendent, je peux en jouir quand je veux.
J'aime donc la poésie.
J'aime la poésie quand elle n'est pas une belle emmerdeuse.
J'aime les poètes qui ne se mettent pas à l'abri. Ceux qui s'engagent et gagent tout leur être.
Être poète c'est être en permanence en instance d'expulsion.
J'aime les poèmes et les poètes du réel, de la vie, de la chair. J'aime les poètes qui ont du souffle, du corps, de la langue. Ceux qui sortent nus, pas ceux qui se déguisent de langage et n'ont à montrer que leur garde-robe, leur bibliothèque ou leur cerveau.
"Toute l'écriture est de la cochonnerie" écrit A. Artaud.
Entendons par là toute belle écriture, c'est-à-dire celle qui ne met rien en danger, celle qui ne risque rien. Celle qui reste dans les salons au lieu de s'avancer au bord des gouffres.
Il n'y a d'écriture que risquée. On le sait depuis Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Desnos, Ginsberg, Kerouac, Novarina, Pey, Siméon etc. C'est en cela que le poète est "voleur de feu", c'est-à-dire qu'il prend le risque de se brûler, de brûler, de nous brûler. La plupart des autres écrivent dans des bureaux climatisés.
Les poètes que j'aime ne se limitent pas par ailleurs à l'écriture. Artistes 24 heures sur 24, ils ne se contentent pas d'écrire. Leur art sort de partout et s'exprime sous de multiples formes: ils peignent, ils dessinent, ils photographient, ils performent. Ils entretiennent des relations étroites avec des artistes qui pratiquent d'autres formes d'art. Ces échanges fructueux les nourrissent les uns les autres. Le poète du dimanche ne saurait être poète.
Le poète doit être dévoré, ce n'est que s'il a la fièvre qu'il a des chances d'être contagieux.
Du point de vue poétique l'élève n'a rien à attendre de l'école. C'est seul qu'il découvrira la poésie qui lui parlera. La classe ne peut être qu'exceptionnellement ce lieu de la découverte essentielle. L'école s'est toujours arrêtée au seuil de la modernité et réfugiée derrière les classiques canonisés. On peut comprendre ses précautions et on ne saurait lui reprocher d’allumer des incendies de l'esprit qu'elle n'aurait ensuite ni les moyens de les contenir, ni ceux de les éteindre. L'élève misera donc davantage sur sa propre curiosité.Sa faim que l'école aura, il faut l'espérer, aiguisée, il ira la rassasier au CDI (livres, anthologies, internet, sites) ou dans un club de poésie ou dans les bibliothèques. Il ira écouter des lectures dans des librairies ou des festivals. Il écoutera des CD de poètes vivants. Il entrera en contact avec eux par courrier, électronique ou non. Il écrira à son tour. Il se brûlera auxmots. Il ouvrira grands ses yeux et ses oreilles et, tel un "horrible travailleur", il deviendra poète à son tour. C'est toute la chance que je vous souhaite.

 

Francis Ricard, Toulouse le 10 juillet 2007

Egalement disponible en téléchargement (document Word) un autre texte de Francis Ricard, de décembre 2007, qu'est ce que la poésie :
Téléchargement francis_ricard_quest_ce_que_la_posie.doc

 

 

*Rappel de la sélection du prix des Découvreurs
Franck Venaille : Chaos, Mercure de France (note de Georges Guillain)
William Cliff : Immense existence, Gallimard, (note de Tristan Hordé)
Petr Kral : Pour l’Ange, Obsidiane (note de Bruno Fern)
Florence Pazzottu : La Place du sujet, l’Amourier (note de Georges Guillain)
Tahar Ben Jelloun : Le Discours du Chameau, Poésie/Gallimard
Francis Ricard : En un seul souffle, Cheyne
André Velter : L’Amour extrême, Poésie/Gallimard

 

mardi 02 octobre 2007

Spécial Prix des Découvreurs : autour de Pour l'ange de Petr Kral

Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et publiera dans les prochains jours) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008*. Il est d'usage de fournir ces ressources pour chacun des sept ouvrages sélectionnés.
Je publie aujourd'hui la note de lecture que Bruno Fern a consacrée à Pour l’Ange de Petr Kral


 

29_kral Si l’on considère que la poésie a quelque chose à voir avec le fait d’être au monde, celle de Petr Kral revêt alors un intérêt tout particulier.
En effet, même s’il avait commencé à écrire avant son exil (1), la nécessité pour cet auteur d’être ici et ailleurs (non seulement spatialement mais aussi linguistiquement) n’a pu que souligner la distance inhérente à l’écriture même, ce qui l’a incité à ne pas en rajouter, la réalité (ou du moins ce qu’on nomme ainsi) lui étant déjà «intimement étrangère» (p.76), y compris dans ses aspects en apparence les plus familiers.
Dans cette perspective, le poème, par son hésitation fondamentale entre le son et le sens, entre l’usage habituel des mots et la révélation de leur étrangeté (2), représente une forme évidemment privilégiée. Cela dit, la subjectivation obligée, comme poussée à bout, de l’écriture poétique n’engage pas chez P. Kral un mouvement centripète qui en réduirait l’usage à un système d’acrobaties formelles ou à une mythologie personnelle fermée sur elle-même. Au contraire, elle ouvre grand l’angle sur une vie quotidienne qui recèle suffisamment de nouvelles dont on ne sait trop si elles sont bonnes ou mauvaises, les deux faces étant aussi visibles l’une que l’autre, «l’éclat métallique du crime» (p.64) côtoyant le «duvet d’un séjour / commun, enfin» (p.53). Cependant, elle n’en assume pas moins sa singularité – «Je suis de mon côté, c’est entendu.» (p.18) – en n’oubliant pas qu’elle implique nécessairement un point de vue circonscrit sur le réel : «un autre jour on montre seulement à l’entourage comment on découpe / son morceau fictif » (p.45). Quant aux éléments d’une thématique personnelle (3) qui reviennent régulièrement au fil du recueil, ils participent eux-mêmes de cette ouverture, de cette indécision foncière qui n’implique ni une quelconque imprécision – puisque la plus grande attention se trouve requise, l’auteur étant comparable à «un passant concentré sur ses flottements» (p.18) – ni une mollesse consensuelle : «C’est sûr, je n’ai jamais cru au bonheur / et à ses yeux bovins.» (p.14) ou «Qu’ils aillent donc / Qu’ils se vautrent / se poussent lèchent leurs billets / ah dans le monde» (p.75).
De plus, chaque poème tend à produire un effet de surprise (4), d’irruption imprévue où c’est souvent le temps (la mémoire, l’usure – le recueil lui-même apparaît comme en différé puisqu’il date du début des années 90) qui vient à la fois donner au présent une profondeur inattendue et le laisser comme béant. Même ce qui tentait, à tout point de vue, d’échapper à ce débordement généralisé est reconnu comme y étant soumis mais cette faille offre du coup d’autres perspectives : «Comme nous, l’ange est livré à la finitude, et par là même devient désirable.» (p.8). Tout au long du livre se retrouvent ces espaces (6) et, par conséquent, les multiples postures qu’ils permettent, par exemple celles de l’énonciation quand certains poèmes constituent des lieux de «dialogue» - où le tutoiement s’adresse tantôt à un autre de l’auteur («un double inconnu», p.20, qui pourrait être le lecteur), tantôt à une femme désirée : «ton sexe esseulé / est toujours la plaie ouverte par où saigne le temps, jusqu’à nous.» (p.59) – tandis que d’autres tendent à effacer les marques linguistiques de la subjectivité (5).
Dans ces conditions «où tout s’abîme rapidement» (p.54), le poète ne renonce pas à rechercher «un appui attendri de clarté» (p.14) mais reste assez lucide pour savoir qu’il ne peut être que «celui qui n’amasse rien, va vers» (p.39) dans une alternance de travellings narratifs et de zooms soudains, de notes sur des détails où tout réside puisque chacun d’eux contient «l’entier fragment du jour» (p.48), les deux angles d’attaque mêlant étroitement réalité sensible et imaginaire et coïncidant ainsi avec la saisie furtive que nous avons, la plupart du temps, du dit réel. En effet, si le poème correspond à une diction référentielle du monde, celle-ci ne veut pas seulement raconter ou représenter, tout ce qui renvoie aux circonstances étant rendu indissociable de ce qui relève d’autres dimensions (émotionnelles, méditatives) : «Le vent frémit à peine, attise le souci / près de quelque fond, sans avoir rien à nous dire. Le monde passe toujours, frôlé dans le jour tiède / comme le poids vaguement deviné d’un mort.» (p.63). L’image poétique elle-même, qui recourt fréquemment à la comparaison, instaure tout autant un rapprochement (une justesse) qu’une distance (ses propres limites) –  «Ah crois-moi / mon comme et le jour maintenant / font une seule entaille» (p.80) – et rappelle en cela que si l’écriture de P. Kral s’est tout d’abord inscrite dans la veine du surréalisme (tchèque, il est vrai, plus soucieux de la réalité concrète que son équivalent français) elle s’en est peu à peu éloignée.
La coupe incarne également ces variations, passant de vers ponctués qui tendent à la prose à d’autres qui n’hésitent pas à rompre en suscitant parfois l’étonnement : «Pas besoin de minuit pour que la musique dans la pénombre / s’affaisse soudain sans fin jusqu‘au fond obscur du / vin, maman.» (p.53) ou «Ensemble de la sorte / debout / et pour rien / un instant nous / nous tînmes / à la gare de Lausanne» (p. 46). Autre signe d’ouverture formelle, l’usage récurrent du tiret qui, même final, loin d’arrêter le poème, le laisse en suspens. Indéniablement, il y a là un travail des formes mais qui cherche sans cesse à fuir ce qui pourrait devenir leur propre encerclement, l’écriture étant ainsi mise en mouvement, en déséquilibre permanent, ce qui peut l’apparenter à la pratique du cyclisme, la trajectoire du coureur dépendant aussi bien de sa condition physique – cette matérialité toujours sous-jacente – que du regard qu’il porte : «Tant qu’on roule / je sais / Le corps trace le dessin / à même le paysage» (p.74).
Enfin, si les menaces constantes de l’usure et de l’enfermement – «Savoir que chaque maison / se change rapidement en piège.» (p.20) – contribuent à la gravité des poèmes, la solitude de fond qu’elles sous-entendent conduit d’autant moins à une complainte narcissique qu’elle est souvent désamorcée par l’humour, le saugrenu : «A Paris, l’étendue de ma gourmandise me maintenait seule debout» (p.19) ; «Les vieilles en loden, comme aveugles, tout autour ne cessent d’arracher avidement / la cellophane craquante de leurs pralines.» (p.47).
En somme, l’écriture de P. Kral vise moins à constituer la trace d’événements, d’expériences vécues, que leur relance, leur reprise à travers les mots, nous renvoyant alors à notre propre approche de cet événement singulier que le poème tente d’être à son tour. Finalement, c’est au lecteur de savoir si dans ce qu’il lit «vient presque faire signe, de quelque part, / un léger souffle du monde.» (p.84).

©Bruno Fern

 

 

1. Né à Prague en 1941, il a quitté cette ville pour Paris en 1968. Il y séjourne à nouveau depuis 2006. Cela dit, son exil, au sens de l’expérience d’une distance irréductible entre un sujet et ce qui l’entoure, avait probablement débuté bien avant ses 27 ans. A noter que dans cet ouvrage deux poèmes ont pour titre le nom d’Edward Thomas (1878-1917), poète anglais dit de l’exil perpétuel.
2. «Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot.» (Ossip Mandelstam).
3. Lieux urbains pour la plupart, souvent de passage et essentiellement évoqués une fois qu’ils ont été désertés (stade, parc, gare, hangars, square, chambres d’hôtel, seuils…) ; instants de transition (début et fin de journée, départs et arrivées, automne…) ; couleurs où la série dominante du gris (qui va du blanc marqué, du blême, au noir plutôt linéaire) s’oppose à celle d’éclats plus lumineux (midis, bleus et chevelures féminines).
4. L’un d’eux s’intitule, justement, Surprendre. Ces surgissements peuvent évoquer l’improvisation en jazz – musique chère à P. Kral – où le thème se trouve détourné, à la fois lui-même (ses structures en filigrane) et soudain autre.
5. Si l’on observe, par exemple, la fréquence de certains sujets : on, il impersonnel, nous plutôt indéfini, verbes à l’infinitif.
6. Nommés fuites, failles, lacunes, marges, brèches, entailles, fêlures…, évidemment créés par des verbes tels que trouer, s’entrouvrir, découper, transpercer, écarter… et soulignés par les nombreux fragments, morceaux, éclats et autres tessons.

 

Petr Kral
Pour l’ange
Éditions Obsidiane, 2006



 

Le mot de Petr Kral : comme le suggère le début du livre, j'ai écrit Pour l'ange- entre autres - en hommage à notre finitude: au fait que nous ne sommes en vie que pour un temps et que les plus beaux évènements de notre existence ne durent qu'un instant. C'est ainsi que les poèmes du livre vont chercher la beauté et le mystère dans de tout petits accidents, apparemment sans importance, comme le glissement d'une auto qui se gare ou la chute d'une pince à cheveux hors d'une valise vidée. Mais vous en trouverez sûrement d'autres vous-mêmes... et je vous souhaite "bonne chasse"!

 

 

Petr Kral dans Poezibao :
Note bio-bibliographique,
extrait 1, présentation de Pour l’Ange



*Rappel de la sélection du prix des Découvreurs
Franck Venaille : Chaos, Mercure de France (note de Georges Guillain)
William Cliff : Immense existence, Gallimard, (note de Tristan Hordé)
Petr Kral : Pour l’Ange, Obsidiane (note de Bruno Fern)
Florence Pazzottu : La Place du sujet, l’Amourier (note de Georges Guillain)
Tahar Ben Jelloun : Le Discours du Chameau, Poésie/Gallimard
Francis Ricard : En un seul souffle, Cheyne
André Velter : L’Amour extrême, Poésie/Gallimard

 

mercredi 26 septembre 2007

Spécial Prix des Découvreurs : autour de La Place du sujet de Florence Pazzottu

Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et publiera dans les prochains jours) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008*. Il est d'usage de fournir ces ressources pour chacun des sept ouvrages sélectionnés.
Je publie aujourd'hui la note de lecture que Georges Guillain a consacrée à La Place du sujet de Florence Pazzottu (et Giney Ayme pour les photos).
On pourra lire aussi la courte présentation que j’ai faite sur Poezibao de ce même livre et découvrir de nombreux extraits de poèmes de Florence Pazzottu, ainsi que divers liens la concernant (lire en particulier l’entretien avec Elke De Rijcke).

 

 

Pazzottu Hommage pour commencer à l’éditeur. La Place du sujet est un beau livre. Par la qualité de sa mise en page à l’intérieur de ce format plutôt exceptionnel en poésie qu’est le format à l’italienne, par l’équilibre obtenu entre les superbes photographies en noir et blanc de Giney Ayme et la disposition typographique inventive des textes de Florence Pazzottu, l’ouvrage atteste le professionnalisme et le goût de cette équipe qui fait des éditions de l’Amourier une maison appelée à compter bien au-delà de sa région d’origine.

Cela dit, le travail que propose Florence Pazzottu n’est pas facile à définir. Prenant à première vue comme point de départ la rencontre d’un lieu un moment associé à son histoire personnelle : le quartier dit du Panier à Marseille, La Place du sujet se présente à travers l’appellation trompeuse de carnets comme une suite de croquis qui ne doivent pourtant pas davantage à l’art du peintre ou du dessinateur, contrairement à ce que suggère encore l’épigraphe empruntée à Braque, qu’à celui du journaliste ou de l’écrivain reporter. Mixte de vers et de petites proses renforcées parfois de discrets effets calligrammatiques ces carnets sont de fait une combinaison, un mélange de pièces dans lesquelles les notations premières, révisées, redressées, s’approfondissent dans une écriture où la part du sujet sensible et de sa conscience critique, l’emportent le plus souvent sur la simple chose vue, la scène ou le motif.

 

A l’évidence ce ne sont pas les choses vues – d’ailleurs qu’est-ce que voir – mais bien au-delà des petits comportements ordinaires, ces choses « dont l’absence est comme un trou brûlant au centre de chaque vie » que tente d’approcher ici l’écriture du poète. Libérée des poncifs de nos communs imaginaires, qu’ils viennent de Pagnol ou de J.C. Izzo, l’approche de Florence Pazzottu doit peu au pittoresque. Un petit panier d’herbes et de citrons peut-être quelque part. Puis quelques noms chantants ou parlants de rues. Quelques façons de se traiter. De hurler sur les êtres chers. C’est que le plus souvent ce travail consiste à donner forme et voix à cet espace obscur qui rattache en les séparant les vies les unes avec les autres. La vie d’un père à celle de son enfant mort. D’une enfant complexée par son prénom à des camarades de jeu moqueuses. D’un amant angoissé à sa jeune maîtresse vulnérable… Le plus souvent cela tourne autour d’une difficulté de parole. D’un blanc. D’une sorte de dépossession de l’être dans sa langue. D’une capacité meurtrière aussi qu’ont les mots de revenir sur lui comme des balles perdues qui le frappent au cœur.
Ce que dit alors fondamentalement ce beau texte et jusque dans ses variations de forme, c’est l’irréductible difficulté d’aimer, de vivre dans un monde où la tension des rapports humains, aggravée par le mépris du politique, le métier maladroit de vivre, le manque, fait du sujet cette réalité fuyante et souple, à la recherche de lui-même. Comme une anguille. Si le sujet en nous est bien ce qui nous fait aller, il n’est pas si facile dans la grammaire complexe des jours d’en déterminer à coup sûr la place.

 

©georges guillain
20 juillet 2007

 

La note de Florence Pazzottu, à propos de La Place du sujet

 

La place du sujet, accompagné de photographies de Giney Ayme et publié dans la collection “Carnets” de l’Amourier, compose un ensemble qui lui-même interroge la place et l’espace dans leur pluralité de sens. Il le fait, le tente, me semble-t-il, sur plusieurs modes. Il le fait géographiquement – car il est aussi la rencontre avec un lieu, un quartier, sa topographie et ses habitants –, et typographiquement bien sûr, presque scénographiquement, car il joue avec l’espace de la page, avec l’espace du livre (toutes les pages ont été envisagées par deux, dans le vis à vis qu’offre le livre ouvert), en prêtant une attention toute particulière aux accords des pages entre elles, aux résonances entre les textes et l’espace de la page[1].

Il le fait en prolongeant cette interrogation (du sens – pluriel – du mot place) par celle de l’espace poétique et de la frontière de ce que l’on nomme traditionnellement les genres : les textes de La place du sujet ( dont certains, espiègles, saluent tout en riant l’histoire de la poésie et de ses formes) tiennent à la fois du poème en prose, de la prose versifiée, de la courte nouvelle, du dialogue, de la fable, de l’instantané et de la méditation. En ce sens ils récusent (comme d’autres avant eux, mais à leur manière) cette conception traditionnelle de la poésie, affirment que la poésie n’est pas un genre mais bien le ferment même de la littérature et de la vie. Et c’est de vie, bien entendu, qu’il est surtout question dans La place du sujet. D’une vie qui se cherche, oscille, attend, surgit, une vie s’inventant (une forme pensée, un sujet), saisie le plus souvent au seuil de sa disparition ou de son surgissement, et qui toujours prend appui sur le vide – ce vide qui, s’il est parfois le gouffre de souffrance auquel on donne communément le nom de manque, est aussi ce vide qui fonde, qui est déjà et depuis toujours la marque de l’ailleurs, de l’appel de l’autre : la condition et l’affirmation qu’il y a de l’autre. Sans quoi aimer (ses possibles à flanc d’impossible) ne serait pas.

C’est ainsi que ce creux – que je dis espace, ou place (son perpétuel et vital questionnement) – hante, dévore ou habite chacune des figures, des pensées qui traversent ces petits textes, – autour desquelles ces textes se sont cristallisés, ou bien au contraire auxquelles ces textes ont donné naissance...? Cette question, comme celle du sujet, restera ouverte; écrire c’est sans doute ouvrir et creuser cette question, lui faire place (c’est en quoi ces petits textes, comme toujours je crois un poème, disent aussi quelque chose de ce que c’est qu’écrire, sont travaillés par et travaillent la question d’exister, d’habiter, autant que celle d’écrire, inséparablement). Écrire – c’est là son mouvement singulier et énigmatique – laisse indiscernables ce qui a préexisté de réalité (et qui serait comme le “motif” sur lequel parfois travaille le peintre) et ce à quoi l’écriture a donné corps et qui n’accède au réel, ne devient réel que par ce jaillissement et cette traversée.

Pour reprendre et prolonger une idée que propose Georges Guillain[2] dans sa présentation du livre, je dirais que dans un tel travail d’écriture sensibilité et conscience critique ne sont pas seconds, mais qu’ils ont à faire directement avec le “voir”, et qu’il n’y a donc pas dans un premier temps une chose vue (ou entendue), son empreinte et sa résurgence, puis ce travail d’approfondissement qu’entreprendrait alors celui qui écrit; mais que seul ce travail d’écrire, cette condensation-cristallisation puis cette lente composition (un seul mouvement en fait, malgré parfois ce décalage : vitesse du surgissement puis excès de lenteur), sont l’affirmation que quelqu’un a vu et qu’il y avait à voir – qu’il y a de l’apparaître, du commencement, de la traversée (du sujet).

Ce que je nomme “voir” : penser l’apparition et le commencement, ce dont ces textes révèlent l’insistante poussée (percée ?) en moi – il m’a semblé que le touchait la très belle formule de Braque “Travailler d’après nature, c’est improviser[3]”.

Tandis que je vous confie cela, me reviennent ces deux vers (extraits d’une tragédie presque contemporaine des petits poèmes-proses de La place du sujet et qui est restée inédite) :

Travailler, ce mot me fait horreur
ce que je veux, moi, c’est commencer.”

 

©Florence Pazzottu

 


[1] Sans oublier bien sûr les photographies, même si n’est venu que plus tard (l’ensemble des poèmes-proses étant déjà écrit) ce travail-là, ce dialogue entre les textes et les photographies – lesquelles donnent à l’espace de la page une densité et une présence différentes. Si je ne m’y attarde pas, c’est que Georges Guillain me propose d’éclairer plutôt l’écriture du texte, mais il y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce travail de composition du livre, qui fut pour nous un moment de réflexion et d’entente passionnant et joyeux.

[2] "ces carnets sont de fait une combinaison, un mélange de pièces dans lesquelles les notations premières, révisées, redressées, s’approfondissent dans une écriture où la part du sujet sensible et de la conscience critique, l’emportent le plus souvent sur la simple chose vue, la scène ou le motif".

[3] Il y aurait aussi beaucoup à dire sur cette idée de Nature, qui est bien sûr une notion entièrement construite, culturelle...

 

voir aussi la note de lecture de Florence Trocmé

 

Florence Pazzottu - Giney Ayme
La place du sujet
L’Amourier, 55 pages, 19 euros

 

Florence Pazzottu dans Poezibao :
Note bio-bibliographique,
extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5
extrait 6 et revue Amastra-N-Gallard, extrait 7

lecture de l'Inadéquat,
lecture en trio à la Maison de la Poésie de Paris (mars 06), ,
entretien avec Elke de Rijcke
La Place du sujet (présentation)

 

*Rappel de la sélection du prix des Découvreurs
Franck Venaille : Chaos, Mercure de France (note de Georges Guillain)
William Cliff : Immense existence, Gallimard, (note de Tristan Hordé)
Petr Kral : Pour l’Ange, Obsidiane
Florence Pazzottu : La Place du sujet, l’Amourier
Tahar Ben Jelloun : Le Discours du Chameau, Poésie/Gallimard
Francis Ricard : En un seul souffle, Cheyne
André Velter : L’Amour extrême, Poésie/Gallimard

 

dimanche 23 septembre 2007

Spécial Prix des Découvreurs : autour de Immense Existence de William Cliff

Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et publiera dans les prochains jours) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008*. Il est d'usage que chacun donne une courte présentation sur son livre et les organisateurs du prix publient de leur côté une note de lecture (rédigée par eux ou par des critiques) pour chacun des sept ouvrages sélectionnés.
Je republie aujourd'hui la note de lecture que Tristan Hordé a consacrée à Immense Existence de William Cliff, suivi d'un texte de ce dernier.

 

Vous appréciez les vers comptés, dont on dit un peu vite qu’ils appartiennent à "autre temps de la poésie" ? Alors il faut lire Immense existence, où se succèdent divers mètres, de l’heptasyllabe à l’alexandrin, et des formes strophiques anciennes, dont la ballade – avec envoi : Prince d’Amour tellement séduisant / heureusement que tu viens en passant, etc. On relève des rimes embrassées (passe :ces/excès/carcasses), croisées (horizon/structures/qu’ils ont/nature) ou plates (coule/foule/cruelle/semelle), et même la très classique élision du e de encore quand elle est nécessaire pour éviter un vers bancal. Ce n’est pas dire que William Cliff écrit comme Lamartine. Sa métrique, très libre, ne s’embarrasse pas des règles d’un manuel, négligeant la prononciation du e dit « muet » quand besoin est, ou n’essayant pas à tout prix de rimer. Le lecteur reconnaît dans cette très brève description les pratiques du poète depuis le premier texte publié, qui annonçait à quoi devait servir le vers :

 

Ce vers de quatorze syllabes dont je suis si fier
va-t-il me permettre de cracher le vivre amer
qui me brûle sur les lèvres, malgré la loi illusoire
de la rime et des pieds dont je me charge sans y croire ?

 

Homo sum, dans Cahier de poésie I, Gallimard, 1973, p.145)

 

C’est encore le « vivre amer »qui nourrit les derniers poèmes, mais malgré l’âge venu la solitude reste entière (« parfois j’ai de la peine à me retrouver seul »). Ce sont maintenant les souvenirs, et non plus le présent ou le passé proche, qui constituent le matériau de l’écriture. Souvenirs des amours ou des amants de rencontre, souvenirs des lieux de l’enfance et des parents. Souvenirs aussi des voyages : comment sortir du monde clos, des jours prosaïques si ce n’est en partant ? Sont évoqués Montevideo, Helsinki, Tokyo, Bénarès, Porto Rico, Atlanta, Saint-Pétersbourg, l’Espagne qui lui est chère. Regard attentif sur les choses et les gens, puisque qu’ailleurs « on voit la vie réelle » ? Il y a encore et encore comme une nécessité d’être ailleurs : l’image du navire quittant le port ou y accostant revient souvent dans le livre (« nous étions sur la digue regardant au loin / le bateau qui s’effaçait dans le crépuscule », « on attend le bateau on l’attend on l’attend », etc.). Cependant, le regard aigu ne découvre pas de paix et il semble qu’il faille toujours repartir pour « ne plus voir l’horreur d’être né sur cette terre / et d’attendre toujours que se lève le jour ». Rien d’étonnant, donc, à la présence de Rimbaud dans Immense existence ; non nommé il est évoqué lors d’un "pèlerinage" de Cliff à Charleville : « ah ! qu’il a dû souffrit ici l’Adolescent / et qu’il a dû sentir le poids de la misère ». Rimbaud est encore là dans un autre poème par l’emprunt d’un de ses mots (flache) et par le souvenir de Verlaine (« dans le vieux parc où Verlaine a chanté ».
Y a-t-il du malheur partout ? oui, et parfois « allons boire / afin d’oublier les méchancetés ». Ou bien séjournons dans une ville hors du temps, Venise, « pour oublier la vie réelle ». Il existe des moments de grâce, ceux donnés par la lecture, notamment par la poésie :

 

toujours avec toi tu emportais un recueil
pour y lire à voix haute et sentir les écueils
de la brutalité s’écarter devant toi

 

Cliff y ajoute ce que révèlent sans cesse les oiseaux, oiseaux marins ou merle, « oiseaux qui chantent […] / à gorge triomphante l’Existence Immense ».

©Tristan Hordé


 

Le texte de William Cliff

Savez-vous pourquoi la poésie française contemporaine me rebutait ? Parce que je ne m’y retrouvais absolument pas. En quoi pouvais-je m’identifier avec les « mages » de cette poésie, avec ces « inspirés » prenant des poses grandiloquentes ou, au contraire, faisant des grimaces incompatibles avec l’existence d’un être ordinaire tel que moi ? Et que voulais-je ? Je voulais ce que chacun veut, c’est-à-dire être heureux autant qu’on peut l’être sur cette terre. C’est pourquoi le poète catalan Gabriel Ferrater a été si important pour moi. Il m’a montré que la poésie pouvait aussi parler de la vie ordinaire. (Cf. Georges Perros) Et que cette vie ordinaire était même la seule vraiment authentique et donc le seul sujet vraiment authentique du poème. C’est ainsi que je me suis mis à écrire en parlant de moi et de ces frères humains sans lesquels on ne peut vivre. François Villon et Baudelaire l’avaient déjà fait ? Raison de plus pour que je le fasse aussi.

 

Gembloux
24 août 2007

 

William Cliff,
Immense existence,

Gallimard, 2007,
136 p., 13,90€

William Cliff dans Poezibao :
Cliff William, extrait 1, "Lecture" poétique 4, extrait 2

 

 

*Rappel de la sélection du prix des Découvreurs
Franck Venaille : Chaos, Mercure de France (note de Georges Guillain)
William Cliff : Immense existence, Gallimard
Petr Kral : Pour l’Ange, Obsidiane
Florence Pazzottu : La Place du sujet, l’Amourier
Tahar Ben Jelloun : Le Discours du Chameau, Poésie/Gallimard
Francis Ricard : En un seul souffle, Cheyne
André Velter : L’Amour extrême, Poésie/Gallimard

jeudi 20 septembre 2007

Spécial Prix des Découvreurs : autour de Chaos de Franck Venaille

Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et publiera dans les prochains jours) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008. Il est d'usage que chacun donne une courte présentation sur son livre et les organisateurs du prix publient de leur côté une note de lecture pour chacun des sept ouvrages sélectionnés.
Je publie aujourd'hui la note de lecture que Georges Guillain a consacrée à Chaos de Franck Venaille et la lettre que lui a adressée ce dernier en réponse à cette lecture

 

 

1. La note de lecture de Georges Guillain

Venaille, l'irréconcilié

 

Venaille Commençant en forme de fraternel salut à Villon - cet autre François - par une épitaphe dans laquelle il évoque la figure d’un grand second rôle du cinéma d’avant guerre, Raymond Aimos, abattu en août 1944 sur une barricade, après avoir interprété le rôle du guillotiné dans Le mort ne reçoit plus, se terminant par un poème dédié, in memoriam, à Robin Cook, auteur sulfureux, entre autres, de Comment vivent les morts, le dernier livre de Franck Venaille, CHAOS, se réclame de cette puissante vitalité ruineuse que la Poésie confère depuis toujours à la grande Faucheuse.

 

 

Ceux qui, après la relative sérénité acquise de Tragique, et l’arpentage quelque peu distancié du triangle toujours fortement érotisé de son quartier d’enfance, effectué avec Hourra les morts !, attendaient confirmation de cet accomplissement tranquille sensé donné par la corne invasive de l’âge, en seront pour leurs frais. L’homme blessé, « l’apprenti-foudroyé », ce « capitaine de l’angoisse animale » qu’à plus de soixante-dix ans demeure largement Franck Venaille[i], continue de saigner : les « cicatrices se formeront plus tard » écrit-il, « pour le moment nous en sommes au sang qui, lentement, s’écoule ». Désormais confronté à la chiennerie médicale comme il l’a été à tant d’autres, politiques, voire historiques, pour ne rien dire des religieuses, des familiales… Venaille, « Malade à en crier d’âme/ De corps à en être, d’émotion », profère ses injures, ses cris de gorge, vitupère les « Faces de crachats » menant « enquête sur l’état de [ses] nerfs », dénonçant une dernière fois « le nom du médecin/ Souverain, celui qui dans l’anus/ Des chevaux souffle, siffle et sonde », lui reprochant « ce forfait surtout : nous/ Avoir laissé naître hélas & s’en vanter ».

 

Certes, si les fleurs de ce livre souvent atroce, comme dirait Baudelaire, sont pour l’essentiel fleurs du mal, l’humour s’y affirme parfois comme dans l’évocation faite en dernière partie du fantôme de Bertolt Brecht remontant la rue de Vaugirard et à qui « il faut toujours ses sept heures de confort mental quotidien afin qu’il puisse écrire sous son nom de gloire : lui ». Mais si humour, vache en l’occurrence, il y a, et éphémère réconciliation avec la vie, qui amène telle parole de pardon, telle passagère célébration de la « grande & combien ancienne sagesse des eaux », telle appropriation modeste d’un moment de « silence dans la lumière grise » au fond d’un café de buveurs de bière, qu’anime périodiquement un geste simple à peine visible, pour renouveler la consommation, Franck Venaille n’est pas parti en croisière, non ! Ou s’il part c’est comme toujours en lui-même, pour s’ausculter bien plus profondément que ne le fait la médecine, marchant « dans le désordre de l’existence, tentant/ De calmer l’enfant [en lui] De- /La-douleur-première ».
Cet « enfant de-la-douleur-première » qui revient de façon lancinante tout au long de l’ouvrage jusqu’à établir avec le poète un véritable dialogue c’est à lui que revient d’incarner la blessure originelle, celle que ravivent à l’envie toutes les agressions du monde, toutes les occasions de souffrir. C’est vers lui qu’il se tourne pour retrouver le goût de la douleur « Car il n’envisage pas de vivre sans son excroissance : le souffrir ! », « cet homme de colère » et ce « souffre souffrance » « en guerre permanente contre lui-même » c’est-à-dire contre l’enfant qu’il fut : cet incurable qui n’arrête pas de mourir, en lui, « ange aux ailes brisées par les oiseaux de proie. ».

 

Les poèmes qu’on entend ici, comme l’affirmait Artaud dans sa Lettre de Rodez du 22 septembre 1945, de tous les poèmes vrais, viennent donc bien d’un « tétanos de l’âme » que la souffrance du corps seul ne peut pas expliquer. De fait, « Amères sont nos pensées sur la vie Amè/ Res sont-elles » écrit Venaille, « Nos villes de drap noir sentent l’Histoire à en vomir » et « les marins baltes [dit-on] sont même allés jusqu’à « cadenasser la mer ». Et puis il y a cette effarante Danse Macabre – présence vivante des morts et mourante aussi des vivants - « Cette foule en file filiforme filant discrète/ Ment, fuyant mourants & morts à demi/ Dont on ne sait plus ce que, d’eux, l’on doit/ Faire – les achever ? ». Sans compter, dans ce travail des mots que constitue avant tout l’aventure poétique, « cette infanterie du langage » qui banalise la pensée, transformant l’esprit « en ces champs de batailles inutiles & pourtant mortifères ».

 

Tout cela qui perce et puissamment dans l’une ou l’autre des 13 ( !) parties de ce livre qui comme à l’habitude chez Venaille animent la page de rythmes et de caractères disloqués, rassemblés, exclamés comme la mer sur le gris des fonds de ciel entre Dunkerque et Ostende, forme avec le souvenir jamais digéré de la participation imposée du poète à la guerre d’Algérie, le fond difficile et cependant dionysiaque de cette œuvre dont certains récuseront la crudité et la violence expressionnistes, la complaisance à la douleur, le robinet fuyant de larmes. Mais repoussé toujours dans ses cordes par la cruauté de la vie et « des Mots Démoniaques », affronté à l’existentiel chaos de soi comme du monde, le poète Venaille, ce dernier grand romantique noir de notre poésie, est de ceux qui ne jettent pas l’éponge, s’acharnent, même sanglants à « demeurer debout sans soutien de quiconque », n’attendant de la vie nulle autre victoire avant le K.O. prévisible qu’avoir rendu lisibles sous les ecchymoses du texte « les coups vicieux de l’adversaire ».

La mort dès lors n’est pas à craindre. Qui n’est d’ailleurs pour lui qu’une longue accoutumance. Et qui viendra, comme dans un film de Delvaux datant des années 60, en « bonne camarade » s’installer, un soir, face à lui, à une table de brasserie. Et le poète pourra même s’écrier : « Oh ! Joie lyrique d’avoir déposé un peu de son barda de vie./ Là, / Contre la faucheuse », avant de décliner, d’une voix forte et paradoxalement martiale, son grade, aux avant-postes du néant : « Moi, Venaille[…] Officier de l’Armée des morts ».

Une satanée recrue, je vous dis, en perspective!

©Georges Guillain (ce texte a été publié initialement dans la Quinzaine Littéraire, n° 937, du 1er au 15 janvier 2007)

 

Franck Venaille
Chaos
Le Mercure de France 187 pages 14 euros

 

 

 

 

2. Lettre de Franck Venaille

 

Paris, 22 avril 2007

 

Cher Monsieur,

 

Vous êtes le seul à avoir remarqué dans chaos la double référence à Aimos ainsi qu’une sorte d’hommage à Robin Cook qui fut un ami et avec lequel, une nuit entière, dans je ne sais plus quelle Auvergne nous avons évoqué nos morts. Cela bien sûr n’est pas l’essentiel du livre mais ces deux références de base servent à la construction de l’ensemble. (Aimos étant une sorte de figure double de mon père).

 

Merci donc pour votre critique que je n’attendais pas et qui m’a touché. J’ai l’impression que vous ne me lisiez pas pour la première fois tant vos remarques sont justes.

 

Oui la poésie peut quelque chose contre la mort (la contrer !) mais je ne sais pas au juste quoi. Il faut être modeste et, en même temps, sûr de soi, de ce que l’on avance. Il est bien possible que dans la lignée de Maeterlinck, j’arrive à penser que l’on rencontre des morts tous les jours et qu’on leur serre la main. Mais si les rôles s’inversaient et que nous devenions, nous-mêmes, nos propres morts ?

 

Merci encore pour votre lecture juste. Oui, je pense être toujours cet homme irréconcilié avec lui-même. C’est ainsi. Mais écrire ne se fait pas dans la joie.

 

Bien cordialement à vous.

 

Franck Venaille

 


[i] A signaler pour ceux qui auraient encore à découvrir le poète l’ouvrage paru récemment chez Jean-Michel Place comprenant outre une présentation effectuée par l’un de ses éditeurs François Boddaert, un choix assez conséquent de textes et quelques rares et belles photos de l’auteur. On peut signaler aussi que Obsidiane vient de rééditer La Descente de l’Escaut qui était devenu introuvable.

mercredi 12 septembre 2007

Poezibao s'associe au Prix des Découvreurs

Poezibao est heureux de s’associer au Prix des Découvreurs. Ce qui signifie que toute l’actualité concernant ce prix sera régulièrement publiée sur le site.
Ouvrons le feu avec la sélection du Prix 2008, en constatant que presque tous les poètes choisis sont déjà dans Poezibao ! Et ceux qui ne sont pas encore présents dans la base de données vont y être inscrits très rapidement.

 

C’est aussi l’occasion de rappeler ce qu’est ce prix et surtout son principe fondamental qui est d’être décerné par un immense jury de plusieurs centaines de lycéens et collégiens.

 

Et enfin de faire savoir aux lecteurs de Poezibao qui feraient partie de l’Éducation Nationale (professeurs de lycée et/ou de troisième et documentalistes) qu’ils peuvent inscrire leurs classes en s’adressant au fondateur et coordinateur du prix, Georges Guillain, à cette adresse (cliquer sur ce lien)

 

 

Sélection Prix des Découvreurs 2008

 

Et pourquoi ne parlerait-on pas aussi d’une Poésie/monde ?

 

Franck Venaille : Chaos, Mercure de France
William Cliff : Immense existence, Gallimard
Petr Kral : Pour l’Ange, Obsidiane
Florence Pazzottu : La Place du sujet, l’Amourier
Tahar Ben Jelloun : Le Discours du Chameau, Poésie/Gallimard
Francis Ricard : En un seul souffle, Cheyne
André Velter : L’Amour extrême, Poésie/Gallimard


voir le site du Prix des Découvreurs

cliquer sur "lire la suite", ci-dessous, pour découvrir le principe du prix et tous les renseignements utiles, notamment pour y participer

 

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