La publication de cet ensemble de textes est remarquable.
Seize essais plus ou moins longs, dont l’écriture s’échelonne de 1987 à 2005.
Autant dire un parcours réflexif en parallèle à l’œuvre poétique. Sept essais
sont repris d’un ouvrage épuisé (Un homme
assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997), un essai a été
publié en revue et les huit autres sont inédits. Je ne sais si le terme
d’ « essai » est préférable à celui d’article ou de texte… en
tout cas, ce ne sont pas des notes : chaque essai (conservons ce terme en
pensant à Montaigne) se développe à partir d’une problématique initiale, selon
une construction rigoureuse de la réflexion, avec une qualité de clarté que le
non-philosophe apprécie, alors même qu’il s’agit toujours d’enjeux complexes de
pensée.
On n’a pas besoin de lire ce livre pour lire les poèmes d’Ancet mais, en
lisant, on peut mesurer l’épaisseur de terreau culturel qu’ils traversent. Sur
un plan philosophique, tout d’abord, on voit l’apport des Présocratiques,
Nietzsche, Bergson, Husserl, les mystiques et notamment Saint Jean de la Croix,
la pensée chinoise… Sur un plan littéraire : Faulkner, Beckett, Mallarmé,
Juarroz, Woolf, Novalis… C’est assez étonnant de voir fonctionner une pensée,
autant pour ce qui est de trouver prise, prendre appui, que pour se détacher et
repousser (Cf. la critique de Heidegger par exemple).
Puissance de l’intellect, donc, mais tout autant insistance sur l’expérience (cf.
Le poème et l’ennui) et plus
précisément encore, l’enfance. Parler le
monstre, qui ouvre le recueil, renvoie à une expérience traumatique :
« l’enfance n’est pas le paradis auquel on voudrait la réduire (…) elle
est une déchirure. » Dans le très beau texte La voix de la mer, on retrouve une expérience déterminante :
l’enfant, dix ans, dans le bureau de son père, parle avec lui d’astronomie et
regarde un cendrier en forme de coquille Saint Jacques ; brusquement, il a
l’intuition que « le passé est là, coexistant avec chaque instant présent
vécu ». Et le lecteur des poèmes sait bien qu’il ne faut pas rabattre
cette intuition de façon proustienne, car ce n’est pas seulement d’un passé
personnel qu’il s’agit, mais bien d’une illumination beaucoup plus large telle
que celle décrite dans L’imperceptible :
« un accord soudain : celui de sa fragile destinée humaine et de
l’instant absolu du monde. »
Au travers de ces pages, c’est toute une
poétique qui se déploie, et on est frappé par sa robustesse au fil des années :
elle s’explicite et se construit davantage, mais elle ne varie pas.
D’abord, même si ce livre affirme des choix, il pose tout autant que la
recherche est sans fin : « La poésie, quand elle est vraiment
elle-même, on ne sait pas ce que c’est », sauf qu’elle a à voir avec de
l’inconnu qui est de l’ordre du langage et du corps. De la même manière,
quelques années auparavant : la poésie est « toujours autre chose
que ce qu’on voudrait qu’elle soit, puisqu’elle n’est pas mais passe : mouvement d’inconnu qui,
traversant le langage, le transforme et nous transforme avec lui. » Telle
est la « voix » d’un écrivain : un tuyau d’orgue particulier
dans lequel passe de façon unique la langue commune, pour une
« musique » qui peut voisiner le « parler en silence ».
Dès lors, si la poésie se rencontre dans les poèmes, bien sûr, elle n’y est
aucunement enfermée. Ancet la définit comme « l’entre des genres »,
« une parole de lisières » : de fait, si écrire, c’est
« voir se lever le monde dans le jour de la langue », il n’y a pas
lieu de réserver cela à l’espace du seul poème : « la poésie n’est
pas un genre puisque cette intensification vitale peut être tout aussi
perceptible dans un roman, une tragédie, un essai. Non pas précisément dans ce
qu’ils disent, racontent ou montrent, mais dans ce qu’ils font. » Cela revient à dire que tout texte véritablement
littéraire est d’ordre poétique, et donc mettre à la poubelle la majeure partie
de la production romanesque actuelle. Ancet ne s’en prive pas.
Plusieurs essais (Ce qui ne dit rien,
L’avenir de la poésie…) reviennent
sur la raison d’exister de la poésie dans un monde où le langage lui-même est
aliéné, médiatiquement saturé. En réponse, la poésie persiste « à ne rien
dire » ; le poème est « interruption du monde », coupure du
son, du bruit quotidien et de la langue utile. Le dernier essai, Le poème et l’ennui, qui est en fait un
poème en prose, dit parfaitement cette nécessité de faire le vide pour
accueillir les mots porteurs d’un « réel » dans son
« apparition, disparition ». Il faudrait développer ici la réflexion
qu’Ancet reprend plusieurs fois sur la distinction à faire entre réalité et
réel, et sur ce que peut le langage (notamment la notion essentielle
d’ « intra-référentialité »).
Mais je voudrais conclure sur un essai particulier, Liberté surveillée, parce qu’Ancet nous fait entrer directement
dans son atelier d’écriture, à propos de la question formelle. Aucune forme
n’est préétablie, programmée ; la forme se construit en cours de
travail ; l’exemple de la dernière section de La mémoire des visages montre à quel point cette élaboration peut
être rigoureuse. Mais s’ajoute à cela, de livre en livre, « une
dialectique du continu et du discontinu » qui va peser sur le choix formel
sans pour autant le décider a priori. C’est tout à fait passionnant de suivre
le poète dans ce qui apparaît comme une auto-analyse de son propre travail. De
même pour ses raisons d’explorer le vers impair, non pas dans un but de
prouesse métrique mais au contraire pour rendre floue la lisière entre vers et
prose. « Je n’adopte donc les formes que pour les traverser. »
Contribution d’Antoine Emaz
Jacques Ancet
La voix de la mer
éd. Publie.net
Téléchargement 5,50 euros
lien vers la fiche de ce livre publié sous format électronique par les éditions publie.net, on peut en lire quelques extraits et le feuilleter.