La poésie absorbe toute l’activité d’un homme. Elle prend
toute sa vie, de sa vie fait un sens dont la fonction est de saisir son être. C’est
une pensée si totale qu’on ne peut pas la comprendre avec son seul esprit, qu’on
n’achève de la comprendre qu’en la vivant à son tour. [...] De tout ce qui est
mis au monde avec nous, notre être est ce qui nous est le plus étranger. Nous n’avons
que notre vie pour aller à la découverte de ce que nous sommes au fond ;
et c’est être poète déjà que concevoir sa vie sous l’angle et l’être et non
sous l’angle de soi.
Sans doute le poète éprouve plus profondément que les autres, mais il se reconnait
surtout à ceci : sa sensation est réelle comme une chose : sa
sensation est plus profonde et surtout elle a sa profondeur dans la forme qu’il
lui donne pour la communiquer.
Joë Bousquet, Lettres à Poisson d’Or,
coll. L’Imaginaire, Gallimard, 2006, p.
41.